De temps immémorial, l'alpage d'Hert confie son troupeau, pendant l'été à un mihre (maître), accompagné d'un mihre-poste (fruitier), d'un pahor (chef des bergers), d'un wilir (sous-ordre du pahor, ou second berger), et d'un villerot (dernier berger).
A ce personnel étaient adjoints un tzigérin (homme de chalet, qui préparait le bois et aidait le fruitier) , un mayor, qui soignait les porcs, et un bergû (berger), qui s'occupait exclusivement de la garde des moutons.
En l'an de grâce 1599, la fonction de mihre était entre les mains d'un homme d'une quarantaine d'années, taillé en hercule, et réputé pour sa bonne gestion et sa sévère discipline.
La même année, il y avait comme villerot un garçon de seize à dix-sept ans, né de famille nombreuse et très pauvre, que le père avait mis à la montagne pour avoir un peu de fromage pour sa famille pendant l'hiver.
C'était un grand garçon du nom d'Euchariste, dont la bonne volonté et la soumission faisaient la joie de ses supérieurs. Mais il était peureux à l'excès, et quand il s'agissait d'aller à la recherche d'une vache égarée pendant la nuit, il hésitait toujours et craignait de rencontrer des revenants ou d'entendre des bruits suspects autour de lui.
Ses lamentations se répétèrent si souvent que son maître résolut de guérir le jeune homme d'une frayeur irraisonnée qui pouvait nuire à la bonne exécution de ses devoirs.
On était à la mi-été, la chaleur était caniculaire et, comme l'herbe de l'alpage se trouvait épuisée, le maître ordonna le déménagement du chalet di Crêtè pour se transporter à l'alpe de Louèss, située à une certaine distance et qui n'avait pas encore été « broutée ».
Chacun emballa donc ses meubles et outils, sauf le fruitier, qui avait reçu du maître l'ordre secret de laisser au chalet le frengiour, outil avec lequel on agitait le lait dans la chaudière, pour la fabrication du fromage.
Le soir venu, on se réunit au nouveau chalet pour souper. L'air était lourd et l'on pressentait un orage. Après le repas, le maître donna ses ordres pour le lendemain et l'on fit la prière habituelle en commun.
Le fruitier qui n'avait pas encore fait son fromage se mit en devoir de s'exécuter. Mais il ne trouva point son frengiour, qu'on avait malheureusement oublié au chalet di Crêtè. Il fallait cependant l'aller chercher, et cela sans aucun retard.
La corvée ne souriait à personne, c'est pourquoi le maître donna l'ordre au villerot, le plus jeune de tous, d'aller chercher le frengiour.
La nuit était si noire que le villerot supplia à genoux son maître d'envoyer un autre berger à sa place. Ce fut peine perdue : « Pourta-mé lo frengiour ou bin va ten à mijon ora », répondit sèchement le maître du chalet ; ce qui signifie : Apporte-moi le frengiour ou va-t'en tout de suite à la maison.
Notre jeune montagnard avait encore à l'esprit les paroles de son père qui, à la veille du poïè (montée du troupeau à l'alpage), lui avait recommandé de ne jamais désobéir à ses supérieurs, ajoutant que, s'il lui arrivait d'être renvoyé de l'alpage pour cette cause, la porte de la maison lui serait fermée pour longtemps.
Il n'y avait donc pas moyen de reculer, et le pauvre garçon se mit en route en pleurant et priant Dieu de le protéger.
L'orage avait éclaté ; il faisait si noir qu'on ne voyait goutte, pas même le petit sentier conduisant au chalet, et que le berger ne suivait qu'à tâtons, à la faveur des éclairs qui, par intermittences, déchiraient les nues.
Vers minuit, le villerot arrivait au chalet di Crêtè. Mais, ô surprise ! il était tout éclairé ! Euchariste en éprouva tout d'abord une vive joie. Cette lumière, au milieu des ténèbres, était pour lui un port de salut dans la tempête, une oasis dans le désert.
Mais, cependant, une certaine inquiétude fait battre le cœur du jeune homme : Qui pouvait bien être là à ces heures ? Un berger ou un chasseur réfugié pendant l'orage ? Dieu sait ! Le villerot s'approche à pas de loup. A travers la porte entr'ouverte du chalet, il aperçoit quatre montagnards qui font le fromage. Près de la chaudière, un homme déjà vieux tient dans ses mains le frengiour que le berger doit rapporter au chalet de Louèss.
A sa droite, il y a un homme vêtu de blanc, tenant une éminetta (vase où l'on dépose le lait pour former la crème) ; c'est un jeune homme d'une figure avenante, et dans son vase le lait est blanc à faire envie. A sa droite aussi, se trouve un autre fruitier, d'une trentaine d'années, l'air chagrin, le visage sale et les vêtements sordides. Il tient une écuelle de lait terne, tout taché de sang.
Dans un angle, un quatrième fruitier se tient à l'écart. Sa figure est horrible, et son corps recouvert de lambeau d'étoffe sale, d'où s'exhale une vapeur fétide. Ses compagnons paraissent le dédaigner. Le vase à lait qu'il tient dans ses mains écailleuses est rempli d'un liquide noir comme du goudron.
Devant celte scène étrange et si insolite, notre villerot tremble de tous ses membres et voudrait fuir, mais il sait ce qui l'attendrait s'il désobéissait. Il se met à prier avec ferveur, et, dans un élan de courage, il interpelle ces inconnus en disant :
— De la part de Dieu, qui êtes-vous ?
Aussitôt le vieillard lève l'outil qu'il tient dans sa main et répond :
— Celui qui est à ma droite te le dira, et il désignait du doigt le jeune homme au lait blanc. Ce dernier se redressa de toute sa haute taille et d'une vois angélique répondit :
— Je suis un enfant de Lens et m'appelle Joseph. Il y a longtemps que je t'attendais. Ecoute-moi ! Il y a une centaine d'années, j'étais villerot comme toi, et je travaillais sous les ordres de ce vieillard, qui était mon maître : celui que tu vois à ma droite était pabor ; son lait sale et rouge signifie qu'il battait cruellement les vaches du troupeau et laissait souvent répandre son lait, par manque de soins. Quant au pauvre diable que tu vois là, au coin, il était fruitier et, à notre insu, s'est permis de soustraire trois pièces de fromage gras. C'est pour cela que son lait est noir comme du charbon ; à sa mort. Dieu l'a condamné.
Le jeune homme avait à peine fini de parler que le fruitier au lait noir poussa un cri guttural et épouvantable, une colonne de feu blafard l'emporta jusque devant le chalet, où la terre s'entr'ouvrit et l'engloutit, au milieu de cris et d'un vacarme effrayant.
Le fruitier au lait blanc reprit : « Le maître que tu vois là a été retenu ici parce qu'en sa qualité de mihre, il a manqué de vigilance, car c'était à lui de compter de temps en temps les pièces de fromage et de réprimander le pabor, lorsqu'il battait trop rudement son bétail. Pour sa punition, il fut condamné à souffrir jusqu'à ce qu'un villerot vînt lui demander son frengiour qui n'est autre que du feu, comme tu vas le voir à l'instant. » Et aussitôt l'outil se mit à flamber comme une torche de poix. « Pour lui, tu feras dire toutes les messes que, de ma part, ses parents sont chargés de payer.
« Le pahor, lui, a failli être condamné aussi au supplice perpétuel, mais comme il manquait d'intelligence et de jugement, et qu'il protégea toujours les vaches des pauvres et des veuves, Dieu lui a fait grâce ; il restera dans les peines jusqu'à ce que ses parents aient été prier en commim aux Ermites et se soient rendus, pieds nus, en pèlerinage à N. D. des Neiges.
« Moi je n'ai besoin de rien, mon terme est arrivé. J'ai été retenu ici pour certaine faiblesse de jeunesse, et principalement pour avoir négligé d'avertir mon maître des fautes du pahor. »
Ce disant, le jeune homme entonna un chant céleste et s'éleva vers les cieux comme une alouette. Le toit s'entr'ouvrit pour lui livrer passage, et bientôt il disparut dans un nuage de feu.
Pendant que le chalet se trouvait encore éclairé, le maître remit le frengiour éteint au villerot décontenancé, en lui disant : « Ne crains rien, et ne manque pas d'exécuter strictement les ordres que tu viens de recevoir de Joseph ; tu en seras béni, et ta vie exempte de soucis, tu auras la plus belle voix du pays, et tu n'auras plus jamais peur de rien. » Puis le maître disparut en fumée par la cheminée.
Le chalet retomba soudain dans les ténèbres. L'orage était arrivé à son plus haut degré de violence, mais le villerot n'y prit pas garde et sortit. Un éclair brilla, découvrant le petit sentier. Euchariste s'y engagea bravement, son frengiour sur l'épaule et se mit à entonner un chant qu'il n'avait jamais appris, et qui remplit le silence de la nuit jusqu'à son arrivée à Louèss.
Les autres pâtres, qui attendaient avec impatience le retour du villerot, n'en revenaient pas d'étonnement, en entendant la voix forte et sonore de celui qui, jusqu'alors, ne savait pas même chanter.
Dès qu'il fut arrivé, son maître lui dit :
— T'é te tott bïn ala ? (Tout est-il bien allé ? )
— Trè bïn, Mihie ! (Très bien, maître !) répondit gaillardement le berger, seulement demain matin, je dois descendre à Lens.
Et le jeune homme raconta secrètement à son maître ce qu'il avait vu et entendu.
De bon matin Euchariste partit pour Lens, alla trouver le Prieur et le pria d'exécuter à la lettre les volontés du mystérieux personnage du chalet di Crêtè. Ce qui fut fait sans tarder.
L'année suivante, le villerot était monté en grade, il était pahor.
Un soir, tandis qu'il recherchait une vache dans les environs du chalet di Crêtè, il vit deux colombes s'élever dans les airs et entendit une voix lui dire : « Dieu te récompensera. »
Et dès ce jour, pendant les trente-cinq ans qu'il passa encore à la montagne, il n'entendit ni ne vit rien d'étrange ou de suspect.


