Charlemagne s’était fait construire un nouveau palais dans un lieu magnifique situé près du Rhin. Lorsque l’édifice fut achevé, il alla le visiter. Durant la première nuit qu’il passa dans le palais, un événement fort étrange se produisit. Un ange vint se tenir auprès de son lit.
— Lève-toi, semblait-il lui dire. Lève-toi, sors du palais et pénètre secrètement dans la demeure d’Arnot.
L’empereur fut si stupéfait par cet ordre qu’il ne sut que faire. Il pouvait difficilement croire qu’un tel commandement émanât d’un ange et demeura donc immobile. Mais l’ordre fut répété, puis renouvelé une nouvelle fois.
Lorsque l’ange lui commanda pour la troisième fois de se rendre secrètement dans la demeure d’Arnot, Charlemagne se leva, gagna silencieusement son écurie, sella lui-même son cheval et partit sans bruit dans les ténèbres, en direction de la maison d’Arnot, l’un de ses ministres les plus dignes de confiance.
Tandis qu’il avançait pensivement sur le chemin obscur, il entendit quelqu’un approcher et distingua bientôt un chevalier vêtu d’une sombre armure. Charlemagne ne pouvait imaginer quelle honorable mission conduisait un homme à chevaucher à une heure aussi tardive ; il lui lança donc un défi.
— Où vas-tu, et quelle mission accomplis-tu à cette heure de la nuit ? exigea-t-il de savoir.
Le chevalier ne répondit pas, mais éperonna son cheval et chargea l’empereur. Charlemagne fit de même, et les deux cavaliers se heurtèrent avec une extrême violence. Tous deux furent jetés à bas de leur monture. Au cours du corps-à-corps qui suivit, l’empereur prit l’avantage sur le chevalier inconnu et le renversa au sol. La pointe de son épée appuyée contre sa gorge, il lui ordonna de révéler son nom.
— Je suis Elbegast, répondit-il, un chevalier brigand de sinistre réputation, et j’ai accompli bien des actes audacieux. Tu es le premier homme qui soit jamais parvenu à me vaincre.
— Relève-toi, lui dit l’empereur sans dévoiler son identité, et accompagne-moi. J’accomplis une mission semblable à la tienne.
Sans hésiter, le chevalier brigand se joignit à son vainqueur.
— J’ai fait le serment, déclara l’empereur, de ne pas rentrer chez moi avant d’avoir pénétré par effraction dans la demeure du ministre le plus fidèle de l’empereur. Sur ces paroles, il prit la direction de la maison d’Arnot.
Elbegast ne tarda pas à trouver le moyen d’y entrer. Il pria son compagnon de l’attendre à l’extérieur, puis se glissa silencieusement dans la demeure.
Alors qu’il approchait de la chambre du ministre, le son de voix engagées dans une conversation sérieuse parvint à ses oreilles. Il écouta et entendit le ministre révéler à son épouse un projet visant à assassiner l’empereur le lendemain.
Oubliant le but qui l’avait conduit dans cette maison, le chevalier retourna précipitamment auprès de son compagnon et le supplia de se rendre immédiatement auprès de Charlemagne afin de l’avertir du danger qui le menaçait.
— Je me rendrais moi-même volontiers auprès de lui pour sauver sa vie, mais mes nombreux méfaits m’attireraient certainement de graves ennuis, et l’empereur refuserait probablement de me croire. Quelles que soient les fautes que j’ai commises, j’éprouve une profonde admiration pour cet homme qui n’a jamais été vaincu au combat et qui a toujours œuvré pour le bien de son peuple.
Charlemagne et Elbegast se séparèrent alors. Le premier regagna lentement et pensivement son palais, tandis que le second retournait dans son repaire fortifié au milieu des montagnes.
Le lendemain, les ministres tentèrent de mettre à exécution le complot qu’ils avaient formé contre l’empereur, mais leurs projets furent déjoués. Charlemagne les fit tous arrêter, et ils avouèrent avoir conspiré contre lui.
Charlemagne était cependant d’une nature noble et généreuse. Il pardonna à tous ceux qui avaient comploté contre sa vie. Sa magnanimité les remplit d’une telle honte qu’ils jurèrent de le servir désormais avec une fidélité absolue. On raconte que chacun d’eux tint loyalement sa promesse.
Charlemagne résolut ensuite de ramener Elbegast sur le droit chemin et lui envoya un messager pour lui demander de venir au palais.
— Moi, Charlemagne, empereur d’Allemagne, disait son message, je désire m’entretenir en privé avec Elbegast, le chevalier brigand, et lui garantis qu’il pourra se rendre au palais et en repartir sans courir aucun danger.
Elbegast répondit à l’invitation de Charlemagne et fut introduit dans la salle du conseil privé. Bientôt, un homme vêtu d’une armure entra dans la pièce. Elbegast reconnut aussitôt le chevalier qui l’avait accompagné lors de son aventure dans la maison d’Arnot.
— Elbegast, lui dit Charlemagne, tu me reconnais, et pourtant tu ignores encore qui je suis.
Charlemagne releva alors sa visière, et le chevalier comprit qu’il se tenait en présence de l’empereur.
— Tu m’as rendu un service fidèle, poursuivit Charlemagne. J’ai constamment besoin de serviteurs loyaux et je t’offre une place parmi mes hommes. Un homme possédant ton courage et ton habileté est digne de servir l’empereur.
Elbegast fut si profondément ému qu’il put à peine parler. Charlemagne était le seul homme qui eût jamais réussi à le désarmer, et le chevalier éprouvait pour lui une immense admiration. Plus encore, la bonté de l’empereur avait touché son cœur. Il renonça donc volontairement à son existence criminelle et devint un fidèle compagnon de Charlemagne.


