L'Eglise nous enseigne qu'il y a un purgatoire où les âmes des défunts achèvent d'expier leurs fautes, s'ils sont morts en état de péché véniel.
Ces âmes apparaissent parfois (plus souvent autrefois que de nos jours), soit pour solliciter des prières, soit pour l'instruction des vivants.
Ces croyances servent souvent de thèmes aux longues soirées d'hiver où l'on raconte, à qui mieux-mieux, toutes sortes d'histoires de revenants, d'apparitions et de lutins, occupés à tourmenter les âmes en peine.
Le val d'Hérens est une des régions du Valais où les légendes se sont le mieux perpétuées, à l'exception, peut-être, du grand village de Vex.
Hérémence, par contre, est resté le boulevard de cette mythologie alpestre, si étonnamment persistante ; on y parle encore couramment d'êtres fantastiques qui plongeaient jadis la contrée dans la terreur et la consternation.
Au nombre de ces esprits malfaisiants, on cite surtout le Bœuf-Noir, l'Oeil-Jaune, qu'on voyait louvoyer sur l'alpe de l'Exertse, le Bœuf de Clèves, qui se faisait entendre pendant la nuit sur les pentes escarpées de la rive droite de la Borgne, d'abord par des mugissements sourds, se muant insensiblement en sons plus clairs, pour finir par un chant mélodieux, sorte de douce complainte dont on ne pouvait saisir que des mots incohérents.
On y parle aussi de l'esprit follet, ou follaton, prévenu, encore aujourd'hui, de téter les génisses, de leur enlever leur licou, de les obliger à donner du lait avant le temps, enfin, de se transformer en petits tourbillons, pour éparpiller les meules de foin et de blé dans les prairies et les champs.
Pour éloigner ce mauvais esprit, il suffit de lui dire : Retire-toi, sale pourceau ! (Ici pourceau est un euphémisme, car les gens du pays se servent plutôt du nom vulgaire du compagnon de St-Antoine).
Mais revenons à la Chenegauda, le plus important dans la hiérarchie de ces êtres malfaisants, sortes de dieux des ténèbres, en guerre contre l'humanité souffrante et chrétienne.
C'était un dragon affreux qui pourchassait sans trêve ni merci les âmes errantes des défunts condamnés au purgatoire.
Il signalait son passage par un vacarme effrayant, qui unissait le cri de la bête à celui d'un démon en fureur.
L'âme infortunée, ainsi poursuivie, prenait la forme tantôt d'un agneau, tantôt d'un cabri ou d'une colombe, et cherchait un refuge auprès de quelque personne charitable qu'elle rencontrait sur son chemin. Si celle-ci faisait seulement semblant de la protéger, l'âme fugitive était sauvée.
Une femme pieuse qui avait l'habitude d'aller chaque soir réciter son rosaire devant une chapelle sur la route de Vex, vit un jour venir à elle un mouton qui alla se blottir sous son tablier. Un instant après le dragon faisait entendre son cri horrible qui remplit d'épouvante la femme en prières. Aussitôt que la Chenegauda eut passé, et que le vacarme eut cessé, l'agneau se changea soudainement en une dame richement vêtue, qui fit à la paysanne mille remerciements et révérences pour l'avoir protégée contre les esprits qui la tourmentaient, ajoutant : « Maintenant que mon âme est sauvée, en récompense de ta charité, toute ta famille sera dans la prospérité jusqu'à la quatrième génération. »
Puis un tourbillon de poussière s'éleva, l'apparition avait disparu.
Une autre fois, un homme occupé à arroser son pré pendant la nuit, vit venir à lui un cabri qui poussait des bêlements plaintifs, ayant l'air de se soustraire à quelque danger.
Le paysan repoussa brutalement le pauvre petit animal qui s'en alla tristement, bientôt poursuivi par la terrible Chenegauda. Tôt après, un beau jeune homme, l'air bouleversé, vint faire au paysan d'amers reproches pour ne l'avoir pas soustrait à la poursuite de la bête infernale, dont il était devenu la proie, alors que s'il avait seulement fait semblant de le prendre sous sa protection, il eût été sauvé. Il lui déclara, en outre, qu'en punition de cet acte de brutalité, rien ne prospérerait dans sa famille jusqu'à la cinquième génération, ce que les événements se chargèrent de confirmer rigoureusement.
La Chenegauda eut à son tour la triste fin qu'elle méritait. Elle se trouva un jour face à face avec le fameux géant Galifron, l'hercule d'Hérens, qui enjambait les montagnes comme un jeune homme un ruisselet.
Le dragon passa, dans sa course folle à travers la vallée, tout près de la grotte où gîtait le géant. Celui-ci, armé d'une massue à piques, poursuivit le monstre en faisant pirouetter son arme avec tant de force que le déplacement de l'air déracinait les jeunes arbres qui se trouvaient sur son passage. La Chenegauda, pour échapper à son adversaire, se précipita dans la Borgne en criant : « Adieu le safran ! »
Galifron compléta sa victoire en roulant dans le torrent où la bête avait disparu, un bloc de rocher plus gros qu'une maison.
Le pays fut débarrassé dès lors de cet hôte malfaisant, mais on assure que le safran, qui croissait alors abondamment dans les environs, disparut en même temps que la Chenegauda.


