La légende du faucheur du Pré du Loup [Saint-Étienne-de-Tinée / Alpes-Maritimes / France]

Publié le 24 février 2025 Thématiques: Animal , Attaque , Blessure , Champs , Loup , Mort , Nom , Origine , Origine d'un nom , Paysan , Sorcellerie , Sorcier , Transformation en animal ,

Loup prêt à attaquer
Loup prêt à attaquer. Source Midjourney
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Source: Chanal, Édouard / Contes et légendes du pays niçois (1895) (3 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Pré du Loup / Saint-Étienne-de-Tinée / Alpes-Maritimes / France

Ces messieurs qui ont tout étudié, dit-elle, savent de reste qu'il y a deux sortes de magies, la blanche qui est innocente et qui fait le bien sans sortilèges, puis la noire qui est criminelle, ne fait jamais que le mal et tire sa puissance des démons. Eh bien, la magie noire fut un jour vaincue par la magie blanche, au Pré du Loup, et il en résulta une grande sécurité pour toute la région de la Tinée supérieure, et principalement pour nous autres habitants, du Bourguet, qui avions le malheur de sentir l'ennemi à nos portes.

En ce temps-là, cette prairie qui entoure aujourd'hui le hameau du Pré du Loup, appartenait à un propriétaire de Douans, lequel, ayant pouvoirs de magicien, en usait à outrance, et notamment pour faire faucher ses foins sans bourse délier.

A cet effet, il avait soin de ne prendre jamais qu'un seul faucheur, et de le faire venir du dehors. Le pauvre diable, hélas ! ne devait pas revoir la fumée de son village ; car, la veille de la paye, régulièrement, comme il donnait son dernier coup de faux, un loup monstrueux survenait de Douans il l'improviste, et, se jetant sur lui par derrière, n'en faisait qu'une bouchée.

La magie noire avait ainsi, sans compter les autres méfaits, consommé déjà le sacrifice de force honnêtes gens, parmi lesquels il y avait plus d'un père de famille laissant une nichée d'orphelins. Il était temps que la magie blanche vînt en aide aux chrétiens persécutés par les démons.


Elle suscita un robuste faucheur qui offrit ses services au propriétaire de Douans ravi de n'avoir pas à se mettre en quête pour le trouver.

Ce faucheur ne disposait d'aucun des moyens surnaturels fournis par l'enfer, mais il comptait avec raison sur le concours du brave petit Joachim, son fils âgé de dix ans, qui avait pied agile et œil perçant. Il faucha toute la semaine, et, dans l'après-dîner du samedi, sa besogne touchant à la fin, il fit monter l'enfant sur la plus haute branche d'un noyer, pour observer ce qui se passerait dans le vallon de Douans.

— « Joachim, Joachim, ne vois-tu rien dans le lointain? » — demanda-t-il alors.
— « Je vois, — répond le garçonnet, — le soleil couchant qui rougit, et le verger du Bourguet qui brunit ! » — et notre homme allonge encore quelques coups de faux.
— « Joachim, Joachim, ne vois-tu rien dans le lointain ?
— « Je vois un tout petit nuage, comme un oiseau qui voltige, au-dessus de l'église du Bourguet ! » — et le faucheur d'abattre deux nouvelles brassées de l'herbe drue.
— « Joachim, Joachim, ne vois-tu rien dans le prochain?
— « Je vois s'avancer une grosse nuée noire qui rase la terre et s'en échapper un animal énorme qui fonce sur nous!
— « Observe donc bien, Joachim, et crie : « Au loup ! » dès que tu le verras à ma portée. »

« Le faucheur, en sifflotant, dresse sa grande faux luisante, et, de la pierre à aiguiser qui pend à sa ceinture, il en caresse le tranchant d'un air d'indifférence.

— « Au loup ! » — crie l'enfant ; le père se retourne prestement, et fauche en rond : zest! voilà le loup qui a la patte droite de devant coupée.

« L'affreuse bête s'enfuit sur les trois pattes restantes, sans demander la suite, branlant la tête et boitant de si plaisante façon, que le petit Joachim pensa tomber de son noyer, tant il avait peine à se tenir les côtes, dans un accès de fou rire. A quelque trois cents pas, le blessé rentra dans le nuage qui l'emporta avec une vitesse d'ouragan.

« Une demi-minute après, on entendit un bruit de tonnerre dans la direction de Douans ; mais ce n'était pas un tonnerre grondant : brouououe ! c'était un petit roulement plaintif : rpiiiiie !

— « Il demande de la charpie ! — dit en riant le faucheur à Joachim; — nous irons, demain dimanche, prendre de ses nouvelles à domicile !» .


En effet, le lendemain, au sortir de la messe, ils s'acheminent ensemble vers le vallon de Douans et vont frapper à la porte du propriétaire, qui est censé faire la grasse matinée, mais qui gît bel et bien sur sa couche, maussade, la mine défaite, et, en dépit qu'il en ait, ne peut faire moins que de répondre : Entrez !
— « Je viens toucher mon salaire! » — dit l'ouvrier.
— « Voici, pour six jours de travail, l'écu de trois livres auquel vous avez droit ! » – et le malade, soulevant son drap avec précaution, lui tend la pièce d'argent de la main gauche.
— « C'est de la main droite que j'ai appris à pousser ma faux, — fait observer l'autre; — c'est de la main droite que j'aime à être payé de ma peine.
— « Et moi, je ne donne jamais l'argent que de cette main.
— « Eh bien, soit! Qu'il vous souvienne seulement du premier faucheur que vous ayez jamais payé!
— « La peste du gamin! » — grommela l'homme de mauvaise humeur, en jetant sur Joachim un regard de travers et en renfonçant son bras sous les couvertures.

— « Foin du loup! » — riposta l'enfant rieur.


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