La légende du Diable et de l'Abbaye de Saint-Valery [Saint-Valery-sur-Somme / Somme / France]

Publié le 22 juin 2025 Thématiques: Abbaye | Monastère , Architecte , Construction , Destruction , Diable , Diable architecte , Orgueil , Pacte avec le Diable , Pacte avec le Diable rompu , Punition , Révolution , Signe de croix ,

Abbaye de Saint-Valey
Abbaye de Saint-Valey. Source Michel Germain, Public domain, via Wikimedia Commons
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Source: Bout, Antonie / Notre ancienne Picardie, contribution au folk-lore régional (1911) (6 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Ancienne Abbaye de Saint-Valery (détruite) / Saint-Valery-sur-Somme / Somme / France

Après de successives dévastations, l’antique abbaye de Sainct-Vallery-sur-Mer venait d’ètre à nouveau relevée de ses ruines. Comme le Phénix, elle renaissait de ses cendres, et cette fois plus grandiose et plus brillante que jamais. Mais ce devait être la dernière.

L’abbé Nicolas considérait ajuste titre cette reconstitution comme son œuvre. Grâce à sa persévérance infatigable on avait retrouvé les trésors précipitamment enfouis lors du précédent pillage. Grâce à son intervention efficace et à sa ténacité, le monastère avait reconquis ses droits sur toutes les terres que différents actes de donation lui avaient jadis octroyées. Par son zèle d’apôtre, il avait su s’attirer toutes les générosités et mettre tous les revenus à profit.

De plus, et c’était là peut-être son meilleur titre de gloire, il avait élaboré les plans de reconstruction et dirigé l’édification pierre à pierre. Aussi ce n’était pas sans une légitime ambition que l’habile moine considérait son abbaye désormais florissante. A genoux dans le sanctuaire splendidement reconstruit et placé sous l’égide de son ancien patron le saint légendaire, il cherchait dans la prière et dans la méditation une diversion aux préoccupa tions que cette œuvre lui avait fait naître.

Mais l’oraison qu’exprimaient ses lèvres ne parvenait point jusqu’à son cœur. Son esprit était pénétré des visions qui assaillaient ses regards.

Autour de lui, il voyait dans un tourbillon merveilleux s’élargir les ogives, s’élancer les délicates floraisons de pierre, s’épanouir les larges rosaces. La nef entière, la grande nef sans égale, dans un essor prodigieux de sa voûte hardie, semblait s’enlever vers le ciel.

C’était l’apothéose du chef d’œuvre sans doute, une manifestation de la satisfaction divine à son égard... Non, mais une rêverie d’artiste qu’enivre le succès de son travail, l’effet d’un sentiment purement humain et très imparfait qui peu à peu s’infiltrait dans le cœur du bon moine, à son insu : l’orgueil.


De son paradis inaccessible où toutes les pensées terrestres convergent sans que nous nous en doutions, le Très Haut percevait les réflexions mentales de son serviteur.

Et l’ange de la Suprême Justice, vêtu de blanc, les pesait une à une, scrupuleusement, dans son inaltérable balance. Elles avaient d’abord été lourdes et agréables à Dieu. Les luttes morales qu’avait suscité l’érection d’un couvent et d’un temple rappelant les chrétiens à la piété, aux lieux illustrés jadis par l’apôtre bien-aimé Vallery, pouvaient bien compter pour des mérites.

Mais comme le ciel le plus pur finit toujours par se couvrir de nuages, petit à petit avait dégénéré le sentiment de Nicolas et voici que maintenant il se complaisait dans sa propre admiration, car il s’incarnait en son œuvre. Et il finissait ainsi par souhaiter, moins la perpétuité du culte divin que la perpétuité de son nom... Alors la balance des bons sentiments devint plus légère et Dieu résolut d’infliger au moine une juste et profitable leçon.


Un ricanement sinistre qui vibra dans les profondeurs sombres de l’enfer accueillit la décision divine. Depuis longtemps, en effet, Satan enrageait de n’avoir pas prise sur l’austérité et la piété indéniables de l’abbé Nicolas. Mille fois il avait essayé de le vaincre dans les difficultés de son entreprise.

Mais lui ne s’était jamais laissé surprendre. Et chaque fois qu’une nouvelle assise de pierre s’ajoutait aux cloitres, chaque fois qu’un clocheton léger se détachait de la basilique, la fureur de l’ètre déchu parvenait à son comble.

Non seulement le fervent abbé ne lui laissait former sur son compte aucune espérance, mais son zèle d’évangéliste lui avait retiré beaucoup d’adeptes.

Comment n’aurait-il pas été satisfait d’entrevoir enfin la vengeance ?

Immédiatement, profitant du mécontentement de Dieu, il se fit humble pour obtenir satisfaction et demanda avec instance d’ètre l’organisateur de cette épreuve.

Le Tout-Puissant qui a quelquefois besoin du concours de ce maudit pour châtier les mortels égarés, accepta la proposition de Satan, et dès lors celui-ci combina son plan avec d’autant plus d’adresse qu’il ne devait point avoir affaire à un endurci.


Tandis qu’il était plongé dans son extase, tout à l’admiration des splendeurs environnantes, l’abbé Nicolas ne remarqua pas l’entrée d’un visiteur dans l’église. Il ne venait point apparemment pour prier, étant seulement occupé à détailler l’édifice. Mais par fois, sans doute, son ignorance des choses de l’architecture le laissait dans l’embarras, et il eut aimé à avoir un guide initié, à en juger par ses airs de contrariété, très significatifs. Ce fut à l’un de ces moments que le bon moine l’aperçut et s’offrit à lui venir en aide, visiblement heureux, du reste, de faire les honneurs de sa basilique.

L’étranger parut s’intéresser infiniment au discours de l’abbé, et, très adroitement, amena la conversation sur la gloire qui rejaillissait sur lui pour avoir conduit à bien une telle entreprise. L’abbé Nicolas exultait. Ce fut bien pis encore quand il parla de la reconnaissance de la postérité, de la consécration dos siècles. L’immortalité de son nom, quel homme n’en a rêvé la gloire !
— Peu de chose vous manque pour obtenir ce couronnement, ajouta l’inconnu. Je parcours le monde et je puis jeter à ses échos un nom, qu’il redira ensuite de génération en génération avec une admiration respectueuse, le vôtre, si vous voulez.?
— Etes-vous un messager céleste, reprit l’abbé pour disposer à votre gré des renommées et satisfaire les aspirations des hommes ?
— Je suis un peu plus puissant que tu ne t’en doutes, abbé Nicolas, dit l’étranger. Signe ce parchemin et ton rêve sera réalisé.

Et il déployait en même temps un large rouleau.

Le pauvre moine était ébloui. L’abbatiale qu’il avait rebâtie était là, dressant ses arcs-boutants dans l’espace. Et devant ce prodigieux tour de force du travail humain, devant la surnaturelle apparition qui compliquait singulièrement la situation, entre le néant des créations du monde et la promesse de cette survie, l’abbé Nicolas hésitait.

Soudain, une terreur l’envahit, et, mû par une force invincible, il porta la main droite au front pour faire le signe de la croix.

Le diable — car c’était lui — se révéla instantanément. Sa forme empruntée lui échappa sous l’influence du signe mystique, et il apparut au malheureux moine tel que nous le représentent toutes les descriptions de l’enfer.
— Ah ! maudit, s’écria le pauvre abbé, tu veux mon âme, retire-toi, Satan !

L’ange du mal sentit sa proie lui échapper. Il tenta un suprême effort :
— Vois, dit il, voici ton abbaye florissante. Et il dépliait des plans, parfaitement exacts, du monastère qui jetait des lueurs sous ses doigts ; voici l’œuvre à laquelle tu as attaché ta vie. Je la tiens. Une dernière fois, signe ! ou, tôt ou tard, elle sera encore anéantie.

L’abbé Nicolas restait cloué au sol et muet. Un combat se livrait en lui :
— La gloire ou le néant ! Choisis...

Pour toute réponse, Nicolas acheva le signe de la croix de la main droite, tandis que de l’autre il essayait de saisir le mystérieux papier.

Le diable s’évanouit tout à fait, mais un seul coin du plan et quelques débris restèrent dans les mains de l’abbé Nicolas.


La Révolution, qui saccagea tant de choses, devait accomplir l’oracle et ne point épargner l’admirable abbaye de Sainct-Vallery-sur-Mer, ce cénacle de foi qui compta Fénelon au nombre de ses abbés, et qui eut aussi ses savants et ses artistes.

Cependant, le site agreste défriché par les moines a gardé quelque chose de la poésie mystique des sanctuaires, uni à la magnificence de la nature.

De la merveilleuse église de Saint-Nicolas, il reste à peine quelques tronçons de chapelle dont le bénitier affleure maintenant au ras du sol, par suite de l’exhaussement des terrains

Les communs sont dans un état de délabrement qui en empêche l’exploration.

De loin en loin, sur un espace qui est à présent une prairie, se dessinent les arcades encore debout d’anciens portiques.

Un escalier voûté en volutes conduit dans les souterrains aujourd’hui bloqués par la chute des pierres.

Seule, une partie subsiste à peu près intacte, ayant un joli cachet d’antiquité avec ses fenêtres en ogives et ses colonnades curieuses qu’envahissent la mousse et le lierre.

On a fait une demeure particulière de ce domaine du passé, et les paons tachetés d’or mettent une note gaie sur les pelouses.

C’est le regret du passant de ne pouvoir y pénétrer pour fouiller de près ces murs, contemporains des vieux âges, et seule partie du plan du monastère qui resta dans la main du moine quand il fut aux prises avec le démon.


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