La légende de l'origine du Lac Noir et des Bergmännlein [Plaffeien / Sense District / Suisse]

Publié le 9 juillet 2025 Thématiques: Animal , Chasse , Engloutissement , Lac , Lieu englouti , Lutin , Mauvais accueil , Mort , Orage , Origine d'un lac , Paysan , Punition , Vache ,

Le Lac Noir
Le Lac Noir. Source GabrielleMerk, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons
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Source: Genoud, J. / Légendes fribourgeoises (1892) (3 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Lac noir (Schwarzsee) / Plaffeien / Sense District / Suisse

Il y avait autrefois un armailli appelé Bernard Riggi. Il possédait de nombreux alpages à la montagne qui a conservé le nom de Riggisalpe.

Aucun lac ne s'étendait encore entre les Stalden, les Rippa et la Gassera. On n'y voyait qu'une riante prairie, propriété de Bernard. Son troupeau était le plus beau de la contrée. Lui-même conduisait ses vaches dans les plus gras pâturages, mais deux Bergmännlein, gnomes affreux mais complaisants, l'aidaient dans tous ses travaux. Devait-il s'absenter, il pouvait compter sur leurs bons services pour garder le bétail et recueillir le lait dans de larges bassins. A titre de salaire, on déposait pour eux du sérac et de la crême; ils mangeaient peu, mais à des heures fixes. C'étaient les meilleurs amis des honnêtes bergers, mais malheur à quiconque cherchait à leur nuire! Une fontaine renversée ou une vache étranglée apprendront qu'il ne faut point se jouer de ces êtres supérieurs.

Bernard le savait et il ne négligeait rien pour s'assurer leurs bonnes grâces, mais il avait un fils, un fils unique, Ubald, qui ne marchait point sur les traces paternelles. « Je suis vieux, lui disait-il souvent. Depuis quarante ans, je reviens dans ces chalets où j'ai vécu en paix avec tout le monde, mais je vais bientôt descendre dans la tombe. Pour toi seront ces belles montagnes et ce beau troupeau, mais tu ne seras heureux qu'à la condition de t'accorder avec les Männlein. Sois reconnaissant envers eux et ils te seront dévoués. Pour moi jamais génisse n'est tombée dans un précipice, jamais vache ne s'est entravée dans son lien, jamais taureau ne fut indomptable. Aime ces mêmes serviteurs et ils feront ton bonheur. »

Divagations de vieillard! pensait Ubald en écoutant ce langage. Aussi, une fois maître dans ce vaste domaine, il n'écoute plus que sa passion de la chasse. Fier bouquetin, chamois bondissant, cerf capricieux, chevreuil gracieux, lièvre agile, tous ces pauvres animaux sont exposés à devenir les victimes de ses coups barbares. Ainsi inquiétés, ils cherchent tous un sol plus hospitalier et se réfugient sur les sommités les plus élevées et au-dessus des abîmes à jamais infranchissables.

Mais rien n'arrête le téméraire : ses flèches vont atteindre le gibier jusque dans ses retraites les plus secrètes. Pendant ce temps, les affaires du chalet sont négligées et abandonnées à un valet. Nul ne songe plus aux dévoués Männlein et nulle main amie ne remplit à leur égard le devoir de la gratitude. Alors les malheurs se multiplient les précipices semblent fasciner les vaches et plusieurs périssent la même semaine.

Un jour Ubald s'irrite et s'indigne contre le ciel et contre les génies domestiques. Ses blasphèmes provoquent le plus terrible châtiment. Soudain

Le vent mugit avec rage;
Le tonnerre approche en grondant :
Partout le sinistre présage,
Avant-coureur de l'ouragan !

La foudre part, éclate et tombe;
Le pin frappé vole en éclats;
En cataracte ou bien en trombe.
Descend la pluie avec fracas !

Grand Dieu! Quelle scène infernale!
Des rochers roulants dans les eaux,
Des bois brisés par la rafale
N'offrent qu'un horrible chaos!

Malheur au mortel sans refuge!
Il périt un torrent fougueux,
Formé par ce nouveau déluge,
L'emporte en son cours rocailleux.

Quand le calme se rétablit, quel affreux spectacle fut offert aux témoins de cette scène ! Cabanes et chalets, alpages et forêts, tout est bouleversé et confondu dans un inexprimable chaos! Là-bas, dans la vallée, la riante prairie a disparu et fait place à un lac c'est le Lac-Noir.

La première victime de cette catastrophe fut Ubald éperdu, il cherchait son salut en fuyant à travers les monts quand il tomba au fond d'un abîme et y trouva la mort. Nul ne l'a pleuré, les entrailles du sol l'ont caché et ont servi d'instrument docile à la vengeance des Männlein. Seuls quelques oiseaux de proie, exposés la veille à être frappés par l'adroit chasseur, ont voltigé quelque temps, en poussant des cris de joie, au-dessus de l'endroit où venait d'être englouti le cadavre de l'ingrat.


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