La légende de la béate provencale [La Ciotat (Bouches-du-Rhône), Saint-Raphaël (Var)]

Publié le 3 novembre 2023 Thématiques: Amour , Amour non partagé , Grotte , Infidélité , Légende chrétienne , Marin , Mort , Repentir ,

La table d'orientation du Saint Pilon
Anthospace, CC BY-SA 3.0 , via Wikimedia Commons
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Source: Bérenger-Féraud, Laurent-Jean-Baptiste / Les légendes de la Provence (1888) (4 minutes)
Lieu: Une grotte / Saint-Raphaël / Var / France
Lieu: Le Saint Pilon / Saint-Raphaël / Var / France
Lieu: Notre-Dame de Bon Voyage (disparue) / La Ciotat / Bouches-du-Rhône / France

Dans le courant du XVIIème siècle, il y avait à la Ciotat une jeune fille du peuple qui était d'une beauté remarquable, et qui, malgré l'infériorité de sa position sociale, fut aimée par le fils d'un riche armateur du pays. La famille du jeune homme fit tout le possible pour combattre cet amour; mais ce fut inutile: il déclara que son désir était formel. Notre amoureux, qui s'appelait Jean, fut obligé de partir pour le Levant où son père avait des relations de commerce. Il fut décidé que le mariage aurait lieu à son retour. Au moment de quitter le port, il fit promettre à sa fiancée de se placer derrière le pilier de Notre-Dame de Bon voyage, quand elle irait à l'église, le dimanche; et de ne pas regarder certain commis greffier de l'amirauté qui lui faisait la cour.

La promesse fut solennellement faite; mais la jeune fille était coquette, de sorte que pendant que son fiancé était loin, elle se laissa conter fleurette par le commis qui la décida à rompre ses engagements; puis, après l'avoir compromise gravement, partit pour Paris, et ne songea plus à elle.

Jean désespéré, mourut de chagrin d'être délaissé par sa fiancée; celle-ci, coquette plus que jamais, tomba de chute en chute jusqu'aux dernières limites de l'ignominie. Mais elle avait un remords au fond du cœur; elle vit l'ombre de son malheureux Jean qui semblait lui reprocher son inconduite, et un soir qu'elle était sortie pour se repaître de débauche, elle fut entraînée malgré elle à l'église, tomba aux pieds de Mgr Belzunce qui était de passage à la Ciotat, et on ne la vit plus désormais nulle part.

A cette époque, on signala un jour, dans une grotte voisine de la Sainte-Baume, une pécheresse repentie qui faisait pénitence comme avait fait jadis Marie-Madeleine. Cette sainte priait et pleurait perpétuellement; avait son voile si exactement rabattu sur le visage, que personne ne pouvait savoir qui elle était.

Tous les jours, à trois heures, elle montait au Saint-Pilon et priait pendant une heure, les bras étendus vers la mer. Lorsque l'horizon était pur, et qu'elle pouvait voir la Ciotat, elle restait là dans l'extase et la douleur jusqu'à ce que la côte disparût à ses yeux.

Cela dura trente ans. Personne ne sut jamais qui était cette pécheresse repentie pendant ce temps. Une seule fois, le 22 juillet, à l'occasion de la fête de Sainte-Madeleine, un groupe de jeunes filles de la Ciotat étant allé en pèlerinage à la Sainte-Baume, la pécheresse bénit l'une d'elles avec un accent de sympathie et de douleur dont tout le monde fut touché. On n'entendit de cette pénitente que ce seul mot: Bello Cioutat, dit d'une voix si harmonieuse que les jeunes Ciotadennes en furent profondément émotionnées.

Un soir de la fête des Morts, il faisait un temps horrible; tout le monde était dans la tristesse à cause des souvenirs que rappelle toujours la date du 2 novembre. La famille de cette fille, qui avait fait mourir son fiancé de douleur, et qui avait disparu après avoir tant péché dans le pays, était à prier, lorsqu'elle entendit frapper à la porte entre deux bruits de la tempête :
– Qui êtes-vous?
– Votre fille!

On comprend tout ce que la scène devait avoir d'émouvant. Bref, la mère va ouvrir, et elle voit entrer transie, mouillée et pleurant, sa fille absente depuis si longtemps. Elle raconta qu'elle avait prié et pleuré depuis trente ans sur ses péchés, et que la veille, Jean lui était apparu et lui avait dit : Je te pardonne, ta faute est expiée. Elle implora le pardon de ses parents, puis, accompagnée de son père et de sa mère, elle alla, à la première heure du jour, s'agenouiller sur la tombe de Jean.

Au moment de quitter pour jamais la Ciotat et sa famille, la pécheresse, transfigurée comme une sainte, se tourna vers la ville, la bénit et dit :
Adiou bello Cioutat!
Jamaï plus, pesto t'arribara!

La jeune fille qui avait été bénie par la pécheresse de la grotte passait en ce moment, venant au marché avec ses compagnes, entendit cette voix et s'écria :
– Voilà la béate provençale !

Mais la pécheresse avait disparu. Quelques jours après on la trouva étendue auprès de la grotte de la Sainte-Baume, dormant de son dernier sommeil. Dieu et Jean lui avaient pardonné!

J'ai rapporté, sommairement et sans apprêt de style, cette légende, que le lecteur trouvera, au besoin, in-extenso, dans les Récits et Veillées ciotadennes, de M. Ant. Ricard. Paris, Plon, 1887.

Il n'est pas nécessaire de réfléchir longtemps, pour constater que cette légende de la béate provençale est une réédition abrégée et amoindrie de la célèbre légende de Sainte-Marie-Madeleine. Elle a été arrangée par le conteur pour entrer dans le cadre de la Ciotat, et c'est à peine si nous y voyons, tout à fait à la fin, et comme une sorte de conclusion qui indique la raison d'être de cette variante, cette promesse surnaturelle : que la petite ville de la Ciotat sera désormais préservée de la peste.

Nous pourrions, je crois, trouver d'autres éditions de la même légende dans telle ou telle localité de la Provence, car les grottes n'y manquent pas, et les filles repenties n'y sont pas une rareté; mais ce serait un travail inutile.


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