La légende de la mort de Cabestaing [Roussillon (Vaucluse)]

Publié le 27 août 2023 Thématiques: Amour , Amour impossible , Cannibalisme , Chant , Chasse , Château , Domestique | Serviteur , Eglise , Infidélité , Meurtre , Mort , Noblesse , Ruse , Sorcière , Suicide , Vengeance ,

Eglise de Roussillon
Eglise de Roussillon. Source Véronique PAGNIER, Public domain, via Wikimedia Commons
ajouter aux favoris Ajouter une alerte en cas de modification augmenter la taille du texte reduire la taille du texte
Source: Papon, Jean-Pierre / Histoire générale de Provence, tome 2 (1776) (5 minutes)
Lieu: Eglise Saint-Michel / Roussillon / Vaucluse / France
ATU: 992: Le cœur mangé

C'est l'époque à peu près où nous pouvons rapporter la fin tragique de Guillaume Cabestaing. Ce troubadour était né en Provence de parents nobles; mais si pauvres, qu'il fut obligé de quitter de bonne heure la maison paternelle. Dans ces premiers temps, les jeunes gentilshomme, nés sans fortune, trouvaient une ressource assurée pour leur éducation, dans la maison des seigneurs, soit de la cour, soit des provinces. Ils y étaient élevés en qualité de varlets ou de varletons, c'est-à-dire de pages.

Cabestaing, sans autre titre que celui de gentilhomme et de paùvre, vint se présenter à monseigneur Raymond de Roussillon, et s'offrit à lui pour être varlet de sa cour. Raymond le reçut avec bonté et le prit à son service. Une physionomie spirituelle, un maintien noble, des manières polies, prévinrent tout le monde en faveur du jeune page, qui sut se faire aimer des grands et des petits, sans exciter la jalousie de ses égaux. Raymond lui-même l'honora bientôt d'une affection particulière; et pour se l'attacher par un emploi permanent, il résolut d'en faire l'écuyer de sa femme. Cabestaing, élevé à un' emploi qui paraît avoir été la récompense la plus distinguée des pages, ne s'occupa plus que du soin de se rendre agréable à Madame Marguerite, femme du seigneur Raymond. Aux grâces de la figure, le nouvel écuyer joignait toutes celles que donnent de plus la gaieté de l'humeur, la vivacité de l'imagination et la galanterie de l'esprit. Ses fonctions le mettaient sans cesse à portée de faire usage de ces qualités séduisantes, dont l'heureux assemblage forme infailliblement le don de plaire. Il plut en effet à Marguerite, et cette dame se défia d'autant moins des premiers mouvements de son cœur, que l'extrême disproportion d'état semblait la mettre toujours à l'abri d'une faiblesse, que les convenances mêmes ne peuvent justifier. Mais il est un sentiment qui rappelle les hommes à l'égalité primitive de leur origine, et, à cet égard, l'on peut dire que tous les amants sont de même condition.

Cependant, il paraît, par le récit même de l'historien, que l'amour de Cabestaing et de Marguerite était aussi pur qu'empressé, aussi respectueux que tendre, et l'on ne pouvait le regarder ni comme une faiblesse dans le jeune écuyer, ni comme une tache pour la dame qui en était l'objet. « Il advint un jour, dit l'auteur de sa vie, que la dame l'ayant tiré à l'écart: — « Dis-moi, ce dit-elle, t'es-tu encore aperçu si mon semblant est vrai ou faux? » – « Ainsi m'aide Dieu, répondit Cabestaing, depuis l'heure bienheureuse que je me suis attaché à votre service, je vous ai regardée comme la meilleure dame qui fut jamais née, et la plus vraie dans vos dits et dans vos manières. Certes je vous crois telle, et telle vous croirai toute ma vie. » – « Et moi, reprit la dame, ainsi Dieu me garde, je te dis que jamais par moi ne seras trompé, et que je ne fausserai la première opinion que tu as conçue de moi. » En disant ces mots elle l'embrasse, et ce fut là la première époque de leur engagement.

« Peu de temps s'était écoulé, continue l'auteur, et voilà que les médisants, que Dieu confonde, en parlèrent assez haut, prenant, ainsi qu'il arrive, leurs soupçons pour vérités. Tant allèrent en disant de toutes les espèces, que ces discours en vinrent aux oreilles de monseigneur Raymond, qui en fut vivement touché. »

Un jour que Cabestaing était allé à la chasse à l'épervier, Raymond demanda où il était, et l'ayant su, il prend aussitôt ses armes qu'il cache sous ses habits, se fait amener son cheval et suit tout seul le chemin qu'on lui avait montré. Il rencontre Cabestaing qui, en le voyant, fut troublé, parce qu'il eut quelques pressentiments des soupçons de son maître. Après les compliments ordinaires de bienvenue, Raymond lui demande s'il n'y a pas quelque dame qui fait l'objet de ses chansons et s'il ne pourrait pas en savoir le nom: Cabestaing s'en défend d'abord, sous prétexte que, suivant les lois de la galanterie, on ne peut pas sans perfidie nommer celle qu'on aime. Vous savez, ajoute-t-il, que la fidélité qu'on doit à sa dame consiste à lui tout dire, et à ne rien dire d'elle. Raymond insista d'une manière si pressante et avec tant d'honnêteté apparente, que Cabestaing forcé de s'expliquer, mais voulant lui faire prendre le change, déclara qu'il aimait Agnès, femme de Robert de Tarascon, sœur de madame Marguerite. Raymond ne put cacher la joie que cet aveu lui causa, et serrant la main du troubadour, il lui promit ses bons offices et lui proposa d'aller voir ensemble Madame Agnès; car sa jalousie inquiète lui laissait encore quelques doutes sur la passion de Cabestaing; Agnès acheva de les détruire, lorsque Raymond lui demanda quel était son amant. Comme elle connut à l'air embarrassé du jeune écuyer, de quoi il s'agissait, elle répondit que c'était lui qu'elle aimait; et la conduite qu'elle tint, pendant tout le temps que les deux hôtes demeurèrent dans son château, tendirent à le faire croire.

Cependant, cet heureux stratagème eut un effet auquel il semble qu'on n'aurait pas dû s'attendre, s'il n'y avait pas des occasions où la vanité d'une femme peut l'entraîner à d'aussi grandes fautes que l'amour. Marguerite crut que Cabestaing aimait effectivement sa sœur, et, dans son dépit, elle accabla de reproches sanglants ce malheureux écuyer, qui eut beau se justifier par le récit de ce qui s'était passé; Marguerite exigea de lui qu'il déclarât, dans une chanson, qu'il n'en aimait point d'autre qu'elle. La chanson fut faite; et la manière dont Cabestaing s'y prit, pour dissiper les inquiétudes de cette dame, n'était que trop capable de réveiller les anciens soupçons du mari.

En effet, lorsque Raymond, à qui cette chanson parvint, en eut fait la lecture, il n'eut pas de peine d'en pénétrer le sens. Le dépit et la jalousie s'emparèrent de lui et il conçut le noir projet de se défaire de Cabestaing. L'ayant donc conduit un jour hors du château, je ne sais sous quel prétexte, il fond sur lui comme un furieux, le tue, lui coupe la tête, lui arrache le cœur, et met l'un et l'autre dans un carnier. Ensuite, étant revenu au château, il mande le cuisinier et lui donne le cœur comme un morceau de venaison, lui enjoignant de le faire cuire et d'y mettre un assaisonnement convenable. Ses ordres furent exécutés; Marguerite aimait la sauvagine, et pour sauvagine elle mangea ce qu'on lui servit. Puis, Raymond lui dit : « Dame, savez-vous de quelle viande vous venez de faire si bonne chère? » – « Je n'en sais rien, répondit-elle, sinon qu'elle m'a paru exquise. » – « Vraiment, je le crois volontiers, répliqua le mari, aussi est-ce bien chose que vous ayez le plus chérie; et c'était raison que vous aimassiez mort ce que tant vous aimâtes vivant. » A quoi la femme étonnée répartit avec émotion : « Comment? que dites-vous? »

Alors lui montrant la tête sanglante de Cabestaing, « Reconnaissez, ajouta-t-il, celui dont vous avez mangé le cœur. »

A ce spectacle Marguerite tombe évanouie, et peu après revenant à elle-même : « Oui, dit-elle, d'une voix où la tendresse se faisait sentir à travers le désespoir, oui, je l'ai trouvé tellement délicieux, ce mets dont votre barbarie vient de me nourrir, que je n'en mangerai jamais d'autre pour ne pas perdre le goût qui m'en reste; à bon droit m'avez rendu ce qui fut toujours mien. Raymond, transporté de fureur, court, l'épée à la main, sur sa femme. Elle échappe au coup en fuyant, va se précipiter volontairement par la fenêtre et meurt de sa chute.»

ajouter aux favoris Ajouter une alerte en cas de modification augmenter la taille du texte reduire la taille du texte
Source: Bérenger-Féraud Laurent-Jean-Baptiste / Les légendes de la Provence (1888) (8 minutes)
Lieu: Eglise Saint-Michel / Roussillon / Vaucluse / France
ATU: 992: Le cœur mangé

Jadis, vivait au château de Roussillon, le très noble seigneur Raymond de Roussillon, seigneur de Castelnau. Il était vieux, grossier, vulgaire, et même un peu contrefait, tandis que sa femme, dame Tricline Carbonnelle, était jeune, jolie, romanesque et de poétique nature.

Raymond n'aimait que la chasse, les chevaux et les chiens. Dur, égoïste, il se complaisait dans les satisfactions brutales et traitait sa femme sans aucun égard, la considérant comme un simple meuble de son château. Il ne se préoccupait en rien de savoir si elle s'ennuyait ou non dans son isolement, quand lui s'amusait à la vénerie, à l'écurie ou à table.

On comprend que Tricline ne fut pas heureuse dans de pareilles conditions; sa vie monotone et triste s'écoulait comme un jour sans soleil. Ce cœur tendre s'étiolait, faute d'avoir un aliment; cette imagination ardente étouffait sous les vulgarités d'une existence terre à terre.

Un jour, arriva au château de Roussillon, un beau jeune homme, du nom de Guillaume Cabestaing, qui venait demander à entrer au service du seigneur Raymond pour se faire une carrière. Ce jeune homme voulait apprendre ce qu'il fallait savoir alors pour devenir, un jour, un preux chevalier et un noble châtelain, si la fortune lui souriait. Cabestaing était Provençal d'après le dire de plusieurs conteurs. Il était né à Cabestang, aujourd'hui Chabestang, entre Veynes et Serres, dans la vallée du Buech, petit cours d'eau qui se jette dans la Durance. Ses parents étaient d'origine noble, il est vrai, car ils appartenaient à une des plus anciennes familles du Gapençois, mais comme il n'était pas l'aîné et d'ailleurs comme sa famille n'était pas fortunée, il avait quitté la maison paternelle de bonne heure.

D'après Nostradamus, il fut d'abord amoureux de Bérengière des Baux, illustre dame de Marseille, fille du prince Bertrand, pour laquelle il écrivit et chanta de « fort belles et naïves poésies ».

« Ceste damoiselle portée d'une ambition de le posséder plus étroitement, par le damnable conseil d'une esdentée de sorcière, lui fit avaller un philtre d'une certaine herbe appellée vératre ou hellebore, tellement vénimeuse et violente, qu'au même instant qu'il l'eust gousté, il commença à tordre les lèvres et à faire un ris de chien ou sardonien par une soudaine et bien dangereuse convulsion et racourcissement affreux. A quoy toutes fois fut fort diligemment pourveu par un fameux et docte médecin son singulier et parfaict amy. Ce qui occasionna le poète, esmu d'un bien juste et poignant desdain contre Bérengière, de l'abandonner totalement pour s'adresser à Tricline Carbonnelle, dame de Rossillon ».

Raymond de Roussillon, flatté d'avoir pareil serviteur, accueillit le jeune homme avec bienveillance; et la légende dit que bientôt sa physionomie agréable, ses manières polies, son maintien distingué et ses réparties spirituelles, lui firent acquérir dans la maison une place de faveur; il devint le page de la dame Tricline.

Cabestaing était troubadour, nous le savons; je dois ajouter, même qu'on cite de lui des vers et des chansons qui montrent qu'il avait un grand talent dans ce genre.

Dans de pareilles conditions, on comprend que bientôt le page devint amoureux de la châtelaine; aussi, après une période de soupirs incompris ou dédaignés que le narrateur expose plus ou moins longuement, suivant le degré de son imagination poétique, dame Tricline paya cet amour de retour.

Où jusque alla la liaison? combien de temps dura-t-elle ? Les avis sont très partagés. Pour les uns, c'était amourette insignifiante et toute platonique; pour les autres, c'était absolument le contraire.

Quoiqu'il en soit, les médisants s'en préoccupèrent; et, vrais ou faux, les bruits prirent une importance telle qu'ils arrivèrent, un jour, aux oreilles du seigneur Raymond. Celui-ci n'était pas, comme on le devine bien, homme à rester indifférent pour ce qui était des agissements galants de dame Tricline.

Le noble Raymond se mit donc en mesure de rechercher : si oui ou non ses cheveux gris avaient à redouter quelque injure morale du jeune page. Pour cela, il emmène celui-ci à la chasse; et pendant qu'ils chevauchaient ensemble dans un endroit solitaire, il entame le sujet brûlant; lui demandant, à brûle-pourpoint, le nom de la dame, de ses pensées et de ses chansons.

Cabestaing devina d'un coup-d'œil les soupçons du mari; il sentit qu'il fallait à tout prix détourner, sans retard, les idées de son seigneur d'une voie dangereuse pour son amour illicite, pour sa vie même peut-être. Payant d'audace, alors, il sut habilement, après quelques réticences et quelques hésitations calculées, lui faire l'aveu mensonger d'un amour immense qu'il prétendait avoir pour dame Agnès, épouse de Robert de Tarascon, et sœur de dame Tricline.

A cette nouvelle, Raymond ne se sentit pas de joie; — les maris jaloux sont tous les mêmes. Trouvant que ce qui lui paraissait naguère le plus grand crime, quand il en était la victime, n'était qu'une charmante farce lorsqu'il s'agissait seulement de son beau-frère, il plaisanta longuement Cabestaing.

Il voulut savoir mille petits détails indiscrets, lui fit maintes questions. Finalement il lui promit son concours pour la réussite de ses projets amoureux illicites. Grâce à lui, Cabestaing allait pouvoir donner à sa passion, les allures les plus corsées.

Dans cette pensée, d'un goût plus que douteux, Raymond décida, peu de jours après, qu'il irait passer quelques semaines à Tarascon chez son beau-frère. Les fêtes de la Pentecôte et de l'Ascension, qui se célébraient avec tant de pompe dans cette ville, où le jeu de la Tarasque était fait avec solennité, d'après les uns: telle autre occasion: cour plénière, foire de Beaucaire d'après les autres, étaient un prétexte excellent pour mettre le projet à exécution.

Naturellement, sa femme et son page Cabestaing furent du voyage. Seigneur Raymond se promettait de rire beaucoup des mésaventures conjugales de son beau-frère.

A Tarascon, Cabestaing joua si bien son rôle, pour convaincre Raymond, et achever d'effacer toute velléité de soupçon, que Tricline elle-même s'y trompa. Bientôt elle se prit à trouver que les choses allaient trop loin, que son page et sa sœur prenaient infiniment trop au sérieux leur rôle. Il lui sembla que l'aveu, d'abord mensonger, courait le risque de devenir, sous très peu de temps, l'expression d'une vérité infiniment cruelle pour son propre amour.

Tricline, devenue ainsi jalouse, commença d'abord à prier Cabestaing de ralentir ses assiduités vis-à-vis de sa sœur, puis elle arriva aux remontrances, aux reproches de plus en plus vifs, restant sourde aux protestations les plus chaleureuses de son amoureux.

Enfin, sa jalousie ne trouva plus que la nécessité invoquée de détourner les soupçons de Raymond fut suffisante; et, tourmentée par la jalousie, elle voulut montrer au grand jour, qu'en réalité, Cabestaing et sa sœur étaient indifférents l'un à l'autre, et que, malgré la comédie qu'ils jouaient, c'était elle qui était aimée par le page.

Sollicité dans ce sens d'une manière de plus en plus pressante, Cabestaing, pour calmer les colères de Tricline, prit la plume, en appelant à son aide tout ce que son esprit pouvait imaginer de plus poétique; il se mit à composer la chanson d'amour la plus brûlante, la plus passionnée qui fut entendue dans sa bouche. Cette chanson disait tout: et son amour et la jalousie du mari et le stratagème imaginé pour donner le change au jaloux, et, plus encore. Le narrateur fait dire, à son gré, les choses les plus passionnées à ladite chanson.

Tricline en fut charmée; elle se complaisait à la faire chanter au jeune page et ne se lassait pas de l'entendre. Bien plus, par sentiment de coquetterie, elle voulut que d'autres l'entendissent aussi. Mais à ce jeu, terriblement dangereux, il arriva qu'un jour Raymond de Roussillon comprit qu'il avait été doublement dupé par Cabestaing et par sa femme; ce qui n'était pas de nature à mettre un frein à son ressentiment, on le comprend facilement,

La mort de Cabestaing fut bien vite arrêtée dans son esprit. Le seigneur de Roussillon n'était pas homme à hésiter longtemps pour tuer un ennemi. Mais cette mort ne lui suffisait pas, il trouvait qu'elle ne le vengerait qu'incomplètement; aussi voulut-il trouver quelque chose de plus horrible pour punir sa femme, qui était, en somme, la plus grande coupable. Que faire pour cela? Il se mit à calculer quelles tortures il pourrait bien infliger à l'un et à l'autre des deux amants, et voici les détails de l'exécution de sa vengeance.

Sous prétexte d'une partie de chasse, il entraîne, un jour, l'infortuné page, qui ne se doutait de rien, dans les bois; arrivé dans un fourré épais, il le frappe tout d'abord mortellement à l'improviste, selon les uns, il le terrasse et lui fait souffrir mille douleurs avant de l'achever, d'après les autres lui disant comment il compte punir sa complice afin de décupler les angoisses de son agonie.

Cabestaing mort, Raymond lui coupe la tête, qu'il met dans son carnier, puis lui ouvre la poitrine, en retire le cœur encore palpitant, et, enfin, il reprend tranquillement le chemin du château, avec la satisfaction d'avoir accompli, à son gré, la première partie de sa vengeance; et se réjouissant d'avance de ce qu'il va faire pour la compléter.

En arrivant chez lui, il mande le cuisinier, lui ordonne de faire cuire ce cœur humain comme un morceau de venaison, et attend, sans mot dire, que l'heure du repas sonne.

Tricline « était gourmande de sauvagine », de sorte que quand on lui servit le cœur de Cabestaing, assaisonné en succulent salmis, elle le mangea avec grand plaisir, sans en laisser le moindre reste sur son assiette.

A la fin du repas, Raymond lui dit, d'un ton qu'il s'efforçait de rendre enjoué :
– « Dame, savez-vous de quelle viande vous venez de faire si bonne chère?
– « Je n'en sais rien, répondit-elle, sinon qu'elle m'a paru exquise.
– « Vraiment, je le crois volontiers, reprit le mari; et c'est raison que vous aimassiez mort, ce que vous aimâtes tant vivant! »

Tirant alors de son carnier, placé sous la table, la tête sanglante de Cabestaing, il la lui jeta aux pieds en disant : « Reconnaissez celui dont vous venez de manger le cœur! »

On comprend, sans qu'il soit nécessaire d'insister beaucoup, l'horreur de la scène. Tricline terrifiée, tomba d'abord en pamoison. Mais, revenant peu après à elle-même, elle s'écria d'une voix où la tendresse perçait encore à travers le désespoir: « Oui! oui! je l'ai trouvé tellement délicieux, ce mets, dont votre barbarie vient de me nourrir, que je n'en mangerai jamais d'autre pour ne pas perdre le goût qui m'en reste. A bon droit, vous m'avez rendu ce qui fut toujours mien. »

Raymond, furieux de se voir ainsi bravé, saisit son épée pour transpercer la coupable, mais Tricline se dérobe et se précipite de la fenêtre dans le Buech qui coulait au pied du château, voulant aller ainsi, sans retard, retrouver dans l'autre monde, l'amant qu'elle ne pouvait plus avoir dans celui-ci.

La nouvelle de ce funeste évènement, continue la légende, se répandit bientôt dans toute la contrée et dans toutes les terres d'Alphonse, roi d'Aragon, suzerain de Raymond de Roussillon, où elle causa une consternation générale. Les parents de madame Tricline et de Cabestaing, ainsi que tous les comtes, tous les chevaliers des environs, tous les amants s'assemblèrent et déclarèrent à Raymond une guerre sanglante. Alphonse étant venu lui-même sur les lieux pour s'informer plus exactement du détail, fit arrêter Raymond, ravagea ses terres, détruisit son château et ordonna que le corps de Cabestaing et de la dame fussent mis, après de magnifiques funérailles, dans le même tombeau, devant la porte de l'église paroissiale. Leur histoire fut représentée sur la tombe; mais, comme dit Papon, « il nous laisse douter si ce fut en peinture, en sculpture, ou dans une inscription. »

ajouter aux favoris Ajouter une alerte en cas de modification augmenter la taille du texte reduire la taille du texte
Source: Boccaccio, Giovanni / Contes de Boccace (1870) (4 minutes)
Lieu: Eglise Saint-Michel / Roussillon / Vaucluse / France
ATU: 992: Le cœur mangé

Personne n'ignore qu'il y eut autrefois en Provence deux nobles chevaliers de réputation, connus, l'un sous le nom de Guillaume de Roussillon, et l'autre sous celui de Guillaume Gardastain, tous deux célèbres par leurs exploits militaires. Ils se lièrent d'amitié et se trouvaient toujours ensemble aux tournois, aux joûtes et aux autres exercices de chevalerie, et prenaient plaisir à porter les mêmes couleurs. Ils faisaient leur séjour ordinaire chacun dans son château, à cinq ou six lieues l'un de l'autre. Malgré l'amitié qui les unissait, Gardastain devint passionnément amoureux de la femme de Roussillon, qui était très belle et très bien faite. La dame, sensible aux attentions, aux prévenances et au mérite du chevalier, ne tarda pas à s'apercevoir de son amour. Flattée de cette conquête, elle attendait avec impatience qu'il lui déclarât ses sentiments, bien résolue d'y répondre d'une manière à lui donner toute la satisfaction qu'il pouvait désirer. Elle ne languit pas longtemps; Gardastain lui ayant ouvert son cœur, ils furent bientôt d'intelligence, et se donnèrent réciproquement les plus tendres preuves d'amour. Soit que leurs rendez-vous fussent trop fréquents, soit qu'ils fussent mal concertés, le mari s'aperçut de leur intrigue. Dès ce moment, l'amitié qu'il avait pour Gardastain se changea en aversion; mais il fut plus politique en haine que les deux amants ne l'étaient en amour. Il sut si bien cacher son ressentiment, qu'on ne se doutait même point qu'il pût être jaloux.

Il l'était cependant à tel point, qu'il jura au fond de son cœur d'arracher la vie au perfide chevalier. On venait de publier, à son de trompe, qu'il devait y avoir un grand tournoi dans une ville voisine de la Provence. Cette circonstance parut favorable à l'exécution de son dessein. Il fait savoir à Gardastain la nouvelle du tournoi, en le priant de le venir trouver, pour délibérer ensemble s'ils s'y rendraient, et de quelle manière ils s'habilleraient. Celui-ci, charmé de l'invitation, répondit qu'il irait sans faute le lendemain souper avec lui.

Guillaume de Roussillon crut ne pas devoir différer plus longtemps sa vengeance. Dès le matin, armé de pied en cap, il monte à cheval, suivi de quelques domestiques, et va se mettre en embuscade à une demi-lieue de son château, dans un bois par où Gardastain devait passer. Après avoir attendu quelque temps, il le voit venir, accompagné de deux valets seulement, et sans armes, comme gens qui ne se défient de rien. Aussitôt qu'il l'aperçoit, il court à lui comme un furieux, la lance à la main, et la lui plonge dans le sein en lui disant : voilà comme je me venge de la perfidie de mes amis. Le chevalier, percé d'outre en outre, tombe mort, sans avoir eu le temps de proférer une seule parole. Ses domestiques piquent des deux, et s'en retournent au grand galop d'où ils venaient, sans savoir par qui leur maître avait été assassiné.

Roussillon, se voyant seul avec ses gens, descend de cheval, ouvre avec un couteau le corps de Gardastain, lui arrache le cœur, l'enveloppe d'une banderole de lance et ordonne à un de ses domestique de l'emporter, avec défense à tous de jamais parler de ce qui venait de se passer, s'ils ne voulaient s'exposer à son ressentiment. Il reprit ensuite le chemin du château, et y arriva qu'il était déjà nuit.

La dame, qui savait que Gardastain devait aller souper chez elle, l'attendait avec l'impatience d'une femme qui aime tendrement. Surprise de ne le voir point venir avec son mari, elle lui en demanda la raison. Il m'a fait dire, lui répondit-il, qu'il ne viendrait que demain. Cette réponse ne plut guère à la belle; mais force lui fut de n'en rien témoigner.

A peine Guillaume avait-il mis pied à terre, qu'il appela son cuisinier. Tiens, lui dit-il, prends ce cœur de sanglier et prépare-le de la manière la plus délicate et la plus ragoûtante. Tu me le fera servir dans un plat d'argent. » Le cuisinier lui obéit et employa toute sa science pour l'apprêter; il en fit le meilleur hachis du monde.

L'heure du souper arrivée, Guillaume se mit à table avec sa femme. L'idée du crime qu'il venait de commettre le rendait rêveur et lui ôtait l'appétit; aussi mangea-t-il fort peu. On servit le hachis, dont il ne mangea point. La dame, qui ce soir-là était de bon appétit, en goûta et le trouva si bon qu'elle le mangea tout.

Comment avez-vous trouvé ce mets? lui dit alors son mari. Excellent, répondit-elle. Je n'ai pas de peine à le croire, répliqua Guillaume il est assez naturel de trouver bon mort, ce qui nous a tant plu étant vivant. Comment? dit la dame après un moment de silence; que m'avez-vous donc fait manger? Le cœur du perfide Gardastain, répond le chevalier, ce cœur que vous n'avez pas eu honte d'aimer, ce cœur que je lui ai arraché de mes propres mains un moment avant mon arrivée; oui, c'est ce cœur que vous venez de manger.

Je n'essaierai point de rendre la douleur de la dame à cette horrible nouvelle; il suffit de savoir, pour s'en former une idée, qu'elle aimait Gardastain plus que sa vie. Son âme, naturellement sensible, était en proie à tous les sentiments capables de la déchirer.

L'accablement où elle se trouvait l'empêcha quelque temps de parler; mais enfin revenue à elle vous avez fait le personnage d'un lâche et perfide chevalier, lui dit-elle en soupirant : Gardastain ne m'a fait aucune violence : moi seule je vous ai trahi, et c'était moi seule qu'il fallait punir. A Dieu ne plaise qu'après avoir mangé d'une viande aussi précieuse que l'est le cœur du plus aimable et du plus vaillant chevalier, je sois tentée de la mêler avec d'autres et de prendre jamais de nouveaux aliments! Elle se lève de table en achevant ces mots, se jette, sans balancer, par une fenêtre très élevée et meurt en tombant.

Guillaume de Roussillon connut alors sa faute et se la reprocha amèrement. La peur le saisit et lui fit prendre promptement la fuite. Le lendemain, l'aventure ayant été divulguée jusqu'aux moindres circonstances, les amis, les parents de la dame et du comte de Provence recueillirent les restes de ces corps et les firent ensevelir ensemble, avec beaucoup de pompe, dans l'église du château du barbare chevalier. On grava sur leur tombeau une épitaphe qu'on y voit encore et qui contient les qualités de ces deux amants infortunés, et l'histoire de leur mort.

ajouter aux favoris Ajouter une alerte en cas de modification augmenter la taille du texte reduire la taille du texte
Source: Nostradamus / L'histoire et chronique de Provence de Caesar de Nostradamus (1613) (2 minutes)
Lieu: Eglise Saint-Michel / Roussillon / Vaucluse / France
ATU: 992: Le cœur mangé

Guilhen de Cabestan, quoy qu'il fut ainsi nommé, pour auoir esté nourry en sa premiêre ieunesse au service d'vn Gentil-homme de Cabestan, si estoit il issu de la tant noble et ancienne maison de Seruieres en Prouence dont cette histoire amêne quelques personnages, et par dessus cette condition honorable, excellent et fort digne poête en sa langue maternelle. Quittât son maistre il se retira en Prouence, son ciel naturel, où il deuint amoureux de Berenguiêre des Baulx, illustre dame de Marseille, fille du prince Bertrand, pour la quelle il escriuit et chanta de fort belles naïfues poësies. Ceste Damoiselle, portée d'une ambition de le posseder plus estroitement par le damnable conseil d'vne esdentée de sorcière, lui fit aualer le philtre d'vne certaine herbe, appelée Vératre ou Hellebore, tellement venimeuse et violente qu'au mesme instant qu'il l'eût gousté il commença a tordre les lerues et a faire un ris de chien, ou sardonien, par une soudaine et bien dangereuse conuulsion et raccourcissement affreux. A quoy toutes fois fut fort diligemment pourueu par un fameux et docie médecin, son singulier et parfaict amy. Ce qui occassionna le poête esmu d'vn bien iuste et poignant desdain contre Berenguière de l'abandonner totalement pour s'adresser a Tricline Carbonelle, Dame de Rossillon, de fort excellente beauté, et de rare et loüable vertu : mais iouincte par mariage a un Raymond de Seillans, seigneur du lieu, homme du tout, estrange, brutal et ennemy de l'humanité.

Ceste nouuelle mais trêsse, en faisant plus d'estat que les loix d'amour ne commandent en telles affections, où le feu doit estre sans fumée, imprima vn si violent coup de marteau en la ceruelle de son loup-garou de mary, ombrageux, soupçonneux, rude, sanguinaire et addonné a rapines, qu'vn iour de mauuais auspice rencontrant ce pauvre Guilhen seul aux champs, il le massacra traitreusement : et de ce, non assouuy d'vne cruauté plus que barbare, luy ayant arraché le cour encor tout palpitant, le fit rostir et manger a ceste infortunée Tricline, la quelle après auoir loué le goust de la viande, la delicatêsse du mourçeau, et apperçeu a mesme instant le chef'mort de son amy, que Raymond d'vne furieuse mine tenoit par les cheueux tous herissés et honnis de sang, fut pressée d'vne tristêsse si violente et tant forte qu'elle en perdit les esprits, et fut suffoquée soudainement. Ce qui aduint environ la même année que Foulquet de Marseille trépassa (Foulquet mourut en 1213).


Partager cet article sur :


Je vous propose d'autres légendes du Vaucluse