La légende du revenant du Chalet de la Cousse [Ollon (Canton de Vaud / Suisse)]

Publié le 22 octobre 2023 Thématiques: Accouchement , Alcool , Berger , Enfant , Infanticide , Lieu hanté , Maison | Cabane , Mort , Revenant ,

Un chalet, chemin de la Cousse
Un chalet, chemin de la Cousse. Source Google Street View
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Source: Cérésole, Alfred / Légendes des Alpes vaudoises (1885) (3 minutes)
Lieu: Chalet de la Cousse / Ollon / Canton de Vaud / Suisse

Dans les montagnes d'Ollon, on raconte, au sujet du chalet de La Cousse, l'histoire mystérieuse d'un moutonnier dont l'âme vient errer dans ces lieux pour expier un crime. Ce revenant ayant été l'occasion, il y a peu d'années, de la mort subite d'un jeune homme, le souvenir du moutonnier est loin d'être oublié.

Dans l'été de l'année 18***, un moutonnier et sa femme, qui possédaient un fonds de terre sur les hauts pâturages, quittèrent, pour aller faire les foins, leur maison située près de la petite Gryonne. La pauvre femme était enceinte et fut surprise chemin faisant par les douleurs de l'enfantement. Elle n'eut pas d'autre ressource que d'entrer avec son mari dans le premier chalet venu (celui de La Cousse), où, sur la paille et les débris de foin qui se trouvaient à l'étable, elle mit au monde deux jumeaux. Pour toute assistance, la pauvre mère n'eut que les soins de son mari qui, pour la désaltérer, courait de temps à autre chercher de l'eau au ruisseau voisin et la lui apportait comme il pouvait,... dans son chapeau de feutre. Pendant une de ses courses, sa femme s'évanouit. La retrouvant sans connaissance et presque morte, le génie du mal inspira au moutonnier une pensée criminelle: il était pauvre; ces deux enfants à nourrir allaient être une charge bien grande pour eux; la mort d'un de ces jumeaux serait une économie! En tuer un serait vite fait et ne serait su de personne... Poussé par la misère et par le désespoir, manquant de confiance et cédant à l'épouvantable tentation, il prit en effet un de ses enfants et, sous un de ses genoux, il eut l'affreux il eut l'affreux courage de l'étouffer.

Les semaines succédèrent aux semaines, sans que personne dans la contrée eût connaissance du drame qui n'avait eu pour témoins que Dieu et le silence de la montagne. Cependant, quelques années plus tard, en voyant le moutonnier s'adonner à la boisson et chercher dans le vin à chasser l'humeur noire qui l'avait assombri, en apprenant les remords mystérieux qu'éprouvait la pauvre mère, en saisissant ici ou là un mot, un soupir, une demi-confidence, les voisins s'inquiétèrent, et des bruits toujours plus graves circulèrent à propos de la scène qui devait avoir eu lieu au chalet de La Cousse. Or, ce fut dans ces circonstances, alors que le moutonnier vivait depuis quelque temps retiré à Ollon, que le fils du propriétaire du chalet (le jeune R.) y fit un séjour. Il n'y était pas depuis deux jours, qu'on le vit en redescendre précipitamment et arriver, pâle et effaré, chez sa mère. Celle-ci, en le voyant si défait, lui demanda la cause de son trouble:
– Vous ne savez pas !... j'en tremble encore; le vieux moutonnier, cet ivrogne de A., est venu au chalet de La Cousse et a fait un tapage infernal. Il ne m'a pas laissé fermer l'oeil de la nuit entière. Tout autour de la maison et dans l'étable, je n'ai cessé d'entendre un vacarme effroyable.
– Le moutonnier? mais, mon enfant, tu as rêvé ou bien c'est quelqu'un d'autre.
– Non, mère, c'était lui; je l'ai entendu crier et gémir; les vaches en étaient tout effrayées; mais quand j'ai voulu voir où il était allé se coucher, je n'ai pu le découvrir...
– Mais, mon garçon, ce ne peut pas être lui, puisque hier, à quelque distance de la pinte, près de chez lui, on l'a trouvé mort.
– Comment, mort ?
– Oui , hier, on l'a ramassé sans vie.
– Il est mort, dites-vous, lui, le moutonnier ?... et c'est donc lui qui, là-haut, revenait !...

Saisi d'effroi, le pauvre jeune homme ne put achever. Comme une masse inerte, il s'affaissa sur lui-même, en répétant : « il est mort... c'était lui ! »

La fin si inattendue de ce jeune homme fit grand bruit; cette histoire fut bientôt sur toutes les lèvres. Dès lors, aucun descendant du vieux moutonnier n'a jamais eu le courage, dit-on, d'aborder seul le chalet de La Cousse, pendant la nuit.

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Source: D. A. / Le conteur vaudois (1863) (4 minutes)
Lieu: Chalet de la Cousse / Ollon / Canton de Vaud / Suisse

Parmi les promenades qu'affectionnaient, il y a un demi-siècle, — époque de laquelle date ce récit, — les nombreuses personnes en séjour d'été aux pensions de Chesières et de Villars, l'une des préférées était le petit bois de Cheseaux, à dix minutes au levant de Chesières. C'est qu'aux Cheseaux les sapins sont serrés et de belle venue, l'ombre épaisse et la mousse fraîche et tendre ; c'est que la jolie forêt s'élève sur les deux bords de la Petite-Gryonne dont le cours, brisé par d'énormes roches, fait entendre ce murmure indéfinissable qui prête tant de charmes à la rêverie.

Passez la petite rivière, promeneurs, sur ce pont sans barrières, formé de souches brutes de sapin, et engagez-vous dans le chemin qui s'élève sur la pente raide de Sous ; au bout de quelques pas, prenez ce petit sentier à gauche, toujours dans Ia forêt ; si vous faites encore deux cents pas, vous déboucherez sur le mazot de la Cousse : c'est une belle prairie avec un vieux chalet.

Regardez-le-bien, ce chalet. N'a-t-il pas quelque chose de sinistre — Non — Eh bien écoutez, et tâchez, après, de le voir sans frissonner.

C'était au mois d'août ; le jour de repos était venu apporter une heureuse trêve aux pénibles travaux des foins. Après déjeuner, je me rendis dans un petit bouquet de sapins, en face du chalet de la Cousse, du côté du midi ; et tandis que mes enfants faisaient une abondante cueillette de fraises et de myrtilles, je m'assis sur le bord du chemin très creusé en cet endroit.

Le propriétaire du mazot de la Cousse m'aperçût. Il franchit le chemin et vint s'asseoir à côté de moi. Nous causâmes du temps d'abord, de la beauté de la récolte des foins ensuite, puis... nous continuâmes de causer en échangeant de nombreuses pipes de Molle et Cie.
— Vous avez acquis là une belle propriété, lui dis-je.
— Belle et bonne, me répondit-il ; mais elle était bien plus vaillante lorsque les deux mazots n'en formaient qu'un.
— Y a-t-il longtemps qu'ils sont séparés
— Le chalet qui est de l'autre côté, et qui paraît encore neuf, vous en indiquerait la date ; il a été bâti lors du partage. Quatre générations ont passé depuis que le Cousse était la propriété de Gédéon Ruchet, de Glutières, alors l'un des plus riches paysans de nos montagnes. Il n'avait qu'un fils fiancé à la belle et riche Judith Rennaud. Ce fils unique est mort célibataire.
— Mort
— Oui, mort de peur... Vous ne connaissez pas cette histoire — Pas le moins du monde.
— C'est cela : on apprend ce qu'ont fait les Allemands et les Français, même les Chinois, on explique le télégraphe et la vapeur ; on prouve que la terre tourne ; quant à nos traditions, loin de s'en occuper, l'on s'en rit.
— Racontez-moi la mort de ce jeune homme, de grâce.
— A l'époque où les moutons paissaient dans les hauts pâturages de Charmey, le moutonnier laissa un jour la garde du troupeau à ses enfants et descendit au village pour chercher sa femme enceinte, dont le terme approchait. Les époux montaient ensemble, sur le soir, lorsque arrivés au bord du bois, là, près du chalet, la femme fut prise des douleurs de l'enfantement. Ils se réfugièrent dans la grange. Le lendemain, au matin, ils partaient : l'époux chargé de provisions, l'épouse, marchant péniblement, un enfant emmaillote sur les bras. Or bien des années plus tard, l'on sut, par les remords qu'éprouvait l'infortunée mère, qu'en cette occasion elle était accouchée de deux enfants et que son mari, pour éviter un surcroît de charge, en avait fait disparaître un. Les commères se racontaient cela à l'oreille ; on en parlait bas, mais on en parlait.

Il arriva que le fils Ruchet étant au chalet-de la Cousse avec le bétail de son père, descendit un jour à Glutières, pâle, l'air fatigué. Sa mère, le voyant arriver dans cet état, lui en demande la cause.
— C'est, ce vieux fou de moutonnier, dit-il, qui ne m'a pas laissé fermer l'oeil de la nuit; il a fait autour du chalet un vacarme effroyable.
— Le moutonnier, enfant, mais tu as rêvé.
— Je n'ai pas rêvé, mère, puisque je n'ai pas dormi, et je l'ai parfaitement connu ; il cherchait, bouleversait, gémissait. C'était effrayant et je n'ai rien osé dire.
— Mais, enfant, le moutonnier est mort hier.
— Mort?... dites-vous
— Oui, mort. Notre voisine Jeanne, sa cousine, y était avec plusieurs parents ; elle m'a raconté que le pauvre vieux avait eu une bien triste agonie. Son fils Frédérich est venu ce matin commander la bière au menuisier Pierre, tout en descendant à Antagnes chercher le vin pour la fête, et les filles ont passé, après avoir mis au moulin; elles allaient à Ollon faire provision de sucre et d'épices pour les gâtelets, et acheter les crêpes, mouchoirs et tabliers du deuil.
— Mort il était mort.

Et le jeune homme s'affaissa et tomba évanoui.

On le transporta sur son lit. Tous les soins furent inutiles. « Il était mort », répétait-il à chaque instant.

Et peu de jours après, les jeunes filles de Glutières déposaient une couronne virginale sur son cercueil, que de jeunes garçons portaient au cimetière de la paroisse.

— Savez-vous que c'est épouvantable, Jean, ce que vous venez de me dire là.
— Epouvantable, en effet, mais vrai.
— Et comment ôsez-vous habiter ce chalet ?

Jean sourit, puis il me dit : Que craindrais-je cette histoire ne me regarde pas.
— Pouvez-vous au moins y dormir tranquille ?
— Parfaitement. Seulement, chaque fois que l'on entre à la chambre, on entend un craquement sous l'échelle de la grange ; cela peut du reste provenir d'un mouvement dans la boiserie. Mais remarquez qu'aucun descendant du vieux moutonnier n'a jamais osé aborder seul ce chalet, ni même passer près pendant la nuit.

Promeneurs, allez maintenant voir le chalet de la Cousse et dites-vous s'il n'a pas un aspect sinistre.


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