La légende du Pas du Moine [Schwarzsee / La Gruyère / Suisse]

Publié le 11 juin 2025 Thématiques: Abbaye | Monastère , Animal , Berger , Chasser d'un lieu , Empreinte , Empreinte dans la roche , Lac , Légende chrétienne , Moine , Origine , Paysan , Pierre | Roche , Prière , Serpent ,

Pas du Moine
Pas du Moine. Source Fribourg.ch
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Source: Genoud, J. / Légendes fribourgeoises (1892) (4 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Pas du Moine / Schwarzsee / La Gruyère / Suisse

Une année, les Hautes-Combes étaient devenues le rendez-vous de tous les serpents de la contrée. Petits et grands, inoffensifs et méchants, ils peuplaient les pâturages et pénétraient jusque dans les chalets. Ces dangereux visiteurs s'attachaient aux pis des vaches, leur suçaient le lait, puis le sang, et leur donnaient enfin le coup mortel. On dit même que plus d'un armailli a ressenti au milieu de la nuit quelque chose de froid se glisser le long des reins et des jambes; réveillé en sursaut, il a voulu crier, mais soudain le reptile l'a empoisonné de son venin et étranglé.

Ayant épuisé tous les moyens naturels pour exterminer ces maudits ennemis, les montagnards songèrent enfin à consulter les Chartreux de la Valsainte.

Deux d'entre eux arrivèrent au couvent juste à minuit. C'était l'heure où les religieux se rendaient à l'église pour psalmodier leur long office. Nos armaillis se mirent humblement sur leur passage, et quand ils les virent défiler lentement, enveloppés dans leur robe blanche, la tête perdue sous le capuchon, ils s'écrièrent: « Hommes de Dieu! ayez pitié de nous! Un fléau s'appesantit sur nous. Venez bénir nos terres et nos troupeaux et détruire les maléfices du diable. »

Touché de cette requête, le Prieur, parlant au nom de tous ses confrères, interrogea les deux paysans et leur répondit enfin : « J'irai et je sauverai ces braves gens que l'enfer persécute. Priez ici jusqu'à ce que vous entendiez sonner l'Angelus. Priez et demandez pardon à Dieu de vos péchés et de ceux de vos compagnons d'infortune. »

Trois heures plus tard, le Prieur prit son étole et une croix sainte ornée de reliques. Il s'arma aussi d'un bâton, puis il suivit les armaillis déjà rassurés sur le résultat de leur démarche.

La lune, à son plein quartier, éclairait vallées et montagnes. La nuit était superbe. On n'entendait que la respiration bruyante des torrents et des ruisseaux, puis bien loin, bien loin, sur un petit monticule, un hibou jetait aux échos, à travers le silence de la nature, son hululement triste et monotone.

Les armaillis et le Prieur marchaient gravement, par le chemin le plus court. De rares paroles interrompaient leur prière. Quand ils atteignirent le sommet de la montagne, la lune s'était presque effacée; à son tour l'étoile du matin pâlit et les premières lueurs de l'aube rougirent l'horizon. Aussitôt tout sembla ressusciter dans la création : le coq de bruyère sonna le réveil, les merles se mirent à siffler, les perdrix s'élancèrent de leurs buissons et des troupeaux remplirent l'air de leurs beuglements et du tintement de leurs clochettes.

Pourtant, à mesure que nos trois voyageurs approchaient des Hautes-Combes, l'animation. matinale diminuait: on eût dit le voisinage d'un désert. Nulle vache ne broûtait l'herbe haute et abondante; aucun nuage de fumée ne s'élevait au-dessus des chalets d'alentour. Tout annonçait la présence d'une calamité.

Cependant le Prieur récitait une litanie à laquelle ses deux compagnons répondaient avec dévotion.

Soudain des sifflements aigus déchirent leurs oreilles; tous s'arrêtent instinctivement; ils écoutent et regardent inquiets.

« Voyez-vous là-bas, près de cette mare, dit un armailli, voyez-vous ce tas de serpents ? C'est bien là que, chaque matin, les horribles bêtes se réunissent pour boire avant de continuer dans les pâturages leur œuvre de destruction. »

Le moment solennel approche. Le Prieur étend comme une visière sa main sur ses yeux et distingue, à une centaine de pas, une multitude grouillante de serpents qui se tordent, s'enlacent, rampent ou se dressent d'une façon. effrayante.

Alors, passant son étole autour du cou et sortant la croix sainte, le religieux dit aux montagnards: « Restez ici et priez votre chapelet. »

Puis, d'un pas ferme comme celui du Christ sur la mer, il s'avance vers l'armée maudite. Les sifflements redoublent, plus terribles qu'auparavant.

Le moine continue à s'approcher.

Une fois en face des horribles animaux, il trace dans les airs le signe de la croix et s'écrie d'une voix impérieuse :
– Seigneur Jésus, qui avez donné à vos Apôtres le pouvoir de chasser les démons, d'enchaîner les dragons et d'arrêter les serpents, faites que ce pâturage soit délivré du fléau qui le désole !

A ces mots, il s'agenouille et récite en latin une longue oraison. Quand il se releva, déjà le ciel s'était obscurci, des nuages noirs s'amoncelaient à l'orient et à l'occident, tandis que les serpents agitaient leur tête redoutable.

Une seconde fois, le Prieur fait dans leur direction le signe de la croix et ajoute :
– Etres maudits, partez et disparaissez à jamais!

Des sifflements de rage retentissent. Crispant leur peau écailleuse, se tordant comme des fétus de paille dans le feu, les monstres reculent lentement, lentement, pareils à un amas apporté par l'océan et qui redescend du rivage dans la profondeur des eaux.

Le saint homme les suit pas à pas, fixant constamment sur eux un regard inexorable.

Soudain un éclair brille et le tonnerre gronde l'orage est suspendu comme un plafond de fumée et de feu sur le plateau des Hautes-Combes. Troublés par cette voix de la foudre, les serpents se taisent et reculent encore.

Toute la nature semble bouleversée. Le vent souffle avec violence, hérissant les herbes, agitant convulsivement les feuilles des buissons et soulevant les vêtements du Chartreux.

Les armaillis tremblent, craignant que tous ces phénomènes ne soient l'annonce de la fin du monde.

Cependant les serpents arrivent à l'extrémité de la paroi de rochers baignée par le lac. Voyant alors leur retraite coupée, ils poussent un sifflement si aigu que le moine tressaille à son tour et se signe de nouveau.

Enfin il baise sa croix bénite, s'avance encore d'un air résolu vers les hideux reptiles qui, se serrant les uns contre les autres, forment maintenant comme une vivante pelotte garnie de dards.

– Esprits malfaisants, s'écrie-t-il, soyez dispersés par la colère divine !

Puis il étend son bras armé de la croix. Alors des éclairs tout rouges jaillissent des nuages comme si ces derniers eussent été gonflés de sang, un sourd grondement retentit au loin et la foudre, se détachant des hauteurs du ciel, tombe sur les serpents et les précipite dans les abîmes du Lac-Noir.

Affreuse chute qui fit refluer l'eau sur les bords, mais aussitôt après un magnifique arc-en-ciel apparut sur le Kaiseregg et un soleil brillant dissipa les derniers vestiges de l'orage.

Depuis ce jour, on n'a plus revu de serpents aux Hautes-Combes, mais ce qu'on y voit encore, c'est l'empreinte que le saint religieux laissa sur le bord du précipice, quand il frappa du pied le rocher en prononçant son dernier anathème.

En reconnaissance de cette miraculeuse délivrance, les armaillis des Hautes-Combes n'ont point cessé, depuis cette époque, d'apporter chaque année de la bonne crême et de beaux fromages au couvent de la Valsainte.


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