La légende de la vengeance du lutin du Lioson [Ormont-Dessous (Canton de Vaud / Suisse)]

Publié le 13 août 2023 Thématiques: Animal , Falaise , Lutin , Mort , Orage , Prendre soin de la maison | des animaux , Punition , Troupeau , Vache , Vengeance ,

Lac Liozon
BECK François, CC BY-SA 4.0 , via Wikimedia Commons
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Source: Cérésole, Alfred / Légendes des Alpes vaudoises (1885) (6 minutes)
Lieu: Lac Lioson / Ormont-Dessous / Canton de Vaud / Suisse

C'est sur [les] bords tranquilles [du petit lac Lioson], en ces lieux sauvages et retirés, autour de ces vieux chalets bruns et grisâtres, qu'un servant avait fixé sa demeure.

Là, depuis un temps immémorial, ce lutin rendait jour et nuit aux montagnards des services aussi nombreux que variés dans leurs divers travaux. En retour, il recevait comme ailleurs la première levée de la meilleure crème du soir ou du matin.

Or, un jour, il y a bien longtemps, Pierre, le maître vacher, dut s'absenter pour affaire. Au moment de quitter le chalet, il se retourne encore vers ses gens et leur crie avec autorité : Et surtout, qu'on n'oublie pas la part du servant !

Le vieux montagnard se mit en route et, pendant son absence d'un jour, les choses suivirent en Lioson leur cours habituel; les domestiques vaquèrent à tous les soins du bétail et, le soir venu, on en vint à s'entretenir de choses et d'autres.

Au moment de se retirer pour se livrer au sommeil, un des plus jeunes pâtres, Daniel, eut une idée fatale: se penchant mystérieusement vers un de ses camarades, il lui dit : -Dis donc, Louis, si l'on ne mettait rien de côté, ce soir, pour le servant! hein?.. ce serait curieux de voir ce qui en adviendra...
Ainsi fut fait.

Le jeune pâtre imprudent ne se rendait pas compte de la terrible vengeance à laquelle il allait exposer et son maître et tout son bétail.

Après vingt-quatre heures d'absence, maître Pierre, un peu las de sa course, revint en Lioson. Ce fut avec plaisir que, de loin, il revit la fumée de ses chalets, où tout semblait cheminer comme à l'ordinaire.

Cependant plus il approche, plus il sent, à sa grande surprise, que sa joie se trouble et va s'évanouissant. Il éprouve une impression indéfinissable de malaise et de crainte. Il a le pressentiment étrange, mais très net, qu'il marche au-devant d'une cruelle surprise et qu'il y a certainement chez lui « quelque chose qui ne va pas. »
De plus en plus anxieux, il ne peut que sonder et retourner les idées qui l'agitent. Il n'a de pensée que pour les sinistres appréhensions qui l'assaillent.
« Il y a du malheur dans l'air! » se dit-il. Cependant il ne saurait dire ni pourquoi ni de quel danger il s'agit.
Le soir arrive.

Les ombres du crépuscule s'allongent en larges bandes noires au pied des hauts rochers et sous les grands sapins d'alentour. La lumière décline. L'air fraîchit. Quelques corbeaux regagnent sans bruit la forêt prochaine. Sortant de leurs retraites sombres, les chauves-souris paraissent et voltigent aux dernières lueurs du crépuscule en zigzags haletants, bizarres et craintifs. La chouette s'éveille à son tour et, en passant sur les vieux chalets, pousse ses cris sauvages et sinistres, auxquels répondent seuls les aboiements du chien de garde. Morne et silencieuse, la nuit descend sur les monts et les vallées. Plus elle se fait noire, plus les sombres pressentiments assaillent, au chalet, le cœur du pauvre Pierre. A la lueur du brasier qui pétille sous la grosse chaudière, ses traits et son regard laissent deviner une douloureuse angoisse, mais il n'ose rien dire.

Cependant les heures s'écoulent; la nuit avance.

Le ciel est calme et sans nuage. Nulle menace de vent d'orage n'arrive de l'horizon. Brillantes et pures, les étoiles scintillent au firmament. A l'orient, sur l'Etivaz, les arêtes des cimes s'éclairent bientôt d'un filet d'argent. Une étincelle jaillit à l'horizon. La lune paraît. Comme un globe d'or, elle monte majestueuse et tranquille dans l'immense océan bleu. Sur les pâturages d'Ormonts, des milliers de gouttes de rosée la saluent et lui renvoient avec amour les rayons irisés de leurs perles cristallines. Sur les pentes gazonnées, les troupeaux paissent dans la brume. Près des rhododendrons fleuris, sur les tapis odorants, la voix sonore des cloches se mêle au petit carillon des clochettes. D'abord rapprochée et bruyante, l'alpestre symphonie se fait plus lointaine et plus douce, plus vague et plus harmonieuse, pour se perdre enfin, là-bas, au revers des ravins et des collines.

Maintenant, tout est silence! tout est repos dans les chalets ! O nuit! tu peux étendre tes voiles ! Rosée du soir, tu peux baiser la terre de ton humide et fraîche haleine! Petites fleurs des monts, sous les larmes du ciel, recueillez-vous et laissez se pencher vos corolles ! Et vous, génies de la montagne! éveillez-vous! vous pouvez régner!... Oh! quel charme alors, Alpes si belles, plane sur vos domaines tranquilles ! quelle majestueuse splendeur est la vôtre ! quelle paix dans vos vallons! quelle solennité dans votre silence, alors que l'astre des nuits éclaire vos sommets de ses rayons les plus doux !

Hélas! trompeuse sérénité! splendeur fragile! pourquoi faut-il que, pendant que tout est paix et repos, le malheur plane sur la montagne, qu'un souffle de vengeance se prépare, qu'un ouragan de mort s'apprête à fondre sur Lioson?

Le vieux Pierre ne peut dormir. Ses sinistres pensées, qui ne l'ont point quitté l'oppressent. Les yeux ouverts, s'agitant sur sa couche, il appelle en vain le sommeil.

Tout à coup, il entend comme un chuchotement, puis des voix gémissantes, irritées...

. C'est un vent d'orage qui se lève. Doux et chaud d'abord, comme l'haleine d'un jour d'été, il passe sur les pâturages et les névés. De ses caresses soudaines il surprend et ride le petit lac endormi. Puis sa voix grossit; son souffle se presse. De moments en moments, il devient plus impétueux : il gémit, il siffle, il s'irrite, il crie. En hurlements furieux, il descend et bondit des hauts rochers d'alentour. Des forêts de la vallée, il arrive aussi il monte, il grandit. C'est comme un bruit tumultueux de flots en courroux, de rameaux balancés, de forêts en folie. Enfin, la tourmente éclate imprévue, effroyable. La montagne s'éveille. L'alpe frémit. Tout rugit ou pleure; tout gronde ou supplie. Les chalets tremblent; les poutres craquent. Les vieux bardeaux des toits. s'envolent dispersés. Les buissons, les sapins ploient et gémissent sous la rafale en furie. La terre est foulée. Le ciel est en rage... Le monde semble perdu.

Ce fut court et subit, comme le sifflement d'un glaive, comme un vent infernal qui surprend, piétine, écrase, comme le bond d'un meurtrier qui frappe, tue et s'enfuit... Ce fut terrible et méchant.

Par trois fois, pendant que l'ouragan ébranlait sa demeure et faisait siffler les vieilles toitures, maître Pierre entendit une voix vibrante et sauvage:
<< Pierro !.. Pierro!.. laïva-te... laïva-te por écortsi! » (Pierre ! Pierre! lève-toi, lève-toi pour écorcher.)
Qu'est-ce que cette voix ?» se demande avec terreur le vieux vacher. Ai-je rêvé? est-ce un songe?.. Valets, mes valets! debout! il y a du malheur !

La tourmente avait cessé. Tout était rentré dans le silence. Aux premières clartés du jour blanchissant l'horizon, l'alpe apparut sombre et triste.

Où sont les bêtes? s'écrie le maître vacher en ouvrant la porte du chalet ébranlé et en regardant avec angoisse au dehors, sur la montagne déserte et meurtrie.

Pas de cloches! pas de bruit! pas de mugissements! Seule, et comme toujours, la fontaine laissait couler son onde pure et tranquille; mais les troupeaux n'étaient pas là ; ils n'accouraient pas à là; l'appel des « armaillis. »

Surpris, inquiets, les bergers armés de leur bâton noueux se sont acheminés du côté où ils supposent trouver le bétail.
Mais, malheur et malédiction! dans le val où le troupeau s'était rendu joyeux la veille, on ne le retrouve pas.

Les pâtres jurent. Daniel pâlit. Il interroge l'horizon; puis, l'œil en feu, les narines au vent, il court, il saute de rocs en rocs; il bondit sur les pentes. Il monte et descend de ravins en ravins. Il cherche, il appelle, il « huche» il crie. Mais tout est inutile. Le pâturage est désert et sourd. Plus de cloches joyeuses! Les carillons harmonieux ne résonnent plus. Le taureau ne mugit pas.

Un silence de mort planait sur la montagne.
Haletant, le visage défait, les genoux tremblants, Daniel s'assied sur le gazon.
Tout à coup, il se souvient...
Il songe à la part refusée la veille au servant. Alors, comme si le génie de la montagne lui eût ouvert les yeux, il aperçoit près de lui des traces fraîches encore de son troupeau en fuite. Ces pas serrés, confus, le dirigent du côté d'où la rafale était venue et d'où elle avait gémi tout à l'heure avec le plus d'horreur.
Il suit ces traces récentes. Ce sont celles de vaches, de génisses affolées et qui, dans une course furibonde, ont cherché à fuir devant les dangers d'une terrible poursuite.

Oh! malheur et pitié! ces pas, qui, dans la nuit noire, ont rayé le sol, soulevé pierres, mottes, fleurs et débris, aboutissent là-bas... au précipice affreux, à la paroi horrible, raide, inévitable... au gouffre béant.

On accourt, on arrive,.. on plonge du regard dans l'abîme...
Daniel, Daniel!.. que vois-tu? crie du haut des rocs le génie de l'alpe outragé.
Horreur le troupeau gisait là-bas, entassé, pêle-mêle, sans bruit, comme une masse inerte, sanglante et broyée.
Le servant de Lioson s'était vengé. Dès lors, il disparut de ces lieux.

Lecteurs si jamais la voix de l'ingratitude cherche à faire entendre ses conseils perfides dans votre cœur, imposez-lui silence, car elle est la mère du malheur. De quelque côté que descende un secours ou une protection, même invisible, n'oublions et ne méprisons jamais la main qui nous bénit et nous protège. La reconnaissance n'est-elle pas la mémoire du cœur ?


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