La légende de Gourdin au Sabbat [Suen / Hérens / Suisse]

Publié le 8 août 2025 Thématiques: Bouc , Croix , Diable , Mort , Pacte avec le Diable , Signe de croix , Sorcellerie , Sorcier , Vol dans les airs ,

Vers le Sabbat sur des boucs
Vers le Sabbat sur des boucs. Source OpenAI
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Source: Solandieu / Légendes Valaisannes (1919) (2 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Un hameau près d'Hérémence / Suen / Hérens / Suisse

Il y avait, dans un petit hameau de la commune d'Hérémence, une femme mariée qui abandonnait mystérieusement la maison, tous les samedis, sans que nul ne pût s'expliquer la cause de ces disparitions subites et périodiques.

Las de n'avoir jamais pu surprendre le départ de sa femme, le mari, un nommé Gourdin, qui voulait en avoir le cœur net, lui demanda un jour comment il se faisait que tous les samedis soirs elle désertait le domicile conjugal sans avertir personne.

Pour toute réponse, la paysanne invita son époux à la suivre, lui promettant qu'il n'aurait pas à s'en repentir.

Le samedi suivant, au soir, les deux époux se rendirent ensemble devant la grande cheminée de la cuisine où se trouvaient deux gros boucs noirs. L'homme et la femme montèrent en croupe, et, en un clin d'œil, furent emportés par la cheminée.

Peu après ils se trouvaient dans une salle magnifique, si somptueusement ornée, que tout y était de velours et d'or. Une table y était servie, chargée des mets les plus tentants ; le vin pétillait dans des amphores de cristal et des gobelets d'argent sertis de pierres précieuses. Un parfum étourdissant enivrait plus encore les convives que les fumées des nectars capiteux qui leur étaient servis à profusion.

Après le banquet, qui fut extrêmement joyeux, chaque invité devait se présenter devant le maître de céans, un grand seigneur à figure étrange, où de grands yeux noirs et obliques brillaient comme des charbons ardents, tandis que ses lèvres de feu avaient un sourire diabolique. Il était tout de soie rouge vêtu, portait le pourpoint, le haut-de-chausses, et la toque de quelque prince fantastique, et ses pieds fourchus se dissimulaient sous des cothurnes cramoisis. C'était messire Satan, en personne.

Entre l'amphytrion et ses hôtes, un rapide colloque avait lieu, dans lequel le premier s'enquérait auprès des derniers des prouesses de sorcellerie qu'ils avaient accomplies.

Quand le tour de Gourdin fut venu, sa femme le présenta à son maître comme un néophyte qui ferait désormais partie de la secrète assemblée. Belzébuth eut un rictus sinistre, qui lui fendit la bouche jusqu'aux oreilles, tant sa joie était grande.
— Alors, dit-il au nouveau venu, je vais inscrire dans mon Grand Livre vos noms et qualités que veuillez décliner.

Le pauvre Gourdin, qui commençait à avoir la chair de poule et à se méfier de tout ce qu'il voyait autour de lui, répondit qu'il savait écrire et désirait s'inscrire lui-même dans le livre des membres de la secte.

Satan eut un geste furtif de mécontentement.
— Qu'à cela ne tienne ! répondit-il néanmoins, feignant l'indifférence, mais je dois vous faire observer, mon brave homme, que vous êtes le premier de mes disciples qui ose rompre avec la coutume. Tenez ! voici la plume, écrivez !

Gourdin, tremblant, prit la plume qui lui était présentée, mais il l'avait à peine entre les doigts qu'il se sentit brûler jusqu'aux os. Il eut cependant la force de tracer sur le livre une grande croix qui remplissait toute la page, puis il s'évanouit au milieu d'un fracas épouvantable.

Quand il revint à lui, il se trouvait sur une colline, à quelque distance du village. L'air était pur et embaumé, le ciel d'un bleu superbe, la campagne était baignée de soleil et de rosée, un gai carillon se faisait entendre dans le vieux clocher de son village. C'était le matin d'un beau dimanche.

Gourdin, encore étourdi, se remémora les péripéties de la terrible soirée qu'il venait de passer. Il rentra chez lui la tête basse et le cœur brisé.

En revoyant sa femme qui le reçut avec d'amers reproches, il conçut un tel chagrin qu'il en mourut le jour même.


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