La légende du serpent de Géronde [Noble-Contrée / Sierre / Suisse]

Publié le 28 juillet 2025 Thématiques: Amour impossible , Animal , Baiser , Berger , Crapaud , Défi , Dragon , Fuite , Grotte , Libération , Monstre , Montagne , Punition , Serpent , Transformation , Transformation en animal ,

Jeune berger et monstre serpent
Jeune berger et monstre serpent. Source OpenAI
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Source: Solandieu / Légendes Valaisannes (1919) (4 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Une élévation à Sierre / Noble-Contrée / Sierre / Suisse

Un jeune bergeret de Sierre gardait les chèvres sur les collines boisées qui entourent le lac de Géronde. Un jour l'envie le prend d'aller faire brouter son petit troupeau un peu plus loin et d'explorer quelques cavernes qui s'ouvrent dans le flanc de la montagne. Ses chèvres curieuses et vagabondes le suivent et, toutes joyeuses, escaladent avec lui les rochers. Une échancrure profonde parmi les éboulis tente les pas du chevrier. Mais à peine s'est-il quelque peu avancé qu'il croit entendre pleurer. Intrigué, il s'arrête. Des gémissements bientôt entrecoupés de sanglots se font plus forts et plus douloureux. Effrayé, il s'enfuit et c'est de loin seulement qu'il ose rassembler le troupeau au son de sa corne qui, ce jour-là, ne donne que de courts et faibles sons, tant la peur l'essoufle encore !

Arrivé au logis, il raconta à sa mère étonnée de le voir rentrer si tôt, ce qu'il avait entendu. Pressentant quelque chose de mystérieux, elle le rassura et l'engagea à retourner le lendemain au même endroit, l'assurant qu'il ne lui arriverait jamais malheur pourvu qu'il portât sur lui un brin de buis bénit le jour des Rameaux : « Va en toute confiance, mon cher Théodulon, et si tu entends encore pleurer, tu demanderas : « De la part de Dieu, qui êtes-vous et que demandez-vous ? »

Le bergeret obéit et le lendemain, muni de son buis protecteur et des recommandations de sa mère, il arrive à l'entrée de la caverne et y pénètre résolument. Les mêmes pleurs se font entendre, avec plus de force au fur et à mesure que le chevrier avance. Bientôt une belle jeune fille toute éplorée lui apparaît. Vite, Théodulon fait pieusement un signe de croix et d'une voix qu'il s'efforce de rendre forte et assurée il crie :
— De la part de Dieu, qui êtes-vous et que demandez-vous ? L'inconnue a entendu ; lentement elle lève ses yeux noyés de larmes vers le petit berger et lui dit :

— Tu sauras qui je suis et ce que je désire. Mon histoire est celle d'une jeune fille maudite par son père pour lui avoir désobéi. Depuis des siècles, je pleure ici ma faute sans jamais avoir pu la raconter à personne. Toi, tu la connaîtras, et si tu es courageux, tu me sauveras. Les trésors que je garde seront ta récompense. Mon père s'appelait Riborey ; il possédait toute la partie supérieure du val d'Anniviers où règnent maintenant la neige et la glace. Mais alors, de belles et grasses prairies, des champs fertiles et de giboyeuses forêts recouvraient les montagnes, et la vigne tapissait les murs de notre maison. Mon père, ses nombreux domestiques et moi vécûmes heureux là-haut, jusqu'au jour où la température de plus en plus glaciale nous obligea d'abandonner sans retour une contrée vouée à la stérilité, et où sévit à présent un éternel hiver. Mon père vendit ses troupeaux et vint habiter la noble contrée de Sierre. Mais son cœur était resté là-haut, sur les monts, au val d'Anniviers. Lorsque j'eus atteint l'âge de me marier, il me dit un jour : « Seule l'union avec un Anniviard aura mon consentement. » Mais mon cœur était déjà promis à un jeune homme de la grande vallée. Mon père l'apprit. Il me réprimanda avec douceur d'abord, puis ensuite violemment. Mon entêtement à lui résister et à lui désobéir grandit d'autant, jusqu'au jour malheureux où il m'a maudite !... Et depuis lors, je suis tantôt un serpent long et visqueux, tantôt un crapaud démesurément grand et laid, ou un dragon horrible. Celui qui me baisera sur la bouche alors que je lui apparaîtrai successivement sous mes trois formes infernales, possédera tous les trésors que je garde et la malédiction qui pèse sur moi prendra fin. Mon fiancé tenta l'épreuve, mais hélas ! son courage faillit au dernier baiser.

Des tonneaux remplis d'or et d'argent et une herbe qui conserve une éternelle jeunesse à celui qui en use, seront ta récompense si tu es brave.
— Qu'à cela ne tienne ! s'exclame Théodulon.
— Dieu t'entende ! s'écrie la fille de Riborey.
— Vous pouvez venir, je vous attends, reprit-il.

L'obscurité envahit alors l'antre mystérieux ; elle ne dura qu'un instant et dans la lumière renaissante un hideux serpent se dressa devant le jeune garçon qui s'efforça de faire bonne contenance. Le reptile avait la tête grosse comme celle d'un chat, la bouche démesurément fendue, surmontée de grosses moustaches vertes et de deux grands yeux rouges qui lançaient des éclairs sanglants. Ses écailles se hérissèrent et, d'un bond, il s'élança sur le pauvre berger glacé d'effroi et le baisa sur la bouche, d'un baiser froid, comme si une limace de cave s'était posée sur ses lèvres.

Puis le serpent disparut pour revenir bientôt après, sous une forme plus hideuse encore. L'enfant, immobile, les yeux fermés pour ne rien voir, sentit une seconde fois le baiser froid, gluant et empesté d'un horrible monstre, qui disparut de nouveau pour revenir un instant après.

Théodulon, heureux d'en avoir bientôt fini de son martyre, ouvrit les yeux et vit venir à lui un dragon. Mais il était si horriblement laid et répugnant, son haleine si empoisonnée, qu'instinctivement le jeune garçon détourna la tête et, d'un geste brusque repoussa la tête du serpent au moment où il allait lui donner le troisième baiser, celui de la délivrance.

Aussitôt le reptile disparut dans le fond noir de la caverne et les sanglots de la jeune fille reprirent de plus belle. D'une voix déchirée par les pleurs, la malheureuse s'écria : « Maudit soit le sort qui t'a conduit ici ; avec un peu de courage, tu m'aurais délivrée de mes peines ; je suis maintenant condamnée à ne jamais sortir de cet enfer ! Le malheur s'abattra un jour sur toi et sur ta famille. »

Le bergeret n'entendit plus rien ; il s'enfuit à toutes jambes et rentra à la maison où il raconta, en pleurant, sa mésaventure.

Dévoré par la crainte et le chagrin, Théodulon confia son secret à quelques amis courageux qui décidèrent de se rendre de nouveau à la caverne pour tenter quand même la délivrance de la pauvre captive et gagner le trésor. Mais on eut beau chercher partout, explorer la montagne dans tous ses recoins, on ne retrouva plus la caverne, et, dès ce jour, la famille du berger Théodulon ne connut plus que des épreuves. Le serpent de Géronde s'était vengé.


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