Aux premiers temps du moyen-âge, la commune de l'Allissières était une des plus importantes du Val des Dix, ramification de la vallée d'Hérens. Les montagnes du Val des Dix étaient en ce temps-là couvertes d'épaisses forêts servant de repaires à dix brigands fameux qui désolaient le pays, du Mont-Pleureur à Hérémence.
Afin de se soustraire à toute poursuite, ils avaient eu l'ingénieuse idée de ferrer leurs mulets à rebours, ce qui déroutait toutes les recherches des poursuivants. On eut pourtant raison de ces bandits en incendiant les forêts où ils avaient fixé leur retraite, et où ils trouvèrent la mort. Telle est l'origine du nom de Val des Dix.
Quant aux villages de Fang, Tséjéroula, Plan-Lajey, Bajin et l'Exertse, qui s'échelonnaient dans le vallon, le long du torrent de la Dixence, ils ont tous disparu sous d'énormes éboulements de rochers qui recouvrirent toutes les vertes prairies s'étendant de l'alpe de Novelly à la forêt de Plâne-Zou.
Le village de l'Exertse seul a laissé quelque souvenir de son existence : un chaudron en métal et un tonneau de vin rouge fortement tartré, trouvés dans un déblaiement des éboulis, et une légende fort ancienne, que nous avons eu la bonne fortune de recueillir de la bouche même d'un vieillard octogénaire, habitant de la contrée. La voici.
Bien avant l'éboulement dont nous avons parlé, les gens de l'Exertse étaient épouvantés par les ravages d'un monstre ailé, au corps reptilien, d'une grosseur énorme, couvert de grosses écailles vertes et luisantes. Le fabuleux animal se nourrissait d'agneaux, de brebis, de jeunes veaux et de cabris, et dévastait ainsi tous les alpages des alentours.
La vouivre, car c'en était une, portait sur la tête, enchâssé entre deux yeux glauques, un gros diamant d'un éclat tel qu'il aveuglait tous ceux qui osaient le fixer. C'était, paraît-il, dans ce diamant extraordinaire que résidait la force du monstre que les gens du pays appelaient le Kwakua, un nom local dont l'élymologie nous échappe, mais qui semble appartenir au celte ou au sarrasin.
Le Kwakua était la terreur de tout le pays, de l'Exertse au village haut perché de Nax, posté en sentinelle sur les rochers abrupts de l'autre versant du val d'Hérens.
Quand il avait accompli ses méfaits dans les pâturages, et qu'il s'était repu de la chair et du sang de ses victimes, le dragon volant allait se cacher tantôt dans l'étang situé près du village de l'Exertse, tantôt dans celui de Nax.
Mais avant de se jeter à l'eau, le Kwakua avait soin de déposer son diamant sur le bord de l'étang, pour une raison qui nous est inconnue, et qui devait lui être tôt ou tard fatale.
Or il arriva un jour à l'Exertse un guerrier du village voisin de Bajin, qui avait suivi l'empereur Barberousse en Syrie, et dont le visage bronzé et balafré indiquait assez le soldat vaillant et résolu. Il s'appelait Prosper. Il s'offrit à débarrasser le pays du Kwakua, soit par surprise, soit en le combattant face à face.
Il prépara à cet effet un gros tonneau en bois de chêne, cerclé de fer. Il planta dans ses douves épaisses des pointes de fer acérées, ménagea une petite ouverture circulaire dans le ventre du tonneau, et son travail achevé, roula son engin à quelques pas seulement de l'étang de l'Exertse. Son plan était de guetter le moment où le monstre se jetterait à l'eau, d'enlever prestement le diamant, et de s'enfiler plus vite encore dans le tonneau bien fermé, où le dragon ne pourrait l'atteindre.
Un jour le mercenaire, caché dans le tronc creux d'un vieux saule, non loin de l'étang, guetta l'arrivée du serpent-volant. Il était armé de sa cuirasse et d'une longue épée à deux tranchants.
Après une attente impatiente, le soldat entendit le bruit de crécelles des écailles du monstre s'entrechoquant dans ses contorsions. Le Kwakua surgit tout à coup, glissa d'un bond vers l'étang, posa son diamant sur le bord et disparut sous l'eau verte et vaseuse.
Aussitôt Prosper sortit de sa cachette, et, après avoir empoché le diamant, eut juste le temps de s'enfiler dans le tonneau bardé avant que le dragon ne reparût sur la berge.
Ne retrouvant plus son précieux talisman, le serpent hérissa ses écailles, secoua son long corps avec rage, en poussant des sifflements aigus et terribles qui, se répercutant dans toute la vallée, glacèrent d'effroi les paysans occupés dans les champs.
Le Kwakua aperçut tout à coup le tonneau dans lequel Prosper se trouvait moins à son aise que sur un champ de batailles. Il s'y précipita avec fureur, se transperça la tête sur les pointes de fer, tandis qu'un sang noir et visqueux coulait à flot de ses blessures ; puis, revenant à la charge en poussant des hurlements de douleur, il battit le tonneau des flancs et de la queue, sans réussir à le renverser. Enfin, épuisé, déchiré et pantelant, le dragon ailé se roula sur le sol, dans des convulsions horribles, poussa un dernier rugissement, et ne bougea plus ; il était mort.
Ce que voyant par le trou de son tonneau, Prosper sortit de son refuge, abattit la tête du monstre du tranchant de son épée, et chargé de ce glorieux trophée, rentra triomphant au village pour annoncer sa victoire et la fin du Kwakua.
Ce fut, chez les habitants, un immense cri de joie, et le soldat de Barberousse fut longtemps considéré, dans la vallée, comme un héros et un sauveur.
Quant au diamant, on assure qu'il fut vendu plus tard à un comte de Savoie, et que, sous le nom de « Régent », il a orné longtemps la couronne des rois de France.


