Dans les montagnes d'Ollon, on raconte, au sujet du chalet de La Cousse, l'histoire mystérieuse d'un moutonnier dont l'âme vient errer dans ces lieux pour expier un crime. Ce revenant ayant été l'occasion, il y a peu d'années, de la mort subite d'un jeune homme, le souvenir du moutonnier est loin d'être oublié.
Dans l'été de l'année 18***, un moutonnier et sa femme, qui possédaient un fonds de terre sur les hauts pâturages, quittèrent, pour aller faire les foins, leur maison située près de la petite Gryonne. La pauvre femme était enceinte et fut surprise chemin faisant par les douleurs de l'enfantement. Elle n'eut pas d'autre ressource que d'entrer avec son mari dans le premier chalet venu (celui de La Cousse), où, sur la paille et les débris de foin qui se trouvaient à l'étable, elle mit au monde deux jumeaux. Pour toute assistance, la pauvre mère n'eut que les soins de son mari qui, pour la désaltérer, courait de temps à autre chercher de l'eau au ruisseau voisin et la lui apportait comme il pouvait,... dans son chapeau de feutre. Pendant une de ses courses, sa femme s'évanouit. La retrouvant sans connaissance et presque morte, le génie du mal inspira au moutonnier une pensée criminelle: il était pauvre; ces deux enfants à nourrir allaient être une charge bien grande pour eux; la mort d'un de ces jumeaux serait une économie! En tuer un serait vite fait et ne serait su de personne... Poussé par la misère et par le désespoir, manquant de confiance et cédant à l'épouvantable tentation, il prit en effet un de ses enfants et, sous un de ses genoux, il eut l'affreux il eut l'affreux courage de l'étouffer.
Les semaines succédèrent aux semaines, sans que personne dans la contrée eût connaissance du drame qui n'avait eu pour témoins que Dieu et le silence de la montagne. Cependant, quelques années plus tard, en voyant le moutonnier s'adonner à la boisson et chercher dans le vin à chasser l'humeur noire qui l'avait assombri, en apprenant les remords mystérieux qu'éprouvait la pauvre mère, en saisissant ici ou là un mot, un soupir, une demi-confidence, les voisins s'inquiétèrent, et des bruits toujours plus graves circulèrent à propos de la scène qui devait avoir eu lieu au chalet de La Cousse. Or, ce fut dans ces circonstances, alors que le moutonnier vivait depuis quelque temps retiré à Ollon, que le fils du propriétaire du chalet (le jeune R.) y fit un séjour. Il n'y était pas depuis deux jours, qu'on le vit en redescendre précipitamment et arriver, pâle et effaré, chez sa mère. Celle-ci, en le voyant si défait, lui demanda la cause de son trouble:
– Vous ne savez pas !... j'en tremble encore; le vieux moutonnier, cet ivrogne de A., est venu au chalet de La Cousse et a fait un tapage infernal. Il ne m'a pas laissé fermer l'oeil de la nuit entière. Tout autour de la maison et dans l'étable, je n'ai cessé d'entendre un vacarme effroyable.
– Le moutonnier? mais, mon enfant, tu as rêvé ou bien c'est quelqu'un d'autre.
– Non, mère, c'était lui; je l'ai entendu crier et gémir; les vaches en étaient tout effrayées; mais quand j'ai voulu voir où il était allé se coucher, je n'ai pu le découvrir...
– Mais, mon garçon, ce ne peut pas être lui, puisque hier, à quelque distance de la pinte, près de chez lui, on l'a trouvé mort.
– Comment, mort ?
– Oui , hier, on l'a ramassé sans vie.
– Il est mort, dites-vous, lui, le moutonnier ?... et c'est donc lui qui, là-haut, revenait !...
Saisi d'effroi, le pauvre jeune homme ne put achever. Comme une masse inerte, il s'affaissa sur lui-même, en répétant : « il est mort... c'était lui ! »
La fin si inattendue de ce jeune homme fit grand bruit; cette histoire fut bientôt sur toutes les lèvres. Dès lors, aucun descendant du vieux moutonnier n'a jamais eu le courage, dit-on, d'aborder seul le chalet de La Cousse, pendant la nuit.