C'était au jour d'une grande fête célébrée dans les châteaux d'Arconciel et d'Illens. Jehan de la Baume Montrével, seigneur de Valufrin, épousait Jehanne de la Tour.
Comme les premiers rayons du soleil doraient les tourelles élancées du donjon d'Illens, les fanfares retentirent bruyantes, les ponts-levis s'abattirent en grinçant sur les bords des fossés, et une cavalcade brillante, escortée d'archers au panache éclatant, descendit dans le vallon.
Jehanne s'avançait la première, montée sur sa mule rousse, les bras ballants, sans songer, malgré la bise, à garantir son visage des morsures du froid. Un rosaire en main, elle priait, sombre et pensive.
Jehan de la Baume, à la barbe plus rouge que le cuir de sa chaussure, la suivait sur un coursier richement caparaçonné. Autour de lui gracieusaient pages et écuyers, s'éclaffant de rire, la joue encore illuminée des libations de la veille.
– Par la malemort! s'écria soudain le seigneur, n'était la souillure dont je couvrirais mon espade, j'occirais cette femme.
La mule qui portait Jehanne s'était jetée dans un fossé. Un être immonde l'avait effrayée au détour du chemin la vieille sorcière. Sa bouche étalait une rangée de dents hideuses et ébréchées; de ses lèvres s'échappaient des hurlements et des paroles incohérentes. Son bras armé d'une gaule menaçait Jehanne maintenant évanouie. Son œil injecté de sang avait ce flamboyant regard des illuminés qui fait reculer et rêver aux apparitions.
Jehan releva Jehanne défaillante. Trois fois écuyers et pages se signèrent. Puis toute la troupe piqua des deux et disparut.
Le lendemain, un jeune homme était accoudé sur le parapet du pont de Sainte-Appoline. Il regardait les eaux de la Glâne couler sous l'arche unique et bouillonner au contact des galets de la rive. Le désespoir avait creusé son sillon entre ses deux sourcils. Tout à coup, une main se posa sur son épaule : son attouchement était glacé. L'écuyer Udalric se retourna brusquement.
La main lâcha prise et une voix enrouée articula ces mots :
– Jehanne n'a voulu de ton âme et tu cuides la bailler au diable. Je veux te l'acheter et te la payer en beaux écus brillants au soleil... Viens-ci, mon fiancé. Nous danserons le branle et la sarabande sur les fougères, minuit sonnant. Mes couronnes et mes doublons, le soleil ne les fond, et l'eau bénite ne les mute en feuilles sèches...
Une sueur froide baigna le front de l'écuyer. Il s'avança vers l'étrange personne et la suivit irrésistiblement dans la forêt. Sur son passage, les ronces retiraient leurs dards aigus, les racines des hêtres se tordaient comme des nœuds de serpenteaux, leurs branches se relevaient et se nouaient au-dessus de sa tête. Le gazon desséché criait sous ses pas, et ce cri lui traversait l'âme comme celui d'un damné.
Puis la nuit se fit, gigantesque, intense. Il fut envahi par toutes les horreurs de l'obscurité. L'effroi succéda au désespoir. Il s'arrêta. Un poignet d'acier s'abattit sur son bras et pénétra dans ses chairs. Affolé de terreur, les cheveux hérissés, il voulut échapper à l'étreinte de son adversaire, mais ses nerfs épuisés restèrent insensibles; tout ressort de sa vie était comme brisé.
Pour comble d'horreur, soudain de fauves éclairs dessinent à l'horizon leurs lignes cabalistiques, les sapins des forêts de la Glâne gémissent d'une immense plainte et le tonnerre hurle de sa grande voix.
A cette lumière intermittente de l'orage, Udalric distingue la longue et frêle stature de la sorcière, accroupie sur une grosse et large pierre. Deux trous noirs et profonds sous un crâne proéminent montraient la place des yeux. Une main enfoncée dans l'énorme rictus que formait sa bouche, elle retenait de l'autre le poing de l'écuyer.
– Que veux-tu de moi ? s'écria celui-ci exaspéré et terrifié.
La goule lui répondit, et sa parole parcourut une gamme hideuse de notes rauques et discordantes :
– Nous chanterons ensemble les litanies de Satan, bel écuyer. Cette pierre est un autel.
Puis ce fut un chorus délirant, une série de blasphèmes et de tendresses, un monstrueux désaccord d'harmonies et de hurlements. La folle cerclait le front du jeune homme comme une onglée violente; sa voix avait des ricanements farouches et des anathèmes pleins de haine. Lui subissait la fascination de l'horrible fée, mais il ne s'en rendait point compte. Il y avait comme un trait d'union entre le squelette et cette jeune chair la colère, lugubre anneau de leurs fiançailles.
Quand les glapissements et les huées eurent assez tordu leurs gosiers, il y eut un long silence, comme une méditation de la malédiction. Quand Udalric en sortit, un tressaillement agita ses membres. Des ruines de sa mémoire était sortie une idée ardente qui lui troua le cœur d'une large plaie. Sous le feu qui jaillissait de ses prunelles dilatées, la vision, objet de cette pensée, grandissait; sa chevelure jetait un éclat igné; sa barbe dardait des flammes fauves.
Pénétrant cette pensée, la goule attirait jusque sous son haleine la tête de son compagnon.
– Ores, dit-elle, tu as Satan pour seigneur. N'y aura peste ni mal qui te porte nuisance. Tu mettras à sac Jehan de Montrevel et le defferas comme vile bête.
Un flot d'amertume trempait le jeune homme de ses brunes ombres. Mais de cette nuit se détachait la blancheur du lys, la pâle joue de Jehanne.
– Courage et vertu me fault. Je ne pourrai jamais, répondit-il.
þ Et tu cueilleras, acheva la sorcière, la fleur d'amour que tu as semée au cœur de Jehanne. Et lors lui arracheras l'âme, car elle t'a trahi et s'est vendue. Va, mon fiancé, en pays de France. Je te ceindrai les reins de la corde d'un supplicié. Et Satan te donnera courage et force.
Le ciel flambait, les sapins s'entrechoquaient avec des piaillements lamentables.
– Jamais, répondit Udalric bouleversé.
– Jamais! répéta la vieille en se redressant de toute sa hauteur. Ne sais-tu que tu es chose mienne? Si je voulais, tu ramperais sous mon talon. Viens donc ici, esclave de Satan, et je te marquerai le signe de conquête.
Udalric recula, mais la femme bondit comme un tigre, l'étreignit jusqu'à l'étouffer et plaça sa bouche sur son front.
– Je t'ai donné le baiser des épousailles, dit-elle en ricanant. Tu les festoieras chaque soir en buvant le vin de France, ambroisie, clairet ou hypocras blanc.
– Sur mon âme damnée qui est tienne, je te le jure, hurla l'écuyer anéanti.
Après un long évanouissement, il se releva. Déjà l'aurore glissait ses premiers rayons au travers des sapins.
Comme il avait bu toutes les horreurs, il crut sortir d'un affreux cauchemar.
Un amas difforme de chairs ensanglantées reposait sur la pierre. Une des faces portait l'empreinte d'une chaussure moulée dans le granit par un bizarre effet de la foudre.
La sorcière a trépassé, pensa Udalric. Puis, portant la main à son front comme pour en chasser un souvenir, il y ressentit une vive douleur.
Il partit. Les étincelles jaillissaient des pavés du chemin. Sous l'éperon de son cavalier, le cheval, l'œil en feu, les narines frémissantes, galopait d'une façon vertigineuse. Cela dura six jours ainsi à travers prés et forêts, par monts et par vaux. A peine Udalric accordait-il un moment de repos à sa monture qui, haletante, les flancs humides de sang et de sueur, menaçait de s'abattre à chaque instant.
Bruit, chant et joie au château de Valufrin! Dans la grande salle, le seigneur tient table ouverte. Vins et gibiers se succèdent rapidement. Jongleurs et ménétriers chantent des lais, des ballades et des bacchanales, aux applaudissements de la brillante société. Puis les danses remplacent les chansons sous la conduite de Jehan et de Jehanne. Pages et valets amusent la ronde villageoise et fixent sur leur maître des regards malicieux.
Udalric est là, mais plus les autres sont joyeux, plus il est taciturne et rêveur. Pour noyer son chagrin, il multiplie les rasades, mais la haine gronde dans son cœur à mesure que la raison s'égare. L'ivresse fait défiler sous ses yeux injectés de sang tout un cortège de fantômes aux contorsions menaçantes. De frénétiques envies illuminent son cerveau, et la pensée du crime attache à son front son diadème sombre. La morsure de la sorcière en était le joyau.
Les lustres s'éteignent. Les invités s'éclipsent. Udalric voit passer Jehan et Jehanne unis à jamais. La soif du sang arme son bras. Il frappe, mais dans le vide, puis, désespéré, il recommence sa course échevelée. On ne le revit jamais.


