Après la grande peste qui désola le Valais en l'an de grâce 1349, on vit de toutes parts s'élever de petites chapelles dédiées à St-Sébastien ou à St-Barthélemy, des Calvaires et des Chemins de croix, où les fidèles allaient prier pour les âmes des pestiférés emportés dans l'autre monde avant d'avoir pu recevoir les secours de l'Eglise.
On vit même des victimes du fléau revenir sur la terre pour expier leurs péchés. La procession des Trépassés est une des croyances populaires les plus répandues et les plus tenaces dans certaines parties du Valais.
Voici ce qu'on raconte au sujet de la peste à Hérémence, où elle sévit avec une intensité toute particulière.
Il y avait eu marché en la cité de Sion. Un brave homme d'Hérémence, qui exerçait la profession de marchand, revenait de la ville avec son mulet, lorsqu'une femme paraissant exténuée le rejoignit sur la route. Son visage respirait la tristesse et ses hardes la misère. En homme charitable, le marchand la fit monter à mulet, et, chemin faisant, ils se mirent à causer de choses et d'autres.
— J'ai fait aujourd'hui emplette, dit le marchand, de riches coiffes de soie pour les belles filles d'Hérémence gui sont devenues si vaniteuses que rien n'est assez beau pour elles.
La femme hocha la tête et ne répondit rien. Au bout d'un certain temps, l'homme s'aperçut que son mulet était baigné de sueur, comme s'il portait un lourd fardeau. Il en fit la remarque à sa compagne qui lui dit :
— Ne t'inquiète pas de cela, un mulet se remplace, mais pas la vie d'un homme. Ecoute-moi. Dieu a résolu de punir les graves fautes qui se commettent depuis trop longtemps dans ton village, surtout la vanité excessive qui pousse la jeunesse vers le luxe des habits et les divertissements défendus. Mais parce que tu as usé de bonté à mon égard, tu seras épargné, ainsi que ta famille.
En arrivant au village, la femme descendit de mulet, et remercia le marchand en lui disant :
— Je ne suis plus de ce monde, mais nous nous reverrons bientôt. De retour à la maison, le mulet périt de fatigue devant la porte de l'étable.
Le lendemain était un dimanche. Le soleil s'était levé radieux, tout faisait présager une superbe journée de printemps. Les cloches carillonnèrent, annonçant aux fidèles l'ouverture de l'office divin. La foule bariolée des paysannes se pressait vers l'église et s'engouffrait sous le porche. Toutes paraissaient plus occupées de toilette que de prières.
A la sortie de la messe, on vit sur la place de l'église une femme d'un étrange aspect, tenant à la main une petite verge. Tous ceux qui passaient près d'elle étaient touchés de la baguette fatale, et tombaient raides morts. La place ne fut bientôt plus qu'un amoncellement de cadavres.
Le marchand, reconnaissant la femme qu'il avait amenée la veille sur son mulet, s'approcha d'elle et lui dit :
— Mais, au nom de Dieu, c'est assez ! Arrêtez !
— Eh bien ! au nom de Dieu, je m'arrêterai, répondit-elle ; puis elle disparut.
Cette journée qui s'annonçait si belle et si gaie, fut pour la population d'Hérémence, un jour de deuil et de lamentations.
Les chroniques du temps racontent que huit cents personnes, dans cette seule commune, furent victimes du terrible fléau.
Il arrivait que des groupes de jeunes filles réunies pour causer entre elles, tombaient subitement, comme foudroyées.
Pour empêcher la contagion, le curé fit dresser un autel hors du village, afin d'y célébrer les saints mystères ; mais cette précaution fut inutile, il périt lui-même de la peste.
On raconte aussi qu'on voyait un enfant en bas-âge et que nul ne connaissait, portant une petite sonnette cousue à sa robe, selon l'usage de l'époque, et courant dans les ruelles du village.
Le cimetière était si rempli de tombes que le marguillier proposa, n'ayant plus de place disponible, d'enlever la dalle qui se trouvait devant la porte principale de l'église, pour y creuser une nouvelle fosse ; et ce fut le pauvre marguillier qui l'occupa.
Dès ce jour, la peste cessa, mais le village était désert. Des étrangers, venus dit-on de la Bourgogne, vinrent s'établir à Hérémence et rendirent à la culture les terres abandonnées. On les disait très laborieux, et l'on assure que des ouvrages exécutés par eux subsistent encore de nos jours.


