La légende du Sternberg et du Liebenstein [Kamp-Bornhofen (Rhénanie-Palatinat / Allemagne)]

Publié le 13 mars 2023 Thématiques: Abbaye | Monastère , Amour , Amour non partagé , Château , Chevalier , Construction , Croisade , Frères , Mariage , Noblesse , Origine d'un nom , Rentrer dans les ordres ,

Château Liebenstein
Phantom3Pix, CC BY-SA 4.0 , via Wikimedia Commons
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Source: Kiefer F.J. / Légendes et traditions du Rhin de Bâle à Rotterdam (1868) (8 minutes)
Lieu: Château Sterrenberg / Kamp-Bornhofen / Rhénanie-Palatinat / Allemagne
Lieu: Château Liebenstein / Kamp-Bornhofen / Rhénanie-Palatinat / Allemagne

Le chevalier Kurt de Liebenstein vivait dans l'antique château de ce nom situé près de Hirzenach. Il avait déjà soutenu maint combat pour son empereur, et protégé le bon droit au prix de son sang, lorsqu'il songea à passer ses vieux jours dans le repos. Deux excellents fils à la fleur de l'âge ne songeaient qu'à rendre leur père heureux,

Henri et Conrad étaient à juste titre l'orgueil de leur père. Tous les deux avaient, au même degré, le sentiment chevaleresque, l'amour de la justice et une préférence marquée pour les armes; dans tous les autres points cependant ils ne se ressemblaient guère. Henri, l'ainé, sérieux, calme et taciturne, recherchait les plaisirs de la famille, dès que la paix le lui permettait; Conrad au contraire, vif et fougueux, se laissait dominer par l'impression du moment, et tout le monde était charmé de son air franc et ouvert.

A Liebenstein avait grandi avec eux Hildegarde, orpheline et parente de la maison, issue de la souche des Brömser. Les frères l'aimaient comme une sœur, dès leur enfance ils l'avaient regardée comme telle. Mais lorsque les fils furent devenus hommes, Kurt pensa devoir leur découvrir leur position vis-à-vis d'Hildegarde, tout en leur exprimant son désir que l'un d'eux la recherchât en mariage. Dès ce moment, les frères eurent des yeux tout autres pour Hildégarde; un amour tout autre vint prendre place dans leurs cœurs, et tous les deux recherchèrent la faveur de la charmante fille.

Henri lui vouait un culte intérieur qu'il exprimait rarement par des paroles; Conrad ne maîtrisait pas aussi facilement la fougue de la première jeunesse, son amour quoique moins profond était plus expansif, aussi fut-il préféré à Henri. Celui-ci, par une généreuse abnégation, cacha la plaie de son cœur, et eut l'âme assez noble pour prendre une part sincère au bonheur de Conrad. Quoique le vieux chevalier qui avait bien sondé les cœurs de ses enfants, eût préféré une union entre Henri et Hildegarde, il ne voulut cependant pas mettre des entraves au libre choix de la jeune fille; son consentement ne se fit pas attendre, il désira que la célébration des noces fût des plus splendides.

Le mariage ne devait cependant avoir lieu, qu'après l'achèvement d'un nouveau château auquel serait donné le nom de Sternberg; et Kurt fit élever cet édifice à proximité de sa demeure, afin que la famille pût ainsi jouir d'une union non interrompue. Mais le destin en avait décidé autrement. Quoique Henri n'enviât point à son frère les joies de l'amour; il sentit pourtant, qu'il lui serait impossible d'en être toujours le calme spectateur; il aspirait donc à une vie plus agitée et plus active au milieu de laquelle il pût oublier son fatal amour et sinon trouver une mort héroïque.

Dans cette disposition d'esprit il accueillit avec empressement l'appel de St. Bernard de Clairvaux qui prêchait une nouvelle croisade. Un enthousiasme général fut la suite de cet appel, une multitude de chevaliers et de voyageurs s'équipèrent; sur toutes les montagnes flotta l'étendard de la croix, et des milliers de cœurs héroïques palpitèrent de l'espoir de délivrer le saint sépulcre. Henri déclara à son père, qu'il allait partir aussi pour la Palestine avec la première armée des croisés. Kurt connaissant les motifs de son fils, les approuva par son silence. Le château n'était pas encore achevé, les noces du frère n'étaient pas encore célébrées, que déjà le jeune homme partit avec un escadron de combattants d'élite dans la direction de la Terre sainte.

De toutes les contrées du Rhin, de toutes les races nobles, telles que les Brömser de Rüdesheim, Frédéric de la Souabe, Gilgen de Lorch et bien d'autres, il y eut des hommes animés du même esprit qui accompagnèrent le jeune chevalier.

Peu de temps après le départ d'Henri, le père fut atteint d'une maladie dangereuse; et le jour même où la dernière main couronna le château de Sternberg, Kurt entra dans la demeure des bienheureux. Cet accident funeste fut cause que le mariage dût être reculé d'un an. Cette circonstance qui contrariait d'abord Conrad fut cependant l'origine d'un changement total dans ses vues. En relation avec quelques compagnons dissolus du voisinage, incapables de sentiments tendres, peignant le mariage comme un joug fort gênant et méprisant le sexe faible Conrad commença par regarder Hildegarde d'un oeil indifférent, et son amour diminua à mesure que ses amis le rendaient plus enclin aux plaisirs bruyants de la chasse et des orgies.

Quelques mois plus tard on reçut des nouvelles d'Henri qui était en Palestine. Il s'était déjà distingué en mainte rencontre, l'armée chrétienne ne prononçait son nom qu'avec admiration, les ennemis redoutaient la puissance de son glaive. Conrad prit la plus grande part à ce récit, il n'était point envieux, mais il se reprochait à lui-même de passer ses jours dans l'inaction ou bien dans des occupations futiles, tandis que le champ de la gloire et de la renommée lui était également ouvert. Son projet de joindre l'armée des croisés fut aussitôt conçu, aussitôt exécuté. Ayant dit un court adieu à sa bien-aimée qui fondait en larmes, il partit pour la sainte guerre.

Son voyage fut heureux; mais comme un désespoir pareil à celui qui poussait son frère, ne l'aiguillonnait point, il n'atteignit point non plus à la célébrité de Henri; il se fatigua bientôt de cette interminable expédition accompagnée de peines et de privations de tout genre, et revint en Europe après un court séjour en Palestine. Mais avant de s'embarquer à Constantinople, il fit la connaissance d'une noble dame grecque parée de tous les charmes de la jeunesse; il va sans dire qu'il en devint éperdument épris. Il fit toutes les démarches possibles pour se faire aimer d'elle. Il était beau, bien fait, vif et gracieux, la belle ne lui résista pas, et il commit la sottise d'épouser une femme peu connue, issue d'une nation étrangère; il oublia totalement les tendres nœuds qu'il avait formés dans sa patrie, et eut assez peu de délicatesse pour mener là sa nouvelle épouse.

Hildegarde passait des jours assez tristes dans son appartement, pensant à son malheureux sort. Un jour qu'elle jetait ses regards sur le magnifique château de Sternberg qui devait, selon toute apparence, demeurer inhabité, elle vit, non sans surprise, des voyageurs accompagnés de bêtes de somme entrer dans ses murs. Qui donc pouvait ainsi, à son insu, prendre domicile dans le château de son père adoptif, en l'absence des deux frères propriétaires ? Elle appela sa suivante, et lui ordonna de prendre des informations. Les nouvelles qu'elle reçut lui fendirent le cœur, un événement aussi inattendu la précipita dans un abîme de douleur. Conrad, disait-on, revient de la guerre contre les infidèles, il a contracté des nœuds indissolubles avec une femme grecque d'une beauté ravissante, il fera demain son entrée à Sternberg qu'il a choisi pour sa résidence.

Tout cela était vrai. La malheureuse abandonnée vit son fiancé infidèle faire, avec une épouse étrangère, une entrée triomphante à Sternberg. Conrad eut garde de jeter un regard sur le château voisin de Liebenstein, il ne voulut point, par un coup d'oeil, se troubler le bonheur qu'il ressentait à côté de sa belle épouse. Il y eut dès lors fête sur fête. La musique et les chants d'allégresse se faisaient entendre tous les jours à Sternberg, les vastes salles du château hospitalier ne désemplissaient pas de visiteurs qui venaient complimenter le jeune couple et prendre part aux splendides festins. Liebenstein en fut d'autant plus désert, d'autant plus triste. Hildegarde évitait les appartements donnant sur le château voisin, et alla habiter une aile opposée. Elle passait ses heures dans cette retraite s'occupant activement de soins domestiques et d'exercices de piété.

Un soir bien tard, lorsqu'à Liebenstein tout le monde était déjà plongé dans un profond sommeil, un chevalier étranger vint demander pour lui et ses valets, l'hospitalité pour la nuit. L'intendant lui accorda sa demande avec empressement, et le chevalier fut mené à ses appartements. Hildegarde n'apprit que le lendemain matin l'arrivée du chevalier. Quel fut sa surprise en reconnaissant dans l'étranger entrant auprès d'elle, son parent Henri. Le voilà donc revenu aussi; non pas parce qu'il était las de la guerre, mais parce qu'il avait appris l'étrange union de son frère, et que la pensée de ce que souffrait Hildegarde dans son isolement ne lui laissait plus de repos en pays étranger.

La contrariété et la douleur contractaient les traits d'Henri aux récits souvent interrompus que lui fit de ses malheurs la pâle et souffrante Hildegarde. Sans dire mot de ce qu'il venait de décider intérieurement, il la conjura d'être calme et d'attendre un meilleur avenir. Puis il se reposa pendant quelques jours des fatigues de son long voyage, qu'à Sternberg âme qui vive fût informée de son retour.

Le quatrième jour enfin, il envoya un confident à son frère afin de le provoquer à un combat singulier et à outrance pour avoir violé les lois de la chevalerie et les serments jurés à la jeune fille, Conrad releva le gant jeté par son frère et le lendemain devait être témoin de la scène terrible du duel entre les deux frères. Déjà au point du jour, se trouvaient sur l'étroite langue de terre qui sépare les deux châteaux, les combattants qui d'après le vœu de la nature auraient dû former un nœud indissoluble de concorde et d'amour. Les glaives étaient tirés, le signal d'attaque pour le jugement de Dieu était déjà donné, lorsque tout-à-coup se précipite entre les deux frères une figure féminine couverte d'un épais voile. „Qu'allez - vous faire ?" dit-elle d'une voix et d'un geste pleins de dignité, ,,voulez-vous vous plonger le fer, l'un dans le cœur de l'autre, fratricides, et cela pour moi? Je vous défends ce combat abominable et sacrilège. Il serait d'ailleurs sans résultat, ma résolution étant prise. Aujourd'hui même j'entre dans un couvent où je passerai des jours paisibles dans la prière. J'implorerai la miséricorde divine, afin qu'elle vous pardonne à vous, chevalier Conrad, ainsi que je vous pardonne, et qu'elle répande sur vous, chevalier Henri, la bénédiction et le bonheur terrestre en récompense de votre générosité et de votre sacrifice pour moi.“ Après avoir prononcé ces paroles, elle descendit de la montagne vers la chaussée où elle était attendue par sa suite et partit immédiatement pour le couvent voisin.

Les frères se réconcilièrent. Chacun retourna à son château. Quoiqu'il n'y eût pas encore entre eux des relations bien cordiales, bien intimes, il s'établit cependant une paix durable, et Conrad se rendait même de temps en temps à Liebenstein. Henri conserva toujours de l'éloignement pour sa belle-soeur étrangère, parce qu'il ne souffrait point sa vanité ni sa manière d'agréer les hommages que lui adressaient d'autres chevaliers. Or, un malheur épouvantable pour Conrad rapprocha davantage les deux frères. Déjà depuis longtemps la dame grecque entretenait un commerce clandestin avec un jeune chevalier jouissant de l'hospitalité à Sternberg, et par une nuit obscure elle s'enfuit avec lui. Conrad ouvrit enfin les yeux sur la conduite indigne de son épouse, et pour toujours il fut guéri de sa passion pour cette étrangère, mais il reconnut en même temps l'énormité de son crime envers Hildegarde. Et peu-à-peu se ralluma, excité par son repentir même, l'amour dans le cœur de Conrad, qui n'en fut que plus à plaindre; le noble objet de son premier attachement étant pour jamais perdu pour lui. La seule consolation qu'il trouva dorénavant ce fut l'amitié de son frère; ils ne se quittèrent plus, mais ils vécurent ensemble à Liebenstein. Le château de Sternberg fut dès lors triste et désert.

Hildegarde demeura fidèle à ses vœux monastiques, et légua sa fortune considérable aux pauvres de la contrée. L'amitié des deux frères ne fut point troublée pendant leur vie. Les deux châteaux, à la mort de Conrad et de Henri, sont devenus l'héritage du chevalier Brömser de Rüdesheim, et sont encore appelés aujourd'hui „les Frères."


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