La légende de la construction de l'église de Champagne [Champagne (Ardèche)]

Publié le 1 juillet 2024 Thématiques: Construction , Danse , Diable constructeur , Dieu , Eglise , Ermite , Feu , Légende chrétienne , Montagne , Nuit , Pluie , Protection , Tentation ,

Eglise de Champagne
Eglise de Champagne. Source François Bassaget, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons
ajouter aux favoris Ajouter une alerte en cas de modification augmenter la taille du texte reduire la taille du texte
Source: Balleydier, Alphonse / Les Bords du Rhône de Lyon à la mer: chroniques, légendes (1843) (5 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Eglise de Champagne / Champagne / Ardèche / France

Un délicieux petit village possédant une église fort remarquable, se trouve un peu au nord de la montagne du Châtelet.
Construite avec les débris de pierre et de marbre d'un temple romain, l'église de Champagne est une merveilleuse, une surprenante copie de Notre-Dame de Paris, à l'exception unique des tours, qu'elle ne possède pas.
Mais son beau chœur, sa grande nef, ses chapelles latérales, sa voûte élancée, ses énormes piliers, sont absolument les mêmes.

Des ruines d'un temple païen, la foi puissante d'un architecte inconnu avait fait une église chrétienne; la piété naïve et simple du moyen-âge fit des saints avec les dieux sculptés du paganisme, qu'elle baptisa au nom de Jésus-Christ.
Les Mercures devinrent des anges, le Jupiter Olympien céda sa place et son nom à Dieu le Père; Vénus et les Grâces furent les filles de Sion; Diane fut convertie en Sainte-Vierge, et un festin des dieux de l'Olympe représente les noces de Cana.

Une légende fort curieuse se rattache à la construction de l'église de Champagne. [...]

Il y avait une fois sur les bords du Rhône, un vénérable et pieux ermite vivant des racines amères de la montagne et de l'eau fraiche du fleuve.
Habile batelier, il traversait du matin au soir par tous les temps, pour l'amour de Dieu, les personnes pauvres qui désiraient passer d'une rive à l'autre.
Réglée comme les jours du bon Dieu, sa vie égale, uniforme, toujours la même, ne s'était pas dérangée d'une minute depuis nombre d'années.
L'été, il s'abritait contre les chaleurs, sous les beaux arbres du fleuve ; l'hiver, contre les froids, sous la voûte d'une grotte.
Il passait les jours de toutes les saisons à travailler, et les nuits à prier Dieu.

Il était si véritablement saint, que certains mauvais esprits résolurent de tendre des pièges à sa vertu. C'étaient, dit-on, les tentateurs de saint Antoine.
Le pieux ermite, soutenu par la puissante protection de son saint patron, repoussa leurs attaques et sortit victorieux de toutes les embûches que ces damnés esprits lui tendirent pendant plusieurs mois.

Une nuit que le saint homme était en oraison, à genoux, il lui vint une de ces idées que Dieu seul peut envoyer à ses élus. Il acheva sa prière, et se relevant, il sortit aussitôt pour aller méditer sur le sommet de la montagne.
La nuit était magnifique, pleine de brises et de parfums. Les étoiles du ciel brillaient sur la terre comme des diamants sur une robe de bal; on entendait dans les airs je ne sais quelle harmonie, on eut dit la musique des anges. Lorsque l'ermite parvint au pic le plus élevé de la montagne, il y trouva nombreuse et sémillante compagnie.

Il y avait là, parmi les débris du temple antique, de jeunes hommes magnifiquement vêtus, assis sur une tombe et buvant dans des coupes d'or. Il y avait, autour de ces jeunes hommes, de jeunes et belles femmes, des femmes admirablement belles, dansant en rond les bras nus et les cheveux pleins de fleurs.
A la vue de l'ermite, les danses nocturnes cessèrent; le plus vieux des jeunes hommes fut à sa rencontre et passa autour de son cou une énorme chaîne de diamants.
– Soyez le bien-venu parmi nous, Père, lui dit-il; et lui présentant une coupe pleine, il ajouta : prenez et buvez; car, en vérité, je vous le dis, ceci est bien réellement le meilleur vin qu'on n'ait jamais bu sur terre depuis que Noé a planté vigne.

L'ermite prit la coupe, les jeunes hommes prirent la main des jeunes filles, et les danses recommencèrent entraînantes, rapides, précipitées.
Alors le religieux, levant les yeux au ciel, s'écria par trois fois : Que votre saint nom soit à jamais béni, Seigneur, et que celui de vos ennemis soit pour toujours confondu! Puis, faisant le signe du Christ, il brisa la coupe d'or contre l'un des angles du tombeau.

Un affreux coup de tonnerre se fit entendre, et les femmes, et les fleurs, et les hommes, et les coupes disparurent aussitôt pour faire place à une infinité de démons portant cornes et queues énormes.
Ils entourèrent de nouveau le pauvre religieux, lui cornant aux oreilles des choses grandement impies, et lui soufflant au cœur toutes sortes de tentations.
– Viens et danse avec nous, disaient-ils; tu seras riche, puissant, heureux. Danse avec nous, danse, nous te ferons le roi de mondes inconnus; danse avec nous, danse, nous t'élèverons des palais de rubis, de roses et de perles fines; danse avec nous, danse, nous te ferons une couronne plus brillante que le soleil; danse avec nous, voyons, que désires-tu? Douterais-tu de notre puissance?
Veux-tu que ce fleuve qui coule à nos pieds remonte la montagne? Veux-tu que la montagne descende au fleuve et devienne un immense lingot d'or? Parle, tu seras obéi. – Je veux, reprit l'ermite, que ces pierres s'élèvent dans les airs et prennent la forme d'un temple. Un second coup de tonnerre se fit entendre; aussitôt, sous les yeux du saint homme, les démons se mirent à l'œuvre.

Les murs de granit se groupèrent, les blocs de marbre se lièrent les uns aux autres, les statues antiques se levèrent sur leurs pieds et furent d'elles-mêmes prendre place parmi les matériaux.
La construction s'avança rapide et merveilleusement faite. Après avoir d'un seul coup de griffe déchiré la terre pour les fondations, les damnés se servirent de leurs queues comme d'un levier et d'une fronde pour soulever et lancer les uns aux autres les matériaux les plus lourds. Prompts comme la pensée, ils allaient de la montagne au Rhône chercher le sable et l'eau du mortier. C'était incroyable, prodigieux à voir.

En quelques heures, deux heures assure-t-on, l'édifice fut achevé, magnifique, resplendissant, sur le modèle de la cathédrale de Paris.
Alors les démons clamèrent un grand cri de joie en entourant l'ermite. Maintenant danse avec nous, lui dirent-ils en le tirant les uns par sa robe, les autres par sa barbe ; et pour l'engager à faire ainsi qu'ils le désiraient, ils se mirent à figurer devant lui des pas plus excentriques les uns que les autres. C'étaient des en-avant extraordinaires, des balancés incroyables, des entrechats ébouriffants, des poses et des gestes ressemblant assez bien à la cachucha de Fany Esller, et mieux encore à la danse de messieurs les étudiants de la Chaumière.

Le religieux se recommanda de toutes ses forces à tous les saints du paradis; car les démons, revêtant les formes les plus séduisantes, la position devint difficile et dangereuse. Je ne sais même ce qu'il serait advenu si Dieu n'avait envoyé au secours de son serviteur un de ses archanges les mieux aimés.

Au moment où les démons devenus femmes se croyaient sûrs de leur proie, une voix traversa les airs. La voix disait : Jésus est bien véritablement le fils de Dieu!
A cette voix céleste, à ce nom divin, l'ermite, un instant ébranlé, revenant à lui, se signa. Le tonnerre gronda pour la troisième fois, et les démons disparurent.

La nuit suivante, furieux d'avoir été joués, vaincus par l'ermite, et voulant détruire l'église qu'ils avaient édifiée, les damnés soufflèrent contre elle une tempête de feu.
Mais le saint l'apercevant, se mit en si fervente prière, qu'une grosse averse vint aussitôt combattre les flammes qui s'élevaient déjà de toutes parts sur la montagne.
Or, vous saurez que cette averse était tout simplement une pluie d'eau bénite préparée par saint Médard.


Partager cet article sur :