La Cime du Diable, montagne de 2,687 mètres, est le point culminant d'un contrefort des Alpes maritimes, qui se soude au mont Clapier.
Elle fait partie du territoire de deux communes, Fontan et Belvédère; et, bien qu'elle appartînt en entier à l'ancien comté de Nice, elle sert actuellement de borne-frontière entre la France et l'Italie, à l'orient du gros torrent de la Gordolasque, affluent de la Vésubie, italien comme elle par sa source.
Quant au nom mélodramatique dont le populaire affubla cette imposante montagne, et que consacre, d'ailleurs, la géographie officielle, voici l'explication qui nous en a été donnée tout récemment par un narrateur jovial, mais véridique. C'est lui qui parle :
« Chacun sait que l'empereur des Démons affectionne les lieux hauts, observatoires naturels d'où il contemple une ou plusieurs provinces de son empire, et surveille ses préfets, ses ambassadeurs et ses autres commis, toute la légion des tentateurs en sous-ordre délégués par lui dans chaque coin de terre habité, avec mission de faire échec aux anges gardiens que la Providence divine attache à la personne des faibles humains.
Mais il ne lui servirait pas à grand'chose de se jucher au plus haut des monts, si ses relations en devaient être rendues difficiles avec la Cour souterraine où ses réserves se tiennent, les armes en faisceaux, devant leurs corps de garde, toujours prêtes à répondre à son premier appel.
Ce qui lui a fait préférer cette cime baptisée de son nom, aux sommets plus élevés du Clapier, du Gélas et du Mercantourn, d'où il aurait vue non seulement sur les Alpes-Maritimes, mais sur le bassin de la Stura et les plaines populeuses du Piémont, c'est la présence des laghi d'inlerno (lacs d'enfer), si profonds qu'ils communiquent, de cavernes en cavernes, avec les bureaux de ses ministères.
On pense bien que le Malin n'a pas attendu le dix-neuvième siècle de l'ère chrétienne pour faire usage du télégraphe et du téléphone, lui qui, dès les premiers temps du monde, avait mis la poudre à canon au service de ses anges rebelles ; mais encore lui fallait-il des pertuis commodes pour y faire passer les fils chargés d'électricité, et converser ainsi avec ses secrétaires d'État, quand le ciel n'est pas trop orageux et que la foudre divine ne se met pas de la partie.
Donc, son installation sur l'observatoire de la Cime du Diable, qui se reflète dans le miroir des laghi d'inferno, n'a pas été décidée à la légère, et il y tient beaucoup plus qu'à mainte autre de ses résidences princières.
Aussi peut-on se faire idée de l'accueil qu'y reçoivent les visiteurs importuns !
Quand on ne fait que passer, par mégarde, le long de ses pièces d'eau, sans s'attarder à y mirer son image, l'hôte de ces lieux se contente, pour son divertissement personnel, d'effrayer l'étourdi voyageur, par quelque chute de pierres que le pas d'un chamois a déplacées, ou encore par les aboiements lugubres de quelque molosse à triple gueule, cousin du Cerbère d'en bas.
Mais ne commettez pas l'inconvenance de jeter la ligne dans ses viviers, car soyez sûr que ce n'est pas une truite qui mordrait à l'hameçon; c'est bel et bien une grenouille de la taille d'un hippopotame qui vous bondirait sus pour vous happer comme une vulgaire sauterelle, à moins qu'elle ne vous tirât à elle, comme un simple rat, jusqu'au fin fond de l'enfer, par le conduit du fil téléphonique.
Peut-être aurez-vous la fantaisie de lancer quelque caillou dans l'eau noire, pour en apprécier la profondeur d'après le plus ou moins de temps que mettront les bulles de gaz à monter de son lit troublé : ah ! c'est là une insulte qu'il faut bien vous garder de faire à l'ennemi des hommes et de Dieu !
Ce ne sont pas, en effet, des gouttes de pluie dont votre pierre vous éclabousserait; ce ne sont pas des bulles d'air qu'elle ferait monter à la surface, mais des essaims de vrais diables, de tout modèle, de tout poil, au prix desquels les masques les plus grimaçants du carnaval de Nice pourraient figurer au concours de beauté !
— « Mais, me direz-vous, est-on si peu chrétien dans ce pays que de ne pas connaître la recette pour mettre le diable à la raison, par la vertu des exorcismes?
— « Détrompez-vous; on ne manqua pas d'y recourir jadis; mais on dut battre en retraite, en pleine victoire, le succès risquant d'être payé trop cher.
Nos montagnards ne sont pas des sots, ceux de Belvédère en première ligne; et bien avisés furent-ils, ce jour-là, vous en jugerez comme moi, de laisser le diable vaquer à ses affaires, à quinze cents mètres, au moins, plus haut que les bonnets de leurs mères, épouses, sœurs et filles.
Bien résolus, tout d'abord, à livrer bataille, ils étaient montés, processionnellement, derrière un jeune et intrépide missionnaire, se serrant, il est vrai, à qui mieux mieux, sous l'ombre du dais, où l'influence satanique était hors d'état de s'exercer.
Quand on fut parvenu devant le majeur des lacs d'enfer, l'officiant adressa des sommations en latin à l'hôte récalcitrant qui faisait le mort, et qui dut enfin se résigner à mettre son nez crochu hors de l'humide retraite.
A peine eut-il répondu : Present qu'une aspersion d'eau bénite le fit replonger, et que, comme un diable dans un bénitier, il se démena si furieusement que la surface du lac, tout à l'heure sans une ride, se hérissa de lames qui déferlaient et couvraient de leurs embruns les bords occupés par les chrétiens.
Mais, nous l'avons dit, le jeune missionnaire était un cœur bardé d'un triple airain : l'accès de fureur de Lucifer le laissa aussi impassible qu'autrefois l'archange saint Michel.
Satan comprit qu'avec un invulnérable adversaire, il fallait puiser dans son sac à malices!
Le voici, d'un bond, sur la rive opposée, hors de la portée du sacré goupillon, et, d'un petit sifflement qui n'en fit pas moins tinter toutes les oreilles, appelant les légions de diablotins à la rescousse.
Il en sortit du réservoir autant qu'il y a de galets à l'embouchure du Paillon !
Il en sortit qui étaient cuirassés comme des crabes, d'autres écarlates de la tête à la queue comme des langoustes cuites, d'autres tout de vert habillés comme des rainettes, d'autres multicolores comme paraissent être, sous un rayon de soleil, les poissons de rochers.
Il en sortit qui étaient montés sur des échasses armées d'ergots, ou bien en selle sur des insectes géants aux dards de flamme ; des bataillons de fantassins aux pieds de boucs étaient encadrés dans des escadrons de chauves-souris à l'envergure de vautours.
Il en sortit tant et tant, que les spectateurs de Belvédère, suant la peur et les jambes flageolantes, n'en pouvaient croire leurs yeux, qui leur faisaient voir, ainsi qu'à travers un cauchemar, une forêt vivante s'alignant sans discontinuité et s'étendant sur tous les rochers d'en face jusqu'au faîte du grand mont.
Après un nouveau petit sifflement, l'immobilité soudaine de la fourmilière de diablotins montra avec quelle diligence le puissant monarque est obéi de ses sujets. Il prit enfin la parole :
— « Je baisse pavillon devant vous, guerriers du ciel ! — dit-il ; — je vous abandonne ce champ de bataille et vous laisse le soin de changer son nom de Cime du Diable en tel autre, à votre gré, qui perpétuera la mémoire de votre triomphe. Et maintenant, je vous assigne rendez-vous sur la place publique de Belvédère, où vos femmes attendent impatiemment des nouvelles de votre expédition. C'est nous qui leur dicterons le compliment bien senti qu'elles doivent à votre vaillance ! »
La pensée que leurs femmes allaient avoir une telle légion de diables au corps, rendit la parole aux maris, dont les dents cessèrent de claquer :
— « Restez céans, de grâce, messire Satan ! — s'écrièrent-ils ; —soyez à jamais chez vous sur la Cime du Diable; nous jurons de n'y plus monter ni croix, ni goupillon. Et que la paix soit entre nous! »
Et ils obligèrent le jeune prêtre, consterné de sa victoire changée en désastre, à reprendre grand train le chemin de Belvédère, s'il ne voulait être retenu en otage par l'empereur des Démons.
On pense bien que depuis lors il n'a plus été question d'exorciser ni de débaptiser la Cime du Diable.


