La légende du retour de Bos de Bénac [Barry (Hautes-Pyrénées)]

Publié le 8 août 2023 Thématiques: Animal , Coq , Croisade , Diable , Diable défait , Diable roulé , Empreinte dans la roche , Entrer dans les ordres , Libération , Mariage , Noblesse , Origine d'une trace dans la roche , Pacte avec le Diable , Prisonnier , Retour , Ruse , Vol dans les airs ,

Chateau de Bénac
Sotos, CC BY-SA 4.0 , via Wikimedia Commons
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Source: Taine, Hippolyte / Voyage aux eaux des Pyrénées (1855) (9 minutes)
Lieu: Ancien château de Bénac (traces) / Barry / Hautes-Pyrénées / France

Bos de Bénac était un bon chevalier, grand ami du roi saint Louis; il alla en croisade dans la terre d'Égypte, et tua beaucoup de Sarrasins pour le salut de son âme. Mais à la fin, les Français furent défaits dans une grande bataille, et Bos de Bénac laissé pour mort. On l'emmena prisonnier le long du fleuve, du côté du soleil, dans un pays où la peau des hommes était toute brûlée par la chaleur, et il y fut dix ans. On le fit pâtre de troupeaux, et on le battait souvent, parce qu'il était Franc et chrétien.

Un jour qu'il s'affligeait et se lamentait dans un lieu désert, il vit paraître auprès de lui un petit homme noir, qui avait deux cornes au front, un pied de chèvre et l'air plus méchant que les plus méchants Sarrasins. Bos était si accoutumé à voir des hommes noirs qu'il ne fit pas le signe de croix. C'était le diable qui lui dit en ricanant: « Bos, à quoi t'a servi de combattre pour ton Dieu ? Il te laisse valet de mes valets de Nubie; les chiens de ton château sont mieux traités que toi. On te croit mort, et demain ta femme se marie. Va donc traire tes brebis, bon chevalier. »

Bos poussa un grand cri et pleura, car il aimait sa femme; le diable feignit d'avoir compassion de lui. « Je ne suis pas si méchant que le disent tes prêtres. Tu t'es bien battu ; j'aime les gens braves; je ferai pour toi plus que le crucifié, ton ami. Cette nuit tu seras dans ton beau pays de Bigorre. Donne-moi en échange un plat de noix de ta table. Eh bien, te voilà embarrassé comme un théologien. Crois-tu que les noix aient des âmes? Allons, décide-toi. »

Bos oublia que c'est péché mortel de donner quelque chose au diable, et lui tendit la main. Aussitôt il fut emporté dans un tourbillon; il aperçut au-dessous de lui un grand fleuve jaune, le Nil, qui s'allongeait, ainsi qu'un serpent, entre deux traînées de sable; un instant après, une ville étendue sur la grève comme une cuirasse; puis des flots innombrables alignés d'un bout de l'horizon à l'autre, et sur eux, des vaisseaux noirs pareils à des hirondelles; plus loin, une île à trois côtés, avec une montagne creuse pleine de feu et un panache de fumée fauve; puis encore la mer. La nuit tombait, quand une rangée de montagnes se leva dans les bandes rouges du couchant. Bos reconnut les cimes dentelées des Pyrénées, et fut rempli de joie.

Le diable lui dit : « Bos, viens d'abord chez mes serviteurs de la montagne. En bonne conscience, puisque tu rentres au pays, tu leur dois une visite. Ils sont plus beaux que tes anges, et t'aimeront, puisque tu es mon ami. »

Le bon chevalier eut horreur de penser qu'il était l'ami du diable, et le suivit à contre-cœur. La main du diable était comme une serre, il allait plus vite que le vent; Bos traversa d'un élan la vallée de Pierrefitte, et se trouva au pied du Bergonz, devant une porte de pierre qu'il n'avait jamais vue. La porte s'ouvrit d'elle-même avec un bruit plus doux qu'un chant d'oiseau, et ils entrèrent dans une salle haute de mille pieds, toute en cristal, flamboyante comme si le soleil eût été dedans. Bos vit trois petites femmes grandes comme la main, sur des sièges d'agate; elles avaient des yeux clairs comme l'eau verte du Gave; leurs joues avaient le vermillon de la rose sans épines; leur robe blanche était aussi légère que la vapeur aérienne des cascades; leur écharpe était de la couleur de l'arc-en-ciel. Bos crut l'avoir vue autrefois flottante au bord des précipices, lorsque la brume matinale s'évaporait aux premiers rayons. Elles filaient, et leurs rouets tournaient si vite qu'on ne voyait pas la roue. Elles se levèrent toutes ensemble, et chantèrent de leur petite voix argentine: « Bos est revenu; Bos est l'ami de notre maître; Bos, nous te filerons un manteau de soie en échange de ton manteau de croisé.

Un instant après, il était devant une autre montagne qu'il reconnut à la clarté des étoiles. C'était celle de Campana, qui sonne lorsqu'il arrive malheur au pays. Bos se trouva dedans, sans savoir comment cela s'était fait, et vit qu'elle était creuse jusqu'au sommet. Une cloche énorme d'argent bruni descendait de la plus haute voûte; un troupeau de chèvres noires était attaché au battant. Bos comprit que ces chèvres étaient des diables; leurs queues courtes frétillaient convulsivement; leurs yeux étaient comme des charbons allumés; leur poil tremblait et se recroquevillait comme les rameaux verts sur la braise; leurs cornes étaient pointues et tortues comme des épées de Syrie. Quand elles aperçurent Bos et le démon, elles vinrent sauter autour d'eux avec des bonds si brusques et des yeux si étranges, que le bon chevalier sentit le cœur lui manquer. Ces yeux formaient des figures cabalistiques et dansaient à la façon des feux follets d'un cimetière; puis elles se mirent sur une seule ligne et coururent en avant; le battant d'acier heurta la paroi sonore, une voix immense sortit en roulant de l'argent qui vibrait; Bos crut l'entendre jusqu'au fond de sa cervelle; les palpitations du son coururent par tout son corps; il frémit d'angoisse, comme un homme en délire, et entendit distinctement la cloche qui chantait : « Bos est revenu; Bos est l'ami de mon maître; Bos, ce n'est point la cloche de l'église, c'est moi qui sonne ton retour.»

Il se sentit encore une fois enlevé dans l'air; les arbres enracinés dans le roc pliaient devant son compagnon et lui, comme sous l'orage; les ours hurlaient lamentablement; des troupeaux de loups fuyaient en frissonnant sur la neige. De grands nuages roux couraient dans le ciel, déchiquetés et tremblotants comme des ailes de chauve-souris. Les malins esprits des vallées se levaient et tourbillonnaient dans la nuit. Les têtes des rocs semblaient vivantes; il croyait voir l'armée des montagnes s'ébranler et le suivre. Ils traversèrent un mur de nuages et s'arrêtèrent sur le pic d'Anie. Au même instant, l'éclair fendit la masse de vapeurs. Bos vit un fantôme haut comme un grand pin, la face ardente comme une fournaise, enveloppé de nuées rouges. Des auréoles violettes flamboyaient sur sa tête; la foudre rampait à ses pieds en traînées éblouissantes; tout son corps resplendissait d'éclairs blancs. Le tonnerre éclata, la cime voisine croula, les roches renversées fumèrent, et Bos entendit une voix tonnante qui disait : Bos est revenu; Bos est l'ami de mon maître; Bos, j'illumine la vallée pour ton retour, mieux que les cierges de ton église.

Le pauvre Bos, trempé d'une sueur froide, fut porté tout d'un coup au pied du château de Bénac, et le diable lui dit : « Bon chevalier, va donc retrouver ta femme! » Puis il se mit à rire avec le bruit d'un arbre qui craque, et disparut, laissant derrière lui une odeur de soufre.

Le matin paraissait, l'air était froid, la terre mouillée, et Bos grelottait sous ses lambeaux, lorsqu'il vit venir une cavalcade superbe des dames en robes de brocard, couturées d'argent et de perles, des seigneurs en harnois d'acier poli, avec des chaînes d'or, de nobles palefrois sous des housses écarlates, conduits par des pages en veste de velours noir; puis l'escorte des hommes d'armes, dont les cuirasses luisaient au soleil. C'était le sire d'Angles qui venait épouser la dame de Bénac. Ils défilèrent longuement sur la rampe et s'enfoncèrent sous le porche obscur.

Bos courut à la porte; mais on le renvoya en lui disant: « Bonhomme, reviens à midi, tu auras l'aumône avec les autres. »

Bos s'assit sur une roche, tourmenté de colère et de douleur. Il entendait dans le château des fanfares de trompettes et le bruit des réjouissances. Un autre allait lui prendre sa femme et son bien; il serrait les poings et roulait des pensées de meurtre; mais il n'avait pas d'armes : il prit patience, comme il avait fait tant de fois chez les Sarrasins, et attendit.

Tous les pauvres du voisinage s'assemblèrent, et Bos se mit avec eux. Il n'était pas humble comme le bon roi saint Louis, qui lavait les pieds des mendiants; il eut grande honte de marcher parmi ces porte-besaces, contrefaits, goitreux, aux jambes torses, aux dos voûtés, mal couverts de méchantes capes rapiécées et trouées et de guenilles en loques; mais il eut bien plus de honte encore, lorsqu'en passant sur le fossé plein d'eau claire il vit sa figure brûlée, ses cheveux hérissés comme le poil d'une bête fauve, ses yeux sauvages, tout son corps maigri et meurtri; puis il pensa qu'il n'avait pour vêtement qu'un sac déchiré et la peau d'une grande chèvre, et qu'il était plus hideux que le plus hideux mendiant. Ceux-ci criaient louange aux mariés, et Bos de fureur grinçait les dents.

Ils suivaient le haut corridor, et Bos vit par la porte l'ancienne salle du festin. Ses armures y pendaient; il reconnut les andouillers des cerfs qu'il avait tués à coups de flèches, les têtes des ours qu'il avait tués à coups d'épieu. La salle était pleine, et la joie du festin montait haut sous les voûtes; le vin du Languedoc coulait largement dans les coupes; les conviés portaient la santé des fiancés. Le sire d'Angles causait bien bas avec la belle dame, qui souriait et tournait vers lui son doux regard. Quand Bos vit ces lèvres roses sourire et ces yeux noirs rayonner sous le capulet d'écarlate, il sentit son cœur mordu par la jalousie, bondit dans la salle et cria d'une voix terrible « Hors d'ici, traîtres; je suis le maître d'ici, Bos de Bénac!

« Mendiant et menteur! dit le sire d'Angles. Nous avons vu Bos tomber mort sur le bord du fleuve d'Égypte. Qui es-tu, misérable vagabond? Ta figure est noire comme celle des damnés Sarrasins. Vous êtes tous les amis du diable; c'est le malin esprit qui t'a conduit ici. Chassez-le et lâchez les chiens sur lui. »

Mais la dame miséricordieuse demanda qu'on fit grâce au malheureux fou. Bos, blessé par sa conscience, croyant que chacun savait son péché, s'enfuit le visage dans ses mains, ayant horreur de lui-même, et ne s'arrêta que dans une fondrière déserte. La nuit vint, et la cloche du mont Campana se mit à tinter. Il entendit bourdonner les rouets des fées du Bergonz. Le géant habillé de feu parut sur le pic d'Anie. Des images étranges se levèrent en son cerveau comme les rêves d'un malade. Le souffle du démon était sur lui. Il sentait sa raison se renverser et sa foi se dissoudre. Une légion de visions fantastiques chevauchait dans sa tête au bruissement des ailes infernales, et le ravissant sourire de la belle dame le piquait au cœur comme une pointe de poignard. Le petit homme noir parut près de lui et lui dit : « Comment, Bos, tu n'es pas invité à la noce de ta femme? Le sire d'Angles l'épouse tout à l'heure. Ami Bos, il n'est pas courtois! »

« Maudit de Dieu, que viens-tu faire ici? »

« Tu n'es pas reconnaissant; je t'ai tiré d'Égypte, comme Moïse ses badauds d'Israélites; et je t'ai transporté, non pas en quarante ans, mais en un jour dans la terre promise. Pauvre sot, qui t'amuses à pleurer! Veux-tu ta femme? donne-moi ta foi, rien davantage.... Va, les coups de fouet des Nubiens t'ont mis la couardise au cœur; tu n'oses te venger; les valets de chiens devraient te fouailler sur la place. Dors sur la neige, bon chevalier. Là-bas, où sont les lumières, le sire d'Angles embrasse ta femme. »

Le cœur de Bos bondit dans sa poitrine comme pour se briser « Seigneur mon Dieu, dit-il, en tombant à genoux, délivrez-moi du tentateur!» Et il fondit en larmes.

Le diable s'enfuit, chassé par cette prière ardente; les mains de Bos jointes sur sa poitrine rencontrèrent son anneau de mariage qu'il portait à son scapulaire. Il tressaillit de joie « Merci, Seigneur, et faites que j'arrive. »

Il courut comme s'il avait des ailes, franchit d'un saut la porte, et se cacha derrière un pilier de la galerie. Le cortége s'avançait avec des flambeaux. Quand la dame fut près de lui, Bos se leva, lui prit la main et lui montra l'anneau. Elle le reconnut et se jeta dans ses bras. Il se tourna vers l'assistance, et dit : « J'ai souffert comme Jésus-Christ; j'ai été renié comme Jésus-Christ. Hommes de Bigorre qui m'avez maltraité et renié, soyez mes amis comme autrefois.

Le lendemain Bos alla verser un plat de noix dans un gouffre noir, où souvent on entendait la voix du diable; ensuite il partit pour se confesser au pape. Au retour, il se fit ermite dans une caverne de la montagne, et sa femme devint nonne dans un couvent de Tarbes. Tous deux firent saintement pénitence, et méritèrent après leur mort de voir Dieu.

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Source: Cordier, Eugène / Les légendes des Hautes-Pyrénées (1878) (5 minutes)
Lieu: Ancien château de Bénac (traces) / Barry / Hautes-Pyrénées / France

Sous le très chrétien roi Louis IX de France, il y eut à Bénac, en Bigorre, un baron du nom de Bos, lequel, partant pour la croisade, dit à sa femme : « Je me suis croisé pour Notre-Seigneur, et je vais en Terre-Sainte combattre les infidèles. Je reviendrai, s'il plaît à Dieu. Mais, si je ne revenais point avant qu'il fût sept ans à compter de ce jour..., ma femme, tu seras libre alors de prendre un autre époux. » Il dit et il partit.

Or, les années s'écoulaient et Bos ne revenait point. Et il s'en fallait seulement de trois jours que la septième année ne fût accomplie. La dame de Bénac, qui était lasse de regarder du côté de la Terre-Sainte, n'espérant plus revoir son époux, commença à nourrir d'autres pensées, et lorsque le baron d'Astugue lui proposa sa main, elle ne s'en offensa point.

Cependant, le diable se présenta devant Bos, lequel était prisonnier dans le pays d'Egypte « Baron, lui dit-il, ta femme songe à se remarier, toi vivant, et son fiancé, c'est le seigneur d'Astugue. Laisseras-tu consommer cette infidélité?

– « Hélas! et que puis-je faire? » dit le baron, qui, outre qu'il n'était point libre, connaissait les distances.

– « Mais, reprit le diable, je m'offre à te servir, et pour prévenir le malheur dont tu es menacé, je te porterai en trois jours dans ton château de Bénac.» Le baron fut tenté. « Or, ajouta le diable, donne-moi, pour prix de ma peine, une seule goutte de ton sang. Ce n'est point payer cher pour un si prompt voyage... »

Mais le prudent baron : « Non, dit-il, » mon sang est à mon bon Seigneur, qui a versé le sien pour nous. Je le lui dois jusqu'à la dernière goutte.

– « Mais, reprit le diable, voudrais-tu de mes services gratuits? Je ne te demande qu'une parole: Mon diable, je suis à toi. »

– « Et ne suis-je pas déjà à mon Seigneur, pour lequel je me suis croisé ? » répondit le très prudent baron... Et l'on ne peut être à deux maîtres à la fois. »

Le diable marchandait : « Soit, dit-il, tu as des scrupules. Mais j'ai pitié de toi et je veux t'accommoder. Tu m'alloueras pour récompense, quand je t'aurai rendu dans la grand'salle de ton château, une part de dessert au souper de ta femme.

– « Ah! pour le dessert, dit le baron, » ravi d'en être quitte à si peu de frais, « j'y consens, je te le promets, et je tiendrai parole... Allons, diable, allons! et porte moi promptement dans mon château de Bénac..

Alors, le diable enleva le baron au-dessus de la mer. C'était un homme intrépide que ce baron, un homme de fer, et il n'avait point peur. Le diable lui disait de temps à autre « Cher baron! tu vois ce que je fais pour toi. Je pourrais te laisser choir dans la mer, au milieu des poissons : mais je t'aime tant, que je veux te remettre sain et sauf dans ton château de Bénac. En retour, ce serait d'une âme reconnaissante de te donner à moi : car je me donne à toi.»

Mais le baron n'écoutait ni les terribles séductions, ni les doucereuses menaces du diable, et répondait toujours : « Allons, diable! et conduis-moi là où tu as promis de me conduire. »

Ils approchaient le diable posa le baron à terre; c'était à une très petite distance du château : « Va, dit-il, et comme un pèlerin» mendiant, pénètre dans la grand'salle de » tes pères. Tu verras ton rival assis au » souper de ta femme. »

Le baron toucha la terre-ferme avec plaisir, et dans le même moment, un coq se mit à chanter. Le génie domestique, s'exprimant par cette voix, voulait-il le défendre contre les entreprises du démon? Celui-ci bondit, et en retombant, il enfonça sa griffe dans un rocher, où l'on en voit encore l'empreinte.

Néanmoins, le baron avançait d'un pas rapide, avec cette poignante curiosité de l'homme qui va trouver sa femme à table avec un rival. Il franchit la grand'porte: aussitôt, son vieux chien le reconnut, et il sauta de joie et il léchait ses mains; son cheval préféré hennit dans l'écurie. Bien que touché des marques d'une affection si persévérante chez de simples animaux, le baron, sans s'arrêter, alla droit à la salle du festin, où il aperçut, à l'éclat des flambeaux, son épouse qui soupait avec le baron d'Astugue et de nombreux convives. Il fut à elle et lui parla, mais elle ne le reconnut point, et il lui parla encore, mais elle se détourna de lui.

« Ah! s'écria-t-il douloureusement, suis-je donc si changé? Mon chien m'a reconnu, mes chevaux même hennissent à l'écurie : et ma femme ne veut pas retrouver en moi son époux ! » Alors il mit sous ses yeux la moitié d'un diamant qu'ils avaient partagé, lorsqu'ils se séparèrent, et comme elle avait conservé sa portion, elle la rapprocha, les deux moitiés s'ajustèrent si bien que la dame ne put douter plus longtemps de la présence du sire de Bénac.

Dans la stupeur que produisit une telle reconnaissance, et tandis que les convives, embarrassés, se consultaient mutuellement du regard, il arriva quelque chose de pis : car le diable parut, réclamant du baron l'exécution de sa promesse et une part au dessert de sa femme. Qu'on juge de l'effroi de toute cette assemblée ! Le baron seul ne se troublait point, parce qu'il avait une âme très forte: «Eh! bien, soit. Je tiendrai ma promesse.... » Et prenant quelques coquilles de noix : « Ce sera ton dessert et ta récompense, dit-il au diable. »

A ces mots, le malin- qui avait compté recevoir du baron l'un de ces aliments substantiels qui conservent la vie des hommes, et que, pour cette raison, on appelle dans le pays la grâce de Dieu, et qui attendait ces marques décisives d'une hospitalité qu'il eut aussitôt exploitée à son profit, frustré par une offre visiblement dérisoire, entra dans une colère d'autant plus affreuse qu'elle était impuissante. Il fit un bond terrible, et crevant le mur énorme de la cheminée seigneuriale, il s'enfuit en hurlant.

Jamais cette ouverture ne put être fermée depuis, quelque soin, quelqu'adresse qu'on y apportât; et l'on dit qu'elle était encore béante, quand vint la révolution, après laquelle le mur fut entièrement détruit.

Cependant, le baron, touché d'une si étrange aventure et de la conduite de sa femme, inquiet pour son salut des complaisances du diable : « Adieu, dit-il, oublieuse épouse; je vais, dans la solitude, ne me souvenir que de Dieu. » Le sire d'Astugue, déçu dans l'espoir d'ajouter à son bien la riche dot de la dame de Bénac, imita cette conduite. Et la dame resta sans époux.

Or, le diable, irrité depuis six cents ans de sa déconvenue dans le château de Bénac, y revient la nuit, sous la figure d'un chien blanc, et tourmente, jusque dans ses ruines, les paysans qui l'habitent.

J'ai suivi, dans cette légende, plutôt la tradition que les textes. C'est au peuple, non aux savants, à dire ces choses avec la naïveté qu'elles comportent et que je tenterais vainement de faire passer dans mes pages, quelque désir que j'en eusse.


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