En abordant ce mystérieux sujet, notre main tremble et notre plume hésite à tracer quelques lignes. Comment redire, en effet, tout ce que nous savons, sans répandre le trouble dans les esprits et l'épouvante dans plus d'un foyer? La tradition populaire, toujours si bien informée, même sur les choses d'outre-tombe, nous fournit des renseignements aussi précieux que terrifiants.
Ami lecteur, ne cherche pas la Mauvaise Tour, car le caprice de l'homme l'a renversée après l'avoir édifiée. Construite en plein moyen âge, elle était, dans la cité des Zæhringen, une dépendance du palais de la Préfecture, à la rue de Morat. Bien digne du nom qui lui fut infligé, elle offrait au criminel une ironique hospitalité et lui réservait toutes les jouissances et tous les raffinements de volupté que savent procurer aux patients les instruments de torture les plus perfectionnés. Malheur à l'infortuné qui franchissait le seuil fatal! Bientôt la lourde pierre allongera son corps, disloquera ses os, fatiguera ses membres et arrachera des cris de douleur à sa sensibilité et des aveux à son innocence même. Bientôt sa mémoire se troublera, sa raison s'égarera, et comme un voile sombre, comme un crêpe funèbre sera jeté sur ses yeux et lui cachera l'affreuse réalité du présent et les désolantes menaces du lendemain.
La nuit, après avoir tant souffert, il trouvera un nouveau supplice dans le sommeil même, car son repos sera agité par d'horribles visions: un gibet dressé à ses côtés l'attirera en le fascinant, ou bien, auprès d'un bûcher consciencieusement préparé, il sentira déjà la chaleur des flammes dévorantes, ou bien enfin, un sac, un hideux sac, étrange cercueil, sera là ouvert pour le recevoir tout vivant et lui garantir un bon accueil dans les eaux de la Sarine. Qui redira tous les cauchemars qui ont effrayé les pauvres captifs ? Que de fois, réveillés en sursaut, ils ont tressailli sur leur grabat, ont poussé un cri déchirant, croyant voir à travers les ténèbres ici l'impassible bourreau et le fer brillant et le feu pétillant, là leur corps palpitant dans la poussière et le sang!
Pour comble de calamité, quelques-uns, nullement endormis et nullement privés de leur bon sens, ont vu, de leurs yeux vu, ont entendu, de leurs oreilles entendu, un spectre sanglant enveloppé d'un long linceul blanc, se promenant vers minuit sur les remparts du donjon, traînant de ses pieds et de ses mains de lourdes chaînes et jetant tantôt vers le ciel, tantôt vers la terre, des gémissements déchirants. Sept fois, le fantôme faisait le tour de l'enceinte et semblait disparaître, comme écrasé par une force surhumaine; sept fois, il se redressait comme un infortuné que la violence du désespoir soulève au-dessus de quelque abîme prêt à l'engloutir. A chaque apparition, il était plus repoussant et plus couvert de plaies et de blessures; enfin, ce n'était plus qu'un horrible mélange d'os et de chair meurtris et traînés dans la fange. Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.
Trois nuits successives, vers la Toussaint, le même phénomène se renouvelait. Alors tous les prisonniers tremblaient, les habitants des maisons voisines se signaient trois fois, le passant détournait ses regards, fermait ses oreilles et accélérait sa marche. Parfois même, dans les obscurités du cachot, un condamné qu'invitait l'échafaud entendait comme des instruments de torture qui s'agitent et comme des ossements froissant d'autres ossements.
En vain on eut recours aux prières des fidèles et aux exorcismes de l'Eglise; en vain, vers le milieu du XVIIe siècle, les magistrats s'émurent et ordonnèrent des enquêtes. On ne put que constater l'exactitude des faits, et l'on vit des braves s'effrayer au récit de ces événements nocturnes, eux qui n'avaient point tremblé sur les champs de bataille. C'est ainsi que le vieux général König lui-même ne pouvait songer à ces lugubres visions sans ressentir un frisson qui traversait tout son être et lui faisait éprouver comme le froid de la tombe.
Et maintenant, cher lecteur, respirons en paix et dormons tranquilles, car tout a disparu. Les fantômes eux-mêmes ont pris congé de Fribourg. D'aucuns prétendent – mais comment le prouver – qu'ils n'ont plus osé se montrer depuis que l'on a enfermé à la Mauvaise Tour les principaux auteurs de l'insurrection de janvier 1847. C'est qu'on a beau être de l'autre monde, on tient à la bonne compagnie.
L'année suivante, dans la séance du 20 janvier, pour enlever aux défunts toute tentation de revenir troubler le repos des vivants, le Grand Conseil décida la démolition du fameux édifice. C'était vraiment couper le mal à sa racine.
Enfin, le 31 janvier, une fête populaire eut lieu dans notre libre cité. Deux bûchers furent préparés sur la place de Notre-Dame. On disposa sur l'un les pièces diverses formant le dossier de la procédure dirigée contre les imprudents révoltés. On entassa sur l'autre les instruments de supplices que plusieurs siècles avaient utilisés. Bientôt, en présence des autorités cantonales et municipales, sous les yeux d'une foule considérable, de noirs tourbillons de fumée s'élevèrent vers le ciel, annonçant bien haut la destruction de mille souvenirs d'une ère cruelle.
Qui reprochera cet exploit au régime de l'époque? Parmi les mauvais tours joués au peuple, celui de la suppression de ce pénitencier n'est-il pas l'un des plus pardonnables ?


