Le rendez-vous de Dchan Kio-l'Oeil [Malzéville (Meurthe-et-Moselle)]

Publié le 6 octobre 2023 Thématiques: Champs , Famille , Ferme , Jugement , Jugement de Dieu , Mort , Paysan , Prophétie , Rivalité ,

Le mourant et le fantôme
Le mourant et le fantôme. Source Midjourney
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Source: None / None (1912) (9 minutes)
Lieu: Champ d'Eurimont / Malzéville / Meurthe-et-Moselle / France

I

C'était aux loures, un soir d'hiver. Au dehors, la tempête soufflait, les flocons de neige tourbillonnaient et, dans les lucarnes du toit, le vent hurlait sa plainte obsédante.

A l'intérieur du poêle bien chauffé, les femmes étaient assises en cercle, autour du heurchat d'étain, posé dans son bougeoir, sur la baratte dont le bâton était enlevé. Elles filaient, tricotaient ou ravaudaient, tandis que, dans la fromagerie, les hommes jouaient aux cartes en fumant leur pipe et en vidant leur bigré.

Avec quelques petits camarades, comme moi assis sur le plancher au milieu du cercle, je m'amusais à piquer aux broches des tourets, des bouts de papier qui se mettaient à tournoyer rapidement et donnaient l'illusion d'un disque blanc.

Tout-à-coup, une fenêtre, sans doute mal fermée, s'ouvrit sous la bourrasque; la lumière s'éteignit, tandis qu'au milieu des acclamations de surprise des femmes et des cris de terreur des petits, la voix de la vieille, toute vieille fileuse Agnès s'élevait, craintive et chevrotante:
« – Mon Due do! Ç'a ène âme è pone que vi'nt no visitè (Oh! mon Dieu ! C'est une âme en peine qui vient nous visiter).
– Quelle tempête, dit grand'mère, lorsqu'après avoir assujetti la barre de la fenêtre, elle rallumait la lampe. Tenez, le vent a arrêté l'horloge.
– C'est une farce du sotré, prétendit une voisine.
Que Noteur-Dème, lè bonne vudge de Haugoh'het no peurneusse zo sè vouade, fit Agnès en se signant, ène âme vint de pessè (Que Notre Dame, la bonne vierge de Haugochet, nous prenne sous sa sauvegarde, une âme vient de passer).
– Je voudrais bien en voir une, d'âme en peine, souhaita une jeune femme un peu sceptique.
– Je ne vous dis pas que j'en ai vu une, risposta la vieille fileuse, mais je suis sûre, absolument sûre qu'un jour, il y a bien septante ans de cela, une âme entra chez nous dans de pareilles conditions ».

Le cercle des bonnes femmes se resserra et nous cessâmes notre jeu :
L'aïeule arrêta son touret, retira sa quenouille, dont le bout, à son côté, était engagé dans le cordon de son tablier, la fixa au racet, releva ses lunettes et commença :

II

« Dchan Kio-l'Œil, du Mazeville, et Djosé Gustin, de la Beurrée, étaient cousins-germains. Malgré leur parenté, ils se haïssaient fort. Ils avaient dépassé la soixantaine sans que leur rancune s'apaisât, tout au contraire, elle semblait s'envenimer avec l'âge.

Dchan, parti comme volontaire en 92, était rentré au pays après la guerre d'Espagne, porteur dit-on de cent napoléons d'or dans sa ceinture. Par contre, il rapportait aussi un œil de moins, de là le surnom de Kio-l'Eil (L'œil-clos ou le borgne), dont, sans malice aucune, Gustin l'avait affublé, ne se doutant pas combien il froissait son irritable et vindicatif cousin.

L'ancien soldat, resté vieux garçon, avait conservé ses manières de grognard têtu : il avait fort mauvais caractère, ne croyait ni à Dieu ni à diable et n'écoutait les conseils de personne.

Pour le travail, il ferait crever un boeuf; comme rapacité, il écorcherait un crapaud pour en tirer profit, disait-on de lui.

Djosé avait bien essayé, à plusieurs reprises, de se réconcilier avec son cousin mais il avait échoué, n'obtenant que des injures en réponse à ses avances.

La situation était donc déjà très tendue entre eux, quand ils héritèrent d'un champ, qui, dans la côte de l'Eurimont, bordait les terres de Dchan. Ce fut là ample matière à chicanes entre les deux hommes. A peine une contestation était-elle réglée qu'une autre surgissait.

Quand la femme de Djosé mourut, Dchan mit d'accord sa rancune avec son avarice. Pour vexer son cousin et ne pas perdre une journée au milieu de la fenaison, non seulement il ne parut pas à la veillée mortuaire avec les autres membres de la famille, mais il s'abstint d'assister aux obsèques.

« La femme de mon cousin n'est pas ma parente répondit-il à ceux qui le sermonnaient ».

L'automne suivant, en labourant, il enleva un bon sillon au champ de son ennemi et fit disparaître des bornes de division. Djosé dut entamer un procès pour faire reconnaître ses droits.

Eprouvé par son deuil récent, écœuré de tous les affronts subis, il ne tarda pas à s'affecter de la tournure des choses et son caractère s'aigrit. Puis, lorsqu'il se vit engagé dans des frais de procédure imprévus, en quelques semaines il changea d'allures, brusquement vieilli; son dos se voûta, ses cheveux achevèrent de blanchir.

« Dchan Kio-l'oeil ne s'arrêtera que quand il n'aura achevé » disait-il.

Bref, il devait se sentir sérieusement touché, car un matin de janvier, en se levant, il donna l'ordre à sa petite-fille, la Toinette, d'aller chercher le curé. Elle résista d'abord, puis, sur les instances du vieillard, elle descendit au village.

Elle se rendit au moutier, devant le grand autel, et là, suivant le rite traditionnel, elle étala sur un banc des chandelles bénites, de cire vierge et de même longueur. Fermant les yeux, elle en prit trois, les saisissant une à une, au hasard, en disant Celle-là est la mort ; celle-là est la maladie ; celle-là est la guérison »; puis les allumant ensemble, elle les plaça sur la grille de la sainte table.

Agenouillée, elle récita à haute voix les pater et les ave, suivant d'un regard angoissé la combustion lente des trois cierges.

Mais celui qui symbolisait la mort se consumait plus rapidement. Il s'éteignit alors que les deux autres jetaient encore leur pleine clarté.

Grand-père a raison, fit la pauvrette épouvantée; allons quérir M. le curé.

III

Quand Djosé Gustin eut reçu les derniers sacrements, il fit atteler le boeuf roux Grėbi à sa grande schlitte. Bien enveloppé de peaux de mouton, il prit place sur le traîneau et commanda à Toinette de le conduire chez Dchan Kio-l'œil.

Celui-ci était absent et se trouvait justement chez nous, en train d'ourdir une pièce de toile. Lorsqu'un voisin vint l'avertir que son cousin l'attendait sur le pas de notre porte, nous nous levâmes tous pour faire entrer le malade, mais Dchan nous devança :
« Que me veux-tu ? demanda-t-il brusquement à Djosé.
– Je viens t'avertir qu'un an après ma mort, jour pour jour, heure pour heure, je te donne rendez-vous devant le bon Dieu. Lui seul doit trancher notre différend. Adieu tout le monde. »

Toinette fit tourner l'attelage sur place, et lentement, glissant sur la neige durcie, la schlitte remonta le chemin de la Beurrée.

« Il est fou ou soûl, ma parole », ricana Dchan Kio-l'Oeil, puis, s'apercevant que cette scène si imprévue et si émouvante nous avait fortement impressionnés, il lâcha un juron et s'écria:
« Се que je m'en f..., de son bon Dieu et de son jugement! » Et il se remit au travail.

Quand sa chaîne de filé fut ourdie, il vint s'asseoir près de nous, au poêle. Nous parlions tranquillement lorsque nos sabots, déposés à la cuisine, s'entre-heurtèrent; le loquet se souleva, et, silencieusement, l'huis tourna sur ses gonds; un inquiétant et mystérieux frôlement se fit entendre; les rideaux s'agitèrent, puis, brusquement, tout d'une pièce, notre grand miroir tomba du mur où il était suspendu, sur la table posée en dessous.

Nous poussâmes un cri, et ma mère, qui s'était précipitée, devint toute pâle en constatant que le miroir était intact, sans même une fêlure.
« C'est une âme qui vient de passer », dit-elle.

Dchan haussa les épaules et alla voir à la cuisine, mais il n'y avait personne. « C'est un courant d'air qui a fait tout ça, répliqua-t-il; il n'y a vraiment pas là de quoi s'inquiéter.
– C'est étrange, remarqua ma mère, toutes les portes étaient closes et le piton de la glace ainsi que le cordon sont à leur place et en bon état.
– Et cette horloge qui est arrêtée, ajouta mon père, ce n'est cependant pas le vent qui a contrarié le balancier dans sa boîte vitrée.
– Bah! fit Dchan Kio-l'Eil, l'aiguille marque 4 heures, nous verrons bien. qui a raison. D'ailleurs, quand même un ami ou un parent serait décédé cet après-midi, sa mort n'aurait aucune relation avec ceci, croyez-moi.

La conversation avait repris, mais quelque peu gênée et languissante, lorsqu'au bout d'une demi-heure à peu près, les mêmes bruits se renouvelèrent à la cuisine et la clenche se souleva de nouveau. Nous sursautâmes en nous regardant, vaguement inquiets. Mais la porte s'ouvrit et un vivant, cette fois, apparut. C'était le gros Michelon, qui, après avoir salué, dit à Dchan :
« Ton cousin Djosé Gustin vient de mourir.
– Mais il sort d'ici, criâmes-nous, stupéfaits.
– A quelle heure? questionna ma mère.
– A quatre heures juste. C'est Toinette qui est venue me prévenir et je suis descendu aussitôt. D'ici je me rends à Scarupt, pour avertir la parenté.
– Pas avant de trinquer », déclara mon père.

Quand les verres furent servis et que l'on chercha Dchan des yeux, il avait disparu. Il était sorti sans dire mot.

IV

Toute l'année, avec son acharnement habituel, il travailla, sans souci apparent. Il ne faisait que rire de la singulière assignation à comparaître qui lui avait été si étrangement signifiée.

La Toussaint, la Saint-Nicolas, puis la Noël se passèrent sans qu'on remarquât chez lui la moindre préoccupation.

La semaine qui précéda l'anniversaire de la mort de son cousin, il se montra partout, allant aux loures et aux couaroilles chez les amis et les voisins. Chez tous, il se montra d'une gaieté exubérante.

Le matin de cet anniversaire, fatigué sans doute de son inaction des jours précédents et sans aucune inquiétude sur son sort, il vint prier mon père d'aller lui jeter bas une vingtaine de gerbes dans sa grange :
« Je ne veux pas monter au grenier aujourd'hui, expliqua-t-il, car s'il m'arrivait de glisser et de choir, on dirait que la prophétie de Gustin s'accomplit. » Jusqu'à midi, il battit son seigle, ne s'interrompant que pour lancer quelque refrain. Après diner, les voisins entendirent de nouveau les chocs cadencés du fléau frappant les épis sur l'aire.

Vers les deux heures, il vint familièrement allumer sa pipe à notre cuisine et s'assit sur la huche, au coin de l'âtre. Cinq à six fois de suite, il ralluma cette pipe, la laissant toujours s'éteindre.

« C'est drôle, murmurait-il, jamais le tabac ne m'a paru si mauvais. »

Un malaise le prit subitement : il tressaillait, ses dents claquaient, son visage devenait terreux. D'un geste sec, il refusa le verre de brimbelle que mon père lui offrait.

Alors un lourd silence pesa sur la pièce. Roidi sur le bahut, Dchan ne bougeait pas, et tous, effrayés, nous nous taisions, craignant de faire allusion à sa poignante situation; nous espérions encore que le malaise se dissiperait.

Mais au contraire, l'état du malade empira : la sueur ruissela sur son visage, il serra les poings, grinça des dents :
« C'est Djosé qui m'appelle, finit-il par dire d'une voix étranglée, mais il ne m'aura pas, je ne veux pas... »

Mon père, terrifié, aidé de quelques voisins, le reconduisit chez lui et l'aida à se coucher, pendant que ma mère faisait avertir M. le curé.

Quand ce dernier arriva, vers 3 heures, Dchan sortit de sa torpeur : « Vous avez bien fait de venir, M. le curé », s'écria-t-il, puis, apercevant son neveu et héritier Kiliche qui entrait, il continua :
« Vous entendez tous ce que je dis à mon neveu: quand je n'y serai plus il reculera les bornes de mon champ de l'Eurimont. Tu l'aideras à les remettre à la bonne place, toi, Bédja », ajouta-t-il en s'adressant à mon père.

Le curé confessa le vieillard et lui administra l'extrême-onction, mais il jugea inutile de réciter les prières des agonisants, car, réellement, après cette cérémonie, Dchan Kio-l'Oeil n'avait pas l'air d'un moribond; il était calme et parlait de choses et d'autres, d'une voix paisible et assurée.

Mon père ayant discrètement arrêté le balancier de l'horloge, lui seul s'en aperçut :
« Merci bien, Bédja, merci bien de ta bonne intention, fit-il en souriant, mais il n'y a rien à faire. D'ailleurs un vieux soldat comme moi doit regarder la mort en face. Je l'ai si souvent bravée dans le temps qu'il lui faut une revanche.....

S'interrompant, il s'accouda sur son oreiller et tendit l'oreille :
« Ç'a ti, Djosé Gustin?» interrogea-t-il; puis aussitôt il ajouta : Etta-me, dj'y vẻ (C'est toi, Joseph Augustin, attends-moi, j'y vais.), et il s'affaissa sur sa couche, il était mort.

M. le curé tira sa montre; il était juste quatre heures.

V

Agnès se tut. D'instinct, chacun regarda l'heure : il était minuit passé. Vivement les lanternes furent allumées et les assistants se hâtèrent de se séparer et de regagner leur logis à travers la neige et la tourmente.

Bien des années se sont écoulées depuis cette soirée, mais ce récit est resté fidèlement gravé dans ma mémoire ; lorsque je m'y reporte, il me semble encore retrouver, au fond de moi-même, comme un restant d'effroi irraisonné, mêlé au désir jamais satisfait de connaitre le secret de l'inexplicable.

Et quand, dans la nuit noire, la tempête rugit au dehors et que le vent fait claquer un volet, une porte, une fenêtre, je crois toujours entendre la vieille, la très vieille fileuse, de sa voix tremblante et dans notre rude patois, répéter l'ancienne invocation :

«Que Noteur Dème lè bonne vudge de Hangoh'het no peurneusse zo sé vouade ».


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