La légende de Saint Martin aux gorges d'Ollioules [Évenos (Var)]

Publié le 28 avril 2024 Thématiques: Aide , Chute , Défi , Diable , Empreinte , Empreinte dans la roche , Fleuve | Ruisseau | RIvière , Montagne , Origine d'une trace dans la roche , Prière , Saint Martin , Saint | Sainte , Saut miraculeux ,

Les gorges d'Ollioules
Les gorges d'Ollioules. Source cartorum.fr
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Source: Bérenger-Féraud, Laurent-Jean-Baptiste / La Tradition (1888) (6 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Les Gorges du Destel à Ollioules / Évenos / Var / France

Dans les temps passés, le Diable était le souverain maître du pays qui avoisine les gorges d'Ollioules, en Provence; et il tenait les habitants de la contrée sous sa détestable domination; il faisait commettre à ces pauvres gens: hommes, femmes et enfants, les crimes les plus abominables pendant leur vie,et se complaisait ensuite, après leur mort, à les torturer éternellement dans l'enfer, en punition des fautes accomplies par eux à son instigation.

Saint Martin, qui eut connaissance de cette triste situation, forma le projet d'arracher des griffes du démon les pauvres âmes de nos ancêtres. Après avoir jeûné et prié, il vint en Provence, où l'on trouve de nos jours encore tant de traces mémorables de son passage béni.

Donc, un jour, Saint Martin était parti, à pied, du Beausset dans l'intention de venir à Ollioules; il arriva à l'entrée des fameuses gorges que tout le monde connaît, et où, on le sait, le chemin, qui suit le cours du petit torrent la Rêpe, est encaissé entre deux gigantesques murailles de rochers parsemées de précipices.

Or, au moment où il arrivait, tout modestement, à pied et tout couvert de poussière, car la journée était chaude et le voyage fatigant, devant le premier baou des gorges, il vit le Diable qui était assis nonchalamment dessus; une jambe de ci, l'autre de là, faisant comme un pont gigantesque au-dessus du chemin, entre les deux falaises.

Quand saint Martin se fut suffisamment avancé, le Diable lui dit d'un ton goguenard :
«Te'! grand saint Martin; que venez-vous donc faire dans notre pays, par ce temps où il fait mieux rester couché à l'ombre que marcher au soleil ?
-Hé! répondit saint Martin; tu sais bien pourquoi je viens. Je viens pour tirer de tes griffes maudites les âmes de ces pauvres gens que tu tortures pendant la vie, et que tu brules éternellement après leur mort. »

Le Diable se mit à ricaner, et à répondre par des impertinences, mais saint Martin, sans se laisser émouvoir, continua à manifester sa ferme volonté. La discussion fut longue; le saint homme employa en vain toute son éloquence, sans parvenir à convaincre le Diable; et comme cependant il fallait en finir, cette fois comme dans toutes choses, le Diable, voulant se débarrasser de saint Martin par un tour de sa façon, sauta de son siège improvisé et s'en vint se placer à côté de lui, comme un compagnon de voyage, pour faire route jusqu'à Evenos, que saint Martin voulait atteindre.

Ils arrivèrent par le chemin rapide et rocailleux qui monte en serpentant le long de la montagne sur laquelle est bâtie, comme un nid d'aigle, la vieille ville forte d'Ebro. Saint Martin paraissait harassé par la fatigue et la chaleur, tandis que le Diable était frais et dispos comme de coutume.

Lorsqu'ils eurent atteint le point culminant, le saint s'assit sur le rocher qui surplombe les gorges, et il eut, on le comprend, un moment d'émotion indescriptible, en voyant l'admirable panorama qui se déroulait sous ses yeux.

Il était là, au centre d'un hémicycle merveilleux, avec la mer et les dentelures de la côte depuis les Embièrs jusqu'à Bandol comme horizon ; la montagne de Notre-Dame-de-la-Garde, en face; Six-Fours à mi-chemin; et, soit du côté de la rade de Toulon, soit du côté du golfe de Saint-Nazaire, des croupes de petites collines couvertes d'oliviers, et des plis d'un riche terrain de culture. Dans ce pays, en effet, la vigne et tous les produits de la terre poussent comme à plaisir, abrités du vend du Nord par le grand rideau de montagnes à travers lequel les gorges d'Ollioules serpentent comme une gigantesque déchirure de rochers.

Que d'âmes humaines à délivrer de la tyrannie du Démon dans cette splendide vallée de Toulon et de Saint-Nazaire ! Saint Martin, poussé par la charité, résolut de faire tout au monde pour réussir. Quant au Diable, dans sa haine pour le genre humain, il frémit à la pensée qu'une aussi riche possession lui était disputée.

A ce moment, saint Martin regardait à ses pieds les affreux précipices des gorges d'Ollioules, qui sont comme un gouffre béant au-dessous d'Evenos. Le Diable, croyant que cette vue donnait le vertige au saint, et le voyant déprimé par la fatigue, la chaleur et l'émotion, lui dit :
« Tenez, grand saint Martin, vous voudriez régner sur ce pays à ma place? Eh bien, nous allons jouer sa possession à un jeu du pays aux trois sauts.
– Zou! ça va, répartit saint Martin; celui qui sautera le mieux, et sans tomber, restera le maître ici; l'autre sera obligé de s'incliner désormais devant son autorité. »

Il savait bien, le saint homme, que, tout faible et tout fatigué qu'il fût, il triompherait de l'esprit malin en se recommandant à Dieu.
« Où sauterons-nous ? dit-il au Diable.
– Ma foi, ici même, lui répondit celui-ci. Voyez-vous cette montagne qui est en face, la Ripêlle, de l'autre côté des gorges?
– Oui.
– Eh bien, ce sera le but du premier saut. Une fois à la Ripelle, nous traverserons encore les gorges, car la hauteur d'Espeirégui, où est la tour du vieux télégraphe aérien, sera le but du second saut. Enfin, d'Espeirégui, il faudra encore sauter par dessus les gorges une troisième, fois pour atteindre la hauteur de la Kakoye. »

Le Diable croyait être bien fin en proposant ces buts; il faisait sauter trois fois saint Martin au-dessus des gorges par des sauts de douze à quinze cents mètres d'envergure; et il espérait que, le vertige aidant un peu, le pied du saint lui trébucherait, et qu'il s'en irait rouler dans le fond de la vallée. Quant à lui, avec ses pieds de bouc, il avait fait si souvent ces gigantesques sauts que c'était un jeu d'enfant.

Saint-Martin s'essuya le front qui dégouttait encore de sueur, il serra sa ceinture autour des reins, s'assura sur ses jarrets, serra les coudes, ferma les poings, recula un peu pour mieux prendre son élan, et, d'un bond, il partit comme une flèche, d'Evenos à la Ripêlle, à travers les gorges.

De la Ripêlle, il atteignit d'un second saut le quartier d'Eispeirégui. Enfin, il franchit une troisième fois la vallée, comme un boulet de canon, pour venir tomber à la Kakoye, au-dessus du cimetière.

Son élan avait été tel cette fois, que son pied, en tombant, s'imprima dans le rocher, et y fit une dépression de plus de quinze centimètres de profondeur. On peut voir aujourd'hui encore cette empreinte qui nous donne la mesure précise du pied du grand saint Martin plus de soixante centimètres de long sur vingt de large ! « Bien sauté! fit le Diable en ricanant. Je ne vous croyais pas si fort, grand saint; mais vous allez voir qu'on peut faire mieux. »

En effet, par la force de sa magie, il se trouva tout-à-coup transporté au château du Broussan, et, de là, bondit jusqu'au sommet du gros Cerveau, par un saut de quatre kilomètres de longueur.

Du grand Cerveau, il sauta au Cap-Gros sur le baou de quatre oure; c'est-à-dire, franchit un espace de cinq kilomètres au travers de la coupure des gorges d'Ollioules.

Enfin, reprenant son élan, il part du Cap-Gros par un effort diabolique, ne rêvant pas moins que d'aller sauter jusqu'à Six-Fours, c'est-à-dire quelque chose comme sept kilomètres plus loin.

La partie allait être gagnée par le Démon d'une manière écrasante pour le pauvre grand saint Martin; mais l'esprit malin avait compté sans son hôte. Le rusé saint, voyant que tout allait être perdu pour lui, fit un signe de croix, et, levant les yeux au ciel, dit à Dieu : « Seigneur, secourez-moi. »

Cette fois, comme toujours, le signe miraculeux atteignit son but admirablement; le Diable tournoya et tomba lourdement sur le sol la tête la première. Or, comme il était justement au-dessus des gorges d'Ollioules, il se cogna le front, s'arracha les ongles et se meurtrit tout le corps, en dégringolant du haut en bas de la falaise, entraînant dans sa chute d'énormes blocs de rochers qui vinrent retomber sur lui.

Saint Martin avait donc gagné la partie, puisqu'il avait fait ses trois sauts, tout modestes qu'ils fussent comparativement à ceux du Diable, correctement et sans trébucher.

Le Diable se releva fort contusionné, et surtout tout penaud, de sa mésaventure; il se hâta de se soustraire à la risée de saint Martin et de toute la population accourue pour voir la lutte gigantesque; il la méritait bien après pareille déconfiture.

Voilà comment les habitants d'Ollioules et de ses environs, depuis Toulon jusqu'à Saint-Nazaire, furent délivrés du joug du Démon par le grand saint Martin.


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