La légende de la voix du Bevinco [Olmeta-di-Tuda (Haute-Corse)]

Publié le 26 avril 2023 Thématiques: Amour , Amour non partagé , Assassinat , Fleuve | Ruisseau | RIvière , Grotte , Mort , Orphelin , Prêtre | Curé , Prière , Remords , Suicide , Vengeance ,

Défilé du Lancone
Pierre Bona, CC BY-SA 3.0 , via Wikimedia Commons
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Source: Giustiniani J.-A. / Contes et légendes de la Corse (1934) (4 minutes)
Lieu: Défilé du Lancone / Olmeta-di-Tuda / Haute-Corse / France

I
Dans un de ces pittoresques villages qui dominent la belle vallée du Nebbio, vivait, il y a bien longtemps, un jeune homme du nom de Bertuccio qui était aimé de tous à cause de son caractère loyal et droit et admiré à cause de son courage. Or, Bertuccio était amoureux d'une jeune fille pauvre comme lui et belle comme le jour, et il croyait en être aimé. Mais voici que Memmo, homme fort riche et surtout fort orgueilleux, résolut de ravir à Bertuccio celle qu'il aimait et de l'épouser, non par amour mais par vanité et parce qu'il avait assez de fortune pour deux. Il n'eut pas de peine à convaincre la jeune fille et la nouvelle de leur mariage se répandit bientôt.

Bertuccio trouva un soir son rival et. lui dit : « Ecoute, Memmo, il paraît que tu épouses Maria. Tu ferais mieux, si tu n'es pas fou, de la laisser tranquille. » Memmo haussa les épaules et s'en alla.

Un mois après, il épousait à la petite église bondée d'invités la coquette et oublieuse Maria. Bertuccio, pâle et morne, assista jusqu'à la fin à la cérémonie puis il alla chez lui, s'arma d'un fusil et quitta le village où on ne le revit plus.

II
Un matin, Memmo et sa femme se rendaient par un sentier presque toujours désert à l'une de leurs propriétés. Ils parlaient, lui avec mépris, elle avec indifférence de celui qui, depuis un an, n'avait plus reparu quand un coup de fusil retentit tout à coup et le mari tomba, tué raide. Une seconde balle atteignit la femme en pleine poitrine et, à son tour, elle s'affaissa.

Alors Berluccio s'approcha et, après avoir poussé du pied les deux cadavres, il les traîna par les cheveux dans une grotte voisine au fond de laquelle n'avait jamais pénétré la lumière du jour. Là, il leur passa une corde autour du cou et les suspendit à une grosse racine qui sortait de terre. « Et ce n'est pas fini! » dit-il en sortant.

III
Douze ans après, par le même sentier presque toujours désert, une jeune fille rentrait seule au village où la nuit lentement commençait à descendre. Un homme armé lui barra soudain le passage.
« Qui es-tu ? lui dit-il.
— Une orpheline, répondit-elle en tremblant.
— Ah! et de qui ?
— Ma mère s'appelait Maria et mon père, Memmo.
— C'est bien, suis-moi !
Elle voulut supplier.
— Suis-moi, te dis-je, ou sinon !... » Et, la saisissant par le bras, il l'emmena.

Bertuccio — c'était lui — la conduisit dans la grotte où jadis il avait mis les deux cadavres. Par une fente du rocher, un rayon de lune passait, éclairant en plein le visage hagard de la pauvre enfant. Le bandit, debout près de l'entrée, réfléchissait. Et, tout au fond de cette effrayante excavation où jamais n'avait pénétré la lumière du jour, ses deux victimes déjà squelettes, heurtées par le vol des oiseaux nocturnes effarouchés, s'entrechoquaient dans un cliquetis lugubre et se balançaient, comme si elles essayaient, de secouer leur inertie pour aller protéger la chair de leur chair contre l'homme implacable que la mort et le temps n'avaient pas désarmé.

Il les entendit et ricana.
« Ah! vous vous réveillez, vous autres ? Tant mieux ! Vous allez voir comment Bertuccio se venge. »

Et il s'avança, farouche, pendant que la jeune fille éperdue reculait vers l'ombre épaisse. Une chouette, inquiétée, lui cingla le visage d'un coup d'aile. Il avança. « O ma mère s'écria l'enfant, sauvez-moi ! Sauvez-moi ! »

Tout à coup l'homme fit un faux pas et tomba violemment, le front sur un corps tranchant — un os sans doute. Il proféra un blasphème et se releva. Puis, sûr que sa proie ne lui échapperait pas, il alla laver la blessure qu'il s'était faite à une source qui coulait près de la grotte.

Au clocher du village voisin, l'Angélus du soir résonnait tristement, dominant de sa grêle harmonie les dernières rumeurs du jour. Quand Bertuccio eut fini d'étancher son sang, il s'assit sur une pierre et se plut à écouter comme autrefois ces monotones tintements qui, sans qu'il s'en doutât, apaisaient peu à peu l'orage de son âme. Du sentier qui passait à peu de distance, une voix nasillarde et chantonnante lui arriva. C'était l'ermite de San-Gavino-di-Tenda qui revenait de la quête en récitant tout haut l'oraison dominicale.. La voix se rapprochant, il entendit distinctement les paroles de pardon qui se trouvent à la fin de cette magnifique prière : Dimitte nobis débita nostra, sicut et nos dimittimus debitoribus nostris.

Machinalement, il les répéta. Alors, dans cette âme de damné il y eut comme un brusque réveil et il comprit toute l'horreur du crime qu'il avait longtemps médité. Il se leva et appela l'enfant qui frémit en l'entendant de nouveau.

« Viens, dit-il, je n'ai voulu que te faire peur. Je t'accompagnerai jusqu'au village et puisse le ciel m'anéantir à l'instant si je touche à un cheveu de ta tête ! »

Et comme elle restait immobile, il entra, la prit doucement par la main et l'entraîna hors de la grotte. Chemin faisant, il lui dit : « Peut-être as-tu entendu parler de Bertuccio, celui qui disparut; le jour du mariage de ta mère : c'est moi. Tâche d'oublier ce qui vient de t'arriver ce soir: mais plus tard garde toi de jouer avec l'amour. »

Lorsqu'ils furent arrivés près du village, le bandit s'arrêta, puis, prenant dans ses mains le front de la jeune fille, il y déposa un baiser où il mit tout l'amour d'autrefois, tout le pardon qu'il adressait à celle qui lui avait donné l'illusion du bonheur et qui pouvait maintenant dormir en paix.

Il s'en retourna à toutes jambes et arriva au sommet de l'un des rochers qui forment l'impressionnant défilé du Lancone et entre lesquels, dans une profondeur sinistre, le Bevinco serpente avec un murmure attristant. Quelques minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles sa raison lutta vainement contre son désespoir et contre ses remords, puis il se dressa résolu et se précipita dans le gouffre.

Depuis, une voix plaintive monte parfois du fond du Bevinco et c'est l'âme de Bertuccio qui expie son double crime en attendant l'heure du jugement dernier où, de même qu'à la Pécheresse dont parle l'Evangile, il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il a beaucoup aimé.


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