Gédéo Waldvogel ou l'oiseau des bois [Freiburg / La Sarine / Suisse]

Publié le 8 juin 2025 Thématiques: Chant , Chasseur , Enfant , Foret , Mort , Ramoneur , Voix qui indique une chose ,

Ramoneur dans les bois
Ramoneur dans les bois. Source Midjourney
ajouter aux favoris Ajouter une alerte en cas de modification augmenter la taille du texte reduire la taille du texte
Source: Genoud, J. / Légendes fribourgeoises (1892) (6 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Bois des Pilettes / Freiburg / La Sarine / Suisse

Il était ramoneur. Oh! le vilain état ! diront les uns. Oh! quelle figure emmâchurée! diront les autres. Echelle, balai, raclette, habit de suie! quel bel équipage!

Son état, laid ou non, il ne l'avait pas choisi. Il n'avait que six ans. Un matin son père le fit quérir sur la place des Rames où il jouait. On l'habilla de toile, on lui mit un bonnet noir sur les yeux et les oreilles, une raclette en main, un balai sous le bras, on dressa une échelle devant une cheminée, et son père dit : « Gédéon, tu vois ce grand trou noir, tu vas monter là haut et me ramoner çà, au contentement des gens. Puis tu redescendras, tendras la main et me porteras dix cruches, pour lesquelles tu recevras à dîner. Est-ce clair ? »

Clair, oui, aurait fait ou pensé un des polissons de ce siècle de lumières, en tout cas plus clair en bas qu'en haut. Mais la jeunesse d'autrefois craignait Dieu, les parents et la verge. Pour celle-ci, père Waldvogel ne la ménageait pas. Ayant donc bien prié saint Gédéon, vainqueur des Gabaonites, le pauvre petit se lança courageusement à travers les brouillards du foyer et les horreurs de la suie, au risque de se crever les yeux, de se rompre les côtes et de se casser bras et jambes.

Ce jour fut décisif pour la vocation de Waldvogel. Depuis lors, jusqu'à sa mort, il ne fit plus que deux choses: ramoner et prier. Je me trompe : il allait parfois à la chasse du menu bois et des branches sèches pour sa sœur Maïsson. Celle-ci partageait sa misère, faisait son café du matin et du soir, préparait les pommes de terre pour midi. Dans la chambre de Waldvogel, on remarquait un second grabat; là couchait un ami malheureux, un pauvre aveugle, Bionda. Petit homme à figure piémontaise, cet infortuné, avec son habit rouge-tuile, était adossé tout le jour au parapet du Court-chemin, où il jouait modestement du violon, devant une image treillissée de la Vierge, ayant à ses pieds une corbeille de bons-dieux, de madones et d'angelots encadrés. Physionomie résignée et profondément triste, il ne demandait rien, recevait avec une gratitude mélancolique, souffrait beaucoup sans se plaindre jamais.

Waldvogel, lui, était un joyeux pauvre. Que lui importait de revêtir de noires guenilles? Dans la forêt, bucheronnant, et dans la cheminée, ramonant, partout il pouvait chanter et cela lui suffisait. Il chantait de vieux noëls, les chansons du métier et le bon Dieu des bonnes gens. Comme il aimait des strophes telles que les suivantes :

Petits enfants, quand je ramone,
N'ayez pas peur;
Car, si bien noire est ma personne,
Blanc est mon coeur

Petits enfants, quand je ramone,
D'un bras puissant,
Loin que mon racloir vous étonne, Chantez gaîement.

Car, où l'oiseau des bois ramone,
Au nom de Dieu,
On n'a vu sourciller personne
Au glas du feu.

Un ramoneur, pour les enfants, est un épouvantail. A la simple vue d'un homme noir, portant balai sous le bras et écuelle en bandoulière, les plus petits moutards, interrompant leurs jeux, poussent des cris épouvantables et cherchent un refuge sous le tablier et jusque sous le jupon maternel: mama, mama! moneu, moneu !

Ce spectacle et ces cris déchiraient l'âme tendre de Waldvogel. Il aimait tant les enfants, et ceux-ci fuyaient à son approche comme à celle d'un loup. Enfin, il s'avisa d'un stratagème ne plus entrer dans une maison sans être escorté d'un cent d'images ou de billes à distribuer au peuple enfantin. Succès complet! En peu de temps, loin de continuer à être un objet de terreur, il fut chéri des marmousets de tout âge et de toute condition. Enfants portant-robes, élèves de la primaire, élèves des Frères, principistes même et moyens, du plus loin qu'ils l'apercevaient, tous se mettaient à crier: Waldvogel, Waldvogel, des images, des images ! Et Waldvogel, accablé de sa propre gloire, ne savait comment suffire à toutes les commandes. Il rentrait chez lui poursuivi et exténué, fêté par les mêmes acclamations. Chose bien certaine le plus beau jour de sa vie fut celui où il parvint à rendre les ramoneurs populaires parmi l'enfance et à dissiper un absurde préjugé qui les reléguait au rang des parias de la société.

La pensée de ce triomphe fut, du reste, son unique jouissance ici-bas, car jamais il ne cherchait quelque plaisir autour d'une table d'auberge. Les dimanches et les fêtes, on ne le voyait qu'à l'église. Entrait-on à Notre-Dame ou se rendait-on à la chapelle des Ermites, aux Cordeliers, si la porte s'ouvrait avec peine et qu'un homme se levât pour laisser libre passage, homme qui était venu le premier, mais qui par humilité se tenait derrière la porte, c'était notre Oiseau des bois, machuré, chétif, oublieux de tout ce qui l'environnait, les bras en croix, abîmé dans sa prière. Il suivait tous les exercices, il assistait à toutes les cérémonies. Rarement il sortait avant l'heure de la fermeture du sanctuaire et l'ordre du sacristain. Alors encore, il s'agenouillait sous le porche pour prier les Saints et la bonne Vierge qui l'aidaient à supporter sa misère. N'ôtez donc point les solennités religieuses au peuple elles sont pour lui le seul spectacle et la grande consolation..

Ainsi vivait le naïf et pieux Waldvogel, priant et ramonant, lorsqu'un jour d'automne, il eut la fantaisie d'aller bûcheronner dans le bois des Pillettes, à quelques minutes de la ville.

Comme troublée par quelque pressentiment, Maïsson ne paraissait pas satisfaite de cette excursion. Tant que Gédéon fut occupé à son accoutrement de bûcheron, elle put se contenir. Mais quand, la corde autour des reins et la hache au poing, elle le vit prêt à sortir de leur réduit :
– Gédéon, dit-elle, où vas-tu ?
– Mais où va-t-on avec la hache et la corde ?
– Dans quel bois ?
– Aux Pillettes.
– Tu ferais mieux de rester, tu as une cheminée à ramoner en l'Auge.
– J'irai après dîner, l'heure vient, il te faut des bûchettes, Maïsson.
– Il fait un épais brouillard, Gédéon.
– Un bon feu chasse le brouillard, Maïsson, et pour allumer le foyer, il faut des bûchettes.
– Eh bien, va! à la garde de Dieu !

Et Maïsson soupira en disant ces mots. Au même instant, le chat miaula, le bois de lit fit entendre un craquement comme une âme en peine, et le Livre de lecture de la famille tomba du poële sur le plancher.

Waldvogel était parti et gravissait d'un pas décidé la montueuse rue des Hôpitaux-Derrière. Arrivé sous la voûte des Ursulines, il rencontre un conseiller communal qui lui avait toujours témoigné de la bienveillance et dont il ramonait la cheminée deux fois par an.
– Waldvogel, avant d'aller au bois, viens partager une chopine avec moi.
– Monsieur le conseiller, vous êtes bien. bon. Mais il est bientôt huit heures, et j'ai du travail devant moi jusqu'à midi.
– Waldvogel, quand on a bu un petit coup, on travaille avec plus de courage.
– Grand'merci, monsieur le conseiller. Pour aujourd'hui, pas possible. Une autre fois.

Et l'enragé Waldvogel de s'éloigner d'un pas plus rapide encore, de traverser les Places presque à la course, d'enfiler la rue de Romont, de franchir la porte et d'enjamber le sentier qui conduit aux Pillettes.

Il entra dans le bois des Pillettes.....

Voici midi. Maïsson Maïsson et Bionda mangèrent tout seuls leurs pommes de terre, Maïsson se promettant de bien gronder le retardataire. On couvrit sa portion sur le fourneau. Une heure, deux heures, quatre heures sonnèrent, point de Waldvogel. Six heures sonnèrent, la portion attendait encore. Maïsson commençait à s'inquiéter et pleurer. La nuit couvrit tout de ses voiles. Waldvogel ne revenait point. Maïsson et Bionda se troublèrent vivement. On se mit en campagne. On chercha toute la nuit, on chercha tout le lendemain, le surlendemain! On fouilla en tous sens le taillis des Pillettes. On ne trouva Waldvogel ni vivant, ni mort; on n'aperçut ni son chapeau, ni sa hache, ni sa corde, ni son faix de bois.

Quelques jours après, on entendait sur le marché, en passant près des maraîchères, se glisser à l'oreille ces mots mystérieux :
– Savez-vous où est Waldvogel? Je vous le dirai, moi... Tué par un seigneur de Fribourg qui, chassant au bois des Pillettes, a pris le noir Waldvogel pour une pièce de gibier.

Mais une nuit que Maïsson pleurait accoudée devant la pauvre fenêtre en papier de leur réduit qui regardait vers la Sarine, une voix d'une céleste mélodie fit entendre ces paroles :

Si vous cherchez l'oiseau des bois,
Ne cherchez pas au cimetière;
Ne le cherchez pas sur la terre,
Si vous cherchez l'oiseau des bois.

J'ai vu, rayonnant de lumière,
Sillonner l'air, l'oiseau des bois ;
Ne le cherchez plus sur la terre :
Il est ailleurs, l'oiseau des bois !

Maïsson ouvrit le vasistas : l'air était calme, les étoiles brillaient au firmament, la Sarine roulait comme d'ordinaire ses mugissantes eaux; la voix s'était éloignée, mais du côté du Botzet, elle crut encore distinguer les derniers sons de la voix consolatrice :

Ne le cherchez plus sur la terre :
Il est ailleurs, l'oiseau des bois !


Partager cet article sur :