La légende de la Reine Jeanne [Duranus / Alpes-Maritimes / France]

Publié le 12 avril 2025 Thématiques: Château , Destruction , Infanticide , Mort , Noblesse , Prophétie , Reine ,

Rocca Sparvièra
Rocca Sparvièra. Source VisuGPX
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Source: Chanal, Édouard / Contes et légendes du pays niçois (1895) (15 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Rocca Sparvièra (ruine) / Duranus / Alpes-Maritimes / France

– L'EXILÉE

Au fond de la vallée qu'arrose, de fois à autre, le Paillon de Contes, quelques milliers de toises plus loin, à vol d'oiseau, que l'imposant village de Coaraze, se rencontrent les ruines de Rocca Sparviera, sur la ligne de faîte qui relie le sommet du Férion à celui du mont Rocca-Siera.

L'église, aussi bien que les maisons des paysans, les cahutes des bergers et les vieux murs du château féodal, tout, indistinctement, a été couché sur le sol par un tremblement de terre, vers le milieu du siècle dernier. Or, depuis cent cinquante ans, l'on n'eut souci aucun de reconstruire quoi que ce fût sur le théâtre de la catastrophe, dont les survivants s'étaient dispersés, transportant leurs foyers, qui à Coaraze, qui à Duranus, qui au hameau plus proche de l'Engarvin fondé tout exprès pour leur servir de refuge.

C'est que le malheureux événement était chose prévue et dès longtemps attendue : Rocca-Sparviera, la Roche de l'Epervier, non seulement portait un nom d'assez mauvais augure, mais on savait qu'un sort fâcheux planait sur elle et que c'était un lieu maudit. De génération en génération, dans les veillées d'hiver, on s'était répété une sinistre légende à l'appui d'une prédiction non moins sinistre :

Roc, méchant roc !
Un jour viendra
Où plus ne chantera
Sur toi poule ni coq [...]

Telle avait été la prédiction de la reine Jeanne de Naples !
Mais qu'avait à faire ce personnage fameux du XIV° siècle avec un coin de pays montagneux, perdu au milieu des pins, et qu'apercevaient seuls les habitants de Coaraze, du haut de leur citadelle, elle-même défendue de tous côtés par la barrière d'une forêt inextricable ?

C'est précisément ce coin perdu en un bout du monde, qui avait tenté une reine fugitive, pourchassée par une meute d'ennemis, mais ingénieuse à dépister ces ardents limiers; d'autant plus ingénieuse qu'elle était mère, cette exilée, qu'elle avait deux tout petits jumeaux à sauver des assassins, ou tout au moins des ravisseurs.

Rarement femme, en effet, avait soulevé contre elle des inimitiés plus altérées de vengeance.

Aussi bien faut-il avouer que ce n'était que justice ; car, pour rayonnante de jeunesse que fût cette royale beauté, elle n'en avait pas moins déjà l'âme noire d'une criminelle endurcie.

Comme les reines ne sauraient se dispenser de prendre époux, elle avait bien voulu agréer pour tel son très illustre et très noble cousin André, frère de Louis le Grand, roi de Hongrie; mais, tout illustre et noble qu'il fût, elle jugeait indigne d'elle de partager avec lui les prérogatives de la couronne.

Elle s'était mis en tête que ses vassaux ne reconnaîtraient d'autre suzeraineté que la sienne propre ; que chevaliers et marins n'engageraient leur foi que sur son seul et unique nom ; que les ambassadeurs des princes étrangers lui réserveraient leurs confidences, et l'Église les prières spéciales dues aux têtes souveraines; qu'enfin ni fêtes ni tournois ne seraient donnés dans Naples qu'à l'intention et en l'honneur de la reine.

Le rôle modeste de premier sujet de sa femme ne suffisant pas à l'ambition du fier Hongrois, il eut l'imprudence de jeter les hauts cris; si bien que très peu de jours après la cérémonie du couronnement, il donna du front dans une embuscade de gens masqués, tout au sortir de la chambre royale : fut-il égorgé ou étranglé, les historiens ne sont pas d'accord sur ce détail; mais il fut certainement jeté sur la place publique par les fenêtres de son palais, à la grande stupeur de ses amis et partisans.

Le triomphe de la coupable reine n'eût pas été assez insolent, si elle n'eût choisi un nouvel époux parmi les conjurés. Jeanne ne recula point devant cette bravade, qui dépassait la mesure en dénonçant trop haut sa complicité.

Aussi se vit-elle abandonnée, à l'approche du roi de Hongrie entré en campagne pour venger son frère, et contrainte de s'évader par mer, à grand'peine, pour courir les risques d'une vie vagabonde, jusqu'à ce que son absolution, arrachée à la Cour papale d'Avignon, lui eût rouvert les portes de son royaume.

Elle s'était souvenue à propos qu'elle joignait à sa qualité de reine de Naples le titre de comtesse de Provence : cette Provence hospitalière n'était-elle pas, pour sa chère et bien-aimée souveraine, le lieu d'asile par excellence?

Mais elle avait compté sans les émissaires du roi de Hongrie et l'entourage ulcéré de son premier mari.

A peine avait-elle pris terre à Marseille, dans la crique des Phocéens, et cheminé vers Avignon, le long du désert de la Crau, que de prétendus marchands levantins remontaient parallèlement le Rhône, avec une cargaison destinée à la foire de Beaucaire.

Elle les rencontra dans les murs de la vieille cité d'Arles, et fut frappée de leur obstination à suivre son escorte. Le lendemain même, sur le rivage de Tarascon, alors que la place de ces gens était de l'autre côté du fleuve, elle vit les mêmes yeux luisants dirigés sur elle et les siens.

Elle se sentit en péril, et, nuitamment, elle reprit le chemin de la cité des papes, mais par un long détour qui la ramenait dans la vallée de la Durance.

Rien de suspect n'avait plus attiré son attention, et elle se figurait déjà s'être alarmée à tort, quand un jour de la semaine suivante, qu'elle admirait le célèbre pont d'Avignon, où tant de monde passe, elle entendit le nom de Jeanne la diablesse prononcé par des pêcheurs du Rhône qui lui jetaient des regards de haine et qui disaient, en dialecte napolitain : « La mère au bourreau, aux poissons les petits! »

Dans son épouvante, elle ne se donna pas le temps de profiter d'une audience accordée par le Saint-Père : elle s'enfuit sur l'heure, par monts et par vaux, évitant avec soin de traverser les villes et les bourgades, ne s'arrêtant, çà et là, que deux ou trois semaines au plus dans quelqu'un de ses manoirs seigneuriaux ; car, à peine y était-elle installée, qu'on voyait apparaître dans les alentours des bandes d'ouvriers nomades ou de moissonneurs de louage, des troupes de chanteurs ambulants ou de marchands forains, dont les louches allures étaient faites pour justifier toutes les appréhensions.

De guerre lasse, elle se débarrassa d'une partie de son escorte, et se résolut à prendre à travers les Alpes, avec le reste, pour atteindre, au delà du Verdon, du Var, de la Tinée et de la Vésubie, le point le plus ignoré, le plus reculé, et partant le plus sûr de sa comté de Provence.

— ROCCA-SPARVIERA

Grande et générale fut la surprise des manants de Rocca-Sparviera, lorsqu'ils virent, un matin des premiers jours d'automne, flotter un nuage de fumée au-dessus du château désert depuis des années et des années : c'étaient les herbes folles et les ronces encombrant la cour et le jardin, dont de nouveaux venus faisaient comme un feu de joie.

On avait bien, durant la nuit, entendu les chiens aboyer aux portes des étables ; mais les bergers n'y avaient point pris garde, n'ayant que les loups à craindre, et les sachant trop peu en force de ce côté de la Vésubie, pour venir braver les crocs acérés de leurs nombreux molosses.

Ils se demandent maintenant si le village n'a pas reçu une visite plus alarmante que celle des loups !

Que signifie cette prise de possession du vieux castel par ce qui ne saurait être que des hommes d'armes? Est-ce la guerre prochaine, comme au temps des Sarrasins, de funeste mémoire? est-ce, ce qui n'est guère plus rassurant, la tyrannie féodale qui revient exercer ses droits sans limite et jamais prescrits ?

La surprise première des Rocs-éperviers a bientôt fait place à la consternation.

On ne tarda pas, du moins, à être édifié !

La grande porte du château grinça sur ses gonds dès longtemps rouillés, et s'ouvrit : on vit tout à coup reluire le fer des hallebardes dans ces lieux paisibles où, de mémoire d'homme, n'avait plus brillé que celui des houlettes ou des faucilles, ou du soc des charrues.

On compta jusqu'à huit gardes qui vinrent sur le seuil reconnaître la contrée et retremper un instant au doux soleil des montagnes leurs membres endoloris de lassitude.

C'étaient, avec des yeux aussi noirs que leurs épaisses moustaches, des figures menaçantes et hautaines : il n'y avait, apparemment, rien de bon à attendre de pareils hôtes.

Plus avant dans la matinée, une sorte de héraut s'avança jusqu'au porche de l'église ; là, il sonna de l'olifant pour rassembler la foute des Rocs-éperviers ; ensuite, d'une voix claire et brève, il notifia les volontés de son auguste souveraine, Madame la reine Jeanne de Naples, comtesse de Provence, qui faisait à ses sérfs de prédilection la faveur insigne de séjourner au milieu d'eux, sachant d'avance qu'ils pourvoiraient à l'envi au service de sa table et de celle de ses gens.

Les auditeurs baissèrent la tête, sans mot dire, en signe d'assentiment moins que de résignation. Le jour même, un premier tribut d'agneaux et de chevreaux, d'œufs et de volailles, de jambon fumé, de lait durci et de fleur de farine, de bûches de bois sec et de pommes de pin, fut docilement apporté : le territoire, à cette altitude, ne produisait pas de vin.

Cependant on gagna quelque chose à l'arrivée de la noble dame dans le pays, ce fut d'entendre la grand'messe dominicale chantée par son chapelain Don Pancrazio, au lieu de la méchante messe basse que venait dire auparavant, chaque quinzaine, à tour de rôle, pour des paroissiens déshérités, quelque maussade vicaire de Duranus ou de Coaraze, toujours pressé d'en finir. Don Pancrazio, au contraire, prenait plaisir à déployer toutes les merveilles de sa belle voix napolitaine.

Il est vrai que la pieuse joie des fidèles ne laissait pas d'être gâtée par la présence de la reine Jeanne, qui avait son siège dans le chœur, où elle faisait tort au service divin par les distractions qu'elle occasionnait à l'assistance.

— « Qu'elle est belle et fière ! — avaient chuchoté les femmes, à sa première entrée dans l'église.

— « Où son teint a-t-il pris tant d'éclat! — disaient les jeunes filles ; — quelle blancheur est celle de ses mains oisives ! Comme sa chevelure s'enroule abondante et soyeuse ! »

Les vieillards, eux, hochaient la tête en l'observant, et la plupart n'étaient pas loin de lui attribuer le mauvais œil. Et, de fait, nul d'entre les jeunes hommes n'eût soutenu le regard perçant de ses yeux verts aux longs cils noirs, qui donnaient aux plus braves la chair de poule !

C'était assurément une créature au-dessus de tout ce que pouvaient se figurer de simples mortels ; mais, à être si près d'elle, on se sentait mal à l'aise, comme au milieu d'un mauvais rêve, tant l'admiration qu'elle inspirait était mêlée de défiance et d'antipathie !

On se demandait avec une inquiétude croissante combien de mois se prolongerait cette visite ruineuse pour une population à qui sa pauvreté faisait une loi de l'économie, lorsque vers la mi-novembre, plusieurs bergers inconnus, suivis de troupeaux, passèrent au même moment le col de la Porte et celui de Saint-Roch, venant les uns de la Vésubie, les autres de la région de Lucéram.

En temps ordinaire, on n'eût pas volontiers partagé avec eux des pacages à peine suffisants, surtout aux approches de l'hiver, alors que les frimas s'étendent sur les prairies des sommets et sur les pentes qui ne regardent pas le midi ; mais, vu la circonstance, mieux valait les traiter en auxiliaires attendus et les mettre au courant des sacrifices qu'imposaient des hôtes trop bien endentés; et, en effet, on eut l'agréable surprise d'ouïr les nouveaux venus offrir leur contribution spontanément et de très bonne grâce.

Aussi bien ces bergers-là étaient-ils aussi riches que désintéressés, à telles enseignes qu'ils avaient des courriers qui, par le lit du Paillon, leur apportaient de Nice, à dos de mulets, force sacs de farine et outres de vin.

Ils n'en recommandaient pas moins instamment à leurs nouveaux amis, de ne souffler mot du surcroît de ressources que la Providence leur envoyait, dans la crainte d'aiguiser encore l'appétit des hallebardiers de la reine, déjà mal commode à contenter.

Il n'y avait pas risque d'ailleurs que les serfs de Rocca-Sparviera s'avisassent de réserver leurs confidences pour l'ingrate soldatesque du château qui n'avait pas assez de dédains à l'adresse de ses pères nourriciers.

En revanche, ce que ces âmes simples n'arrivaient pas à s'expliquer, c'était qu'on pût rencontrer en pareille compagnie un chapelain tel que le mélodieux et corpulent Don Pancrazio, au regard paterne, au visage épanoui de belle humeur, vrai pasteur des pauvres, n'ayant à la bouche qu'aimables plaisanteries ou paroles de sympathie et de réconfort.

Par quelle aventure un aumônier si évangélique était-il réduit à présenter l'eau bénite à une quasi-excommuniée ?

— « Rocs-éperviers nos bons amis, — répondirent les étrangers, en gens qui savent de qui ils parlent, — faites-lui un peu goûter de ce vin, pour vous assurer si le benoît compère ne serait pas plutôt le prêtre de Bacchus que celui du vrai Dieu : un gros Silène aux pieds fourchus peut aller de pair avec Jeanne la diablesse ! »

Quinze jours environ avant la Noël, Don Pancrazio semblait avoir pris à tâche de légitimer cette médisance.

Il ne manquait plus de se rendre, chaque après-midi que Dieu fît, dans une maison située à l'écart, en un pli de terrain, où l'attendait un cercle de joyeux lurons et où l'on faisait passer à la ronde une lourde coupe du délicieux vin de Falicon près Nice, dont chacun humait sa part plus ou moins copieuse, à son gré.

Après que la coupe avait quatre ou cinq fois fait le tour de la table, Don Pancrazio était mis en demeure de payer son écot d'une chanson bachique. Alors la maîtresse de la maison s'éloignait, en se signant, suivie de ses filles, pour ne pas entendre un prêtre de l'Église mêler l'éloge du Lacrima Christi à celui d'une divinité païenne des plus mal famées.

A la. chute du jour, on le remettait sur le chemin du château, l'air pensif et le pas hésitant : il regagnait cahin-caha sa chambre du second étage, et faisait avertir la reine qu'une indisposition subite ne lui permettrait pas de redescendre pour le bénédicité du souper.

Sa santé chancelait ainsi chaque soir, comme à heure fixe, puis il demeurait longuement plongé dans un si étrange sommeil qu'on l'eût dit tombé en léthargie. Tous les matins, fort heureusement, le moribond paraissait ressuscité, mais ce n'était tout au plus que pour une demi-journée.

Il devenait évident qu'il ne pourrait célébrer à Noël la messe de minuit.

— LA MESSE DE MINUIT

Jeanne de Naples prit, en conséquence, ses dispositions pour assister, avec ses gens, à la messe de minuit dans la belle église de Coaraze.

La paroisse fut avertie du très grand honneur qui l'attendait, et se mit en devoir d'y répondre. Un trône, avec baldaquin couleur de pourpre, fut placé dans le chœur, pour recevoir l'auguste dame ; car c'eût été lui faire injure que de la mettre simplement au premier rang des fidèles, ce qui ne pouvait être, comme à Rocca-Sparviera, que la place de son escorte.

Cette escorte invariable se composait des huit gardes et du héraut faisant office de page : à l'élévation, celui-ci sonnait de l'olifant.

Voilà tout ce qu'on avait pu conserver, en exil, de la pompe des cérémonies napolitaines! Du moins importait-il de ne se montrer pour la première fois aux manants de Coaraze qu'avec ce reste d'appareil royal.

Comment ne s'alarmait-elle point, cette reine détestée, cette reine soupçonneuse, de laisser, durant plusieurs heures de nuit, ses chers enfançons à la garde de sa vieille nourrice à demi impotente, et du malade Don Pancrazio?

Le ciel irrité aveugle et assourdit ceux qu'il veut perdre !

C'est ainsi que depuis son arrivée dans ce bout du monde de Rocca-Sparviera, nul indice inquiétant n'avait frappé ses regards, nulle parole malsonnante n'était parvenue à son oreille; elle ne pouvait plus douter que ses acharnés persécuteurs, mis en défaut, ne la cherchassent loin de son gîte.

D'autre part, il y avait trois jours que la santé de Don Pancrazio s'améliorait sensiblement, les occupations de son ministère et les injonctions de sa souveraine l'ayant retenu au château, à la veille de la grande fête chrétienne. Le convalescent avait même, en dépit de la vigile, collationné d'assez bon appétit, lorsque Jeanne coucha de ses propres mains ses deux jumeaux, les baisa tendrement sur le front et fit ses préparatifs de départ, non sans avoir intimé à la nourrice et au chapelain ses ordres exprès.

Cela fait, elle franchit, bien rassurée, avec son cortège, la porte monumentale, dont les fortes serrures furent fermées à double tour.

Quand Don Pancrazio eut entendu grincer le pêne dans les gâches, il s'installa commodément dans la cuisine, au coin du feu, jusqu'à ce que la vieille nourrice, grande dormeuse, se fût assoupie au chevet des deux enfants sur lesquels elle avait mission de veiller.

Après quoi, il s'empressa de disposer d'une certaine façon deux luminaires à une fenêtre donnant sur le fossé : c'était un signal convenu avec ses compagnons de buverie, qui avaient obtenu, quelques jours auparavant, de sa coupable condescendance, la promesse de leur montrer l'intérieur du château durant l'absence momentanée de la châtelaine.

Le bon apôtre, pris, hélas ! par son faible, comptait bien que la grande coupe du délicieux vin serait de la partie, et que le réveillon de la Noël, pour être anticipé d'une heure ou deux, n'en serait pas moins libéralement arrosé !

Au bout d'un instant, il entendit le refrain d'une de ses chansons à boire fredonné avec un si pur accent napolitain qu'il eût dû en concevoir de la méfiance. Mais, ventre altéré n'a point d'oreille !

Il ouvrit la fenêtre, sur le rebord de laquelle portait déjà l'extrémité d'une échelle, et quatre hommes entrèrent à la sourdine : l'un d'eux tenait triomphalement la coupe en main, un autre avait sur l'épaule une outre pleine.

D'un commun mouvement, Les quatre hommes et Don Pancrazio, prenant place autour de l'âtre pétillant, mettent le doigt à leur lèvre, pour se recommander mutuellement le silence, de peur de réveiller les endormis, et s'apprêtent à faire honneur, une fois déplus, au vin de Falicon.

On emplit la coupe profonde, et le chapelain, l'œil étincelant d'une volupté profane, la saisit de ses deux mains avides et s'abreuve à longs traits du nectar dont il est sevré depuis tantôt trois fois vingt-quatre heures. Les autres, feignant de boire après lui, ne font que tremper leurs grosses moustaches dans la liqueur généreuse où ils ont mêlé un narcotique.

La coupe remplie de nouveau, ce n'est plus qu'à grand'peine que le buveur déjà somnolent la porte jusqu'à ses lèvres : tout aussitôt ses yeux se ferment, la coupe lui échappe et se brise en mille pièces sur le pavé de la cuisine.

Cependant, de la place publique de Coaraze, voisine de l'église dont les cloches sonnaient à toute volée, la foule des paroissiens, attentive à un spectacle nouveau pour elle, suivait du regard la marche du cortège martial.

Huit torches, d'abord points lumineux dans le lointain, éclairaient maintenant comme autant de soleils la majestueuse Jeanne de Naples chevauchant sur sa blanche haquenée, et faisaient scintiller les hallebardes au cliquetis sonore dans le silence de la nuit.

Se croyant réconciliée avec Dieu, qui l'avait soustraite à la vengeance de ses ennemis, la reine homicide songeait beaucoup moins à ses crimes passés qu'à son prochain retour triomphal dans sa bonne ville de Naples, sous les auspices du pape d'Avignon, lorsque, vers le tournant du chemin escarpé, elle se sentit frissonner à l'audition d'une voix railleuse qui, montant de l'ombre vers elle, disait dans le patois local :

La reine, au retour de l'église,
Trouvera table mise [...]

Mais cette femme de tête ne tarde pas à sourire de sa frayeur à propos d'une inconvenance de quelque rustre un peu trop préoccupé du réveillon traditionnel !

Reçue, au seuil de l'église, en grande cérémonie, par le clergé, elle traverse la haie des fidèles inclinés avec respect, et assiste jusqu'au bout, sur son trône, à l'office divin, sans le moindre pressentiment du forfait qui vient d'être consommé chez elle.

Si, en reprenant le chemin qui mène à Rocca-Sparviera, elle presse le pas de sa douce haquenée, ce n'est point appréhension de quelque malheur suspendu sur sa tête, ce n'est qu'impatience maternelle de revoir le sourire de ses petits anges dans leur berceau.

Or, ô reine plus infortunée encore que criminelle, tu ne les y retrouveras plus!...

L'entendez-vous appeler à grands cris sa vieille nourrice, que ses gens lui amènent enfin bâillonnée et demi-morte, telle qu'ils l'ont tirée, gisant dans le bûcher, où des mains brutales l'avaient poussée? Jeanne haletante, l'œil en feu, les cheveux épars, court de chambre en chambre, monte et redescend l'escalier, puis, ouvrant la porte de la salle à manger, brillamment éclairée, demeure pétrifiée devant un abominable spectacle.

Tandis que Don Pancrazio, ivre mort, ronfle insolemment dans le fauteuil de sa souveraine, comme attendant pour faire les honneurs du festin, devant lui, en guise de pièces de venaison, sont couchés, sur un lit de plantes aromatiques, les pauvres jumeaux nus, un lacet au col, et, planté dans la poitrine, un large couteau à découper.

Le matin venu, les manants de Rocca-Sparviera s'étonnaient de n'entendre point sonner l'angélus.

Plusieurs s'étaient réunis devant le porche de l'église, quand ils virent la même fumée que trois mois auparavant flotter au-dessus du château, puis la grande porte s'ouvrir et la reine Jeanne de Naples s'avancer, au milieu de son escorte, non pour se rendre à la messe de l'aurore, comme il convient au jour de Noël, mais pour entreprendre, encore fugitive, un aventureux voyage par-delà les grands amas de neige de la montagne.

En arrivant à la hauteur de la maison de Dieu, la mère en deuil avait arrêté sa monture, semblant prendre le ciel à témoin ; puis se dressant sur ses étriers, elle avait étendu le bras sur le village, dans un geste d'imprécation solennelle, et proféré la prédiction que nul n'a oubliée depuis :

Roc, méchant roc!
Un jour viendra
Où plus ne chantera
Sur toi poule ni coq!

Tout à coup, le nuage de fumée qui montait du château fit place à un tourbillon de flammes : l'incendie avait été si bien préparé à l'aide de matériaux arrosés d'hùile, que c'eût été folie de songer à l'éteindre.

Lorsqu'il ne resta plus entre les murs calcinés de l'édifice qu'un monceau de cendres, des hommes qu'une avide curiosité y conduisit, comprirent que la fugitive n'avait pas voulu confier à une terre inhospitalière la dépouille de ses enfants, dont les petits cadavres carbonisés furent découverts à côté de celui du corpulent Don Pancrazio, rapetissé lui-même, par l'action dévorante de la flamme, presque à la mesure d'un corps d'enfant.


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