Messire Satan eut, au moyen âge, la réputation d'un grand architecte, et surtout d'un habile constructeur de ponts. C'est ainsi qu'on rencontre en Suisse, en Corse, et en maint autre lieu, tel pont antique en dos d'âne, hardiment jeté par-dessus un ravin profond, et que la tradition fait surnommer le Pont du Diable.
On s'expliquera que le village d'Èze ait eu le sien, s'il est vrai, comme le veut la chronique, que la campagne environnante ait été l'un des coins de prédilection où le prince des ténèbres passait ses moments de fraîche villégiature, à l'abri des tisons d'enfer.
Nous ne ferons pas l'honneur à cet ange déchu pour sa perversité, de croire qu'il ait pu être séduit par la grâce sauvage du site et la magnificence de l'horizon : en même temps que le goût du bien, Lucifer avait perdu le sentiment du beau !
Nous préférerions penser, avec beaucoup d'autres, qu'Èze lui tenait au cœur pour avoir perpétué le nom d'Isis et le souvenir d'un temple où il avait eu jadis la joie de voir cette fausse divinité recueillir les offrandes de la colonie païenne établie dans ces lieux.
Peut-être aussi les vestiges qu'y ont laissés les Sarrasins, ses plus forcenés suppôts, l'attachaient-ils à cet étrange rocher taillé en pyramide, et tout déchiqueté comme par le ciseau de ses démons, où l'étendard surmonté du croissant avait longtemps flotté, dominant les rivages qu'on appelle, pour cette raison ou pour une autre, la petite Afrique, et la plaine bleue de la Méditerranée, à perte de vue.
Mais il est une autre supposition qui ne manque pas de vraisemblance pour qui connaît le pays et les gens, c'est qu'une paroisse dont les ouailles sont réputées indolentes entre toutes, n'était pas pour déplaire au diable, qui retient plus facilement sous sa domination les esprits engourdis par la paresse.
Quoi qu'il en soit, un beau samedi, l'ennemi des hommes se tenait en observation derrière un arbrisseau de la campagne d'Èze, en face, précisément, du piton où s'élève encore l'église au pied du château fort ruiné, lorsqu'il entendit, à deux pas, un villageois grommeler entre ses dents :
— « La peste soit du vallon qu'il nous faut traverser en plein soleil pour aller demain à la grand'messe! Ne verra-t-on jamais les deux monts reliés par quelque passerelle, qui épargne à nos pauvres jambes deux descentes et deux montées pour chaque office?... -
« Ou faudra-t-il que les gens de notre hameau fassent les frais d'une chapelle à construire ici près, pour leur usage?
— « Pas la peine! » aboya une vilaine créature, dont on distinguait à travers le feuillage les yeux d'un rouge de feu, le corps tout noir et la queue frétillante comme celle d'un chien.
— « Serais-tu, par hasard, le grand diable d'enfer? — demanda l'homme, qui n'ignorait pas la fréquente présence du rôdeur dans ces parages ; — si tu l'es vraiment, c'est une belle occasion de manifester ta puissance, que de nous faire cadeau, pour demain matin, d'un pont de deux cents toises de long et de cinquante de haut : qu'en dit ta Seigneurie?
— « Que tu es un peu pressé, l'ami!... Laisse-moi du moins le temps de dresser mes plans et devis, de réunir mes matériaux, mes maçons et mes charpentiers.
— « Baste ! Ce n'était pas la peine de te faire baptiser le Malin, si tu n'es qu'un architecte à la douzaine. Nous nous trouverons mieux d'en commander un autre pour avoir notre chapelle, que de compter sur tes offices et artifices pour obtenir cette passerelle ! »
L'idée d'un sanctuaire où il y aurait une lampe sainte nuit et jour allumée et un bénitier jamais à sec; désobligeait tellement le Tentateur, qu'il prit l'engagement de construire un vrai pont pour le lendemain, si le paysan voulait faire marché avec lui.
Au demeurant, les conditions du grand architecte étaient bien moins léonines que celles de ses petits confrères mortels : pourvu qu'il pût faire main basse sur la première âme vivante qui traverserait le pont, il se tenait pour rémunéré d'un si gros travail.
Le paysan consentit sans sourciller à cette espèce de meurtre, mais l'Autre, tout Malin qu'il fût, eut tort de s'en frotter les griffes à l'avance, comme s'il avait affaire avec un sot !
La nuit venue, les mères de famille du village, fermant leurs volets à cause d'un orage qui menaça tout à coup, crurent voir, parmi les pentes abruptes, des nuées de ces mouches luisantes appelées lucioles monter de la petite Afrique, en rasant le sol, puis contourner le piton d'Èze et envahir le vallon au pied de l'église.
Or, comme les bonnes chrétiennes s'étaient signées, en soupçonnant quelque mystère diabolique, elles s'avisèrent que ces points brillants n'étaient rien moins que des lucioles, mais bien les yeux flamboyants d'une multitude de nains hideux, sans braies, ni barrettes, ni sandales d'aucune sorte, cornus du front et fourchus du pied comme des boucs, velus du haut en bas comme des fauves, à la marche aussi pressée que silencieuse, aux épaules chargées de pièces de charpente carbonisées à demi, de perches et de madriers pour échafaudages, ou d'outils au bois également noir et dont le fer ne laissait pas d'avoir des reflets de la forgé infernale.
Tout à coup, l'orage se déchaîna si violent que, de mémoire d'homme, on n'avait ouï pareil fracas de tonnerre : les carreaux multipliés de la foudre s'abattirent sur les flancs de la montagne voisine, fendant en tous sens les rochers les plus massifs, au commandement de Satan, de manière à les réduire en moellons propres à la maçonnerie ; les piles élancées montèrent comme par enchantement, et un long tablier de bois, enduit de bitume, reposait dessus avant que le premier chant du coq eut salué l'étoile du matin.
Le dernier coup de marteau donné, l'armée des diablotins rentra sous terre par d'imperceptibles fissures : l'aurore ne surprit pas la moindre escouade attardée ; seul, au milieu du pont, le maître, accoudé sur la barre du garde-fou, tout fier de son chef-d'œuvre, attendait, en sifflotant, le moment d'en recevoir le salaire.
Il attendit patiemment, bien sûr de faire sécher de jalousie les puissances d'en haut, jusqu'à ce que retentit, à travers le vallon, le premier coup de cloche annonçant la grand'messe dominicale.
Il vit alors un gros de paroissiens endimanchés, qui se pressaient à l'entrée du pont, ayant à leur tête le paysan avec lequel le marché avait été conclu.
— « Eh! eh! c'est donc toi — cria le prince des ténèbres d'un ton gouailleur — qui t'offres pour descendre servir ma messe en enfer?
— « Est-ce que tu n'y vois pas sans lunettes? — répondit l'interpellé; — regarde le servant que je t'ai trouvé. »
Et, ce disant, il donne à flairer à son chien une meule de fromage, qu'il fait rouler aussitôt sur le plancher du pont, où l'animal s'élance pour la rattraper.
— « Nous sommes quittes, mon architecte, — ajoute le fin matois : — je te devais pour salaire une âme vivante ; je t'apporte celle de ce toutou noir ; tu ne te plaindras pas si elle est mieux à ton image et ressemblance, que l'âme d'un fidèle chrétien n'obéissant qu'à la voix de Dieu. »
Satan quitta le garde-fou, se dressant, au milieu du pont, de toute sa hauteur qui sembla soudain colossale ; puis, furieux, il happa le malheureux chien au passage, et, l'ayant fait tournoyer par la queue au-dessus de sa tête, disparut avec lui à travers le plancher par un trou d'où monta une colonne de fumée.
Le pont était libre; tous nos bons villageois s'engagèrent dessus avec des cris d'admiration.
Mais force fut de s'arrêter devant le trou béant, qu'ils s'essayèrent vainement à boucher dans la suite : ni poutre gigantesque, ni quartier de roc, ni aspersion d'eau bénite, ni exorcisme d'usage, ne vinrent à bout de réparer la brèche du Démon.
Nul Ézois ou Ézoise, nul marchand ou pèlerin, nul piéton ou cavalier, ne franchit onc le pont du diable ; et les malavisés qui s'opiniâtrèrent à tenter le passage, ne revirent plus la terre ferme, tant et si bien que pour éviter de nouveaux malheurs en fermant le soupirail d'enfer, on résolut d'y jeter tous les débris du pont après l'avoir démoli de fond en comble.
Il en coûta, dit-on, autant d'années de travail, qu'il avait fallu d'heures pour le construire !
On y gagna du moins ceci, que le Tentateur, tout mortifié et penaud d'avoir été ainsi berné par un petit paysan d'Èze, renonça pour de longs siècles à sa villégiature de prédilection.
C'est de nos jours seulement qu'il a réélu domicile dans les environs, en regard d'une presqu'île enchantée, sur le port du dieu païen Hercule, où il a réussi à faire dresser un temple au Démon du jeu.


