La légende de chaines de l'église de Coaraze [Coaraze / Alpes-Maritimes / France]

Publié le 7 avril 2025 Thématiques: Eglise , Enfant , Libération , Maure , mère , Origine , Prière , Prisonnier , Retour ,

Eglise de Coaraze
Eglise de Coaraze. Source MOSSOT, CC BY-SA 3.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0>, via Wikimedia Commons
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Source: Chanal, Édouard / Contes et légendes du pays niçois (1895) (7 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Eglise Saint-Jean-Baptiste / Coaraze / Alpes-Maritimes / France

Je visitais un jour l'église de Coaraze, comme pour y retrouver la trace des pas de la reine Jeanne, lorsque je remarquai, à la gauche du chœur, un ex-voto qui m'intrigua : c'était, me sembla-t-il, une de ces courtes chaînes, terminées par des manchettes, avec lesquelles, chez les anciens romains, on entravait les esclaves tentés de fuir, et qu'on appelait,- pour cette raison, compedes.

— « Qu'est-ce que ces fers? » — demandais-je à un Coarazien des mieux renseignés qui voulait bien me servir de cicerone, et qui, d'ailleurs, n'attendait que ma question.

— « Un sujet de Nouvelle pour vous ! — répondit-il en souriant. — Tout ex-voto suppose un miracle : c'est par conséquent un miracle dont vous aurez à garantir l'authenticité, à moins que vous ne vouliez voir dans le fait merveilleux qu'un simple phénomène de suggestion.

— « Soyez assez bon, mon ami, — répliquai-je, — pour me raconter cette histoire à votre façon, sans vous mettre en peine de l'interprétation qu'en pourraient donner les contempteurs du merveilleux. Pour moi, je me ferais un cas de conscience de défigurer une légende populaire.

— « Voici donc la nôtre textuellement, — reprit le Coarazien, — non pas suivant ma version personnelle, mais telle que je l'ai entendue jadis, à la veillée, d'une bouche aussi vénérable que chevrotante.

« La Mariette était une jeune veuve dont l'époux avait quitté le toit conjugal pour l'autre monde, en pleine lune de miel, emporté par une mauvaise fièvre, en lui laissant un petit lopin de terre complanté d'oliviers, seul héritage d'un fils posthume qu'elle appela Marius.

« En donnant pour prénom à son petit chérubin le nom d'un consul de la république romaine, elle pensait tout uniment le mettre sous l'invocation de la Vierge Marie, et lui assurer les faveurs spéciales de la patronne par excellence, — en quoi l'on crut, pendant une longue suite d'années, que la pieuse mère s'était fait illusion.

« Non que Marius eût la mine d'un enfant plus malvenu qu'un autre, tant s'en fallait : de nourrisson frais et rose, il devint peu à peu un gentil garçonnet, puis un adolescent bien découplé et gaillard ; au demeurant le modèle des fils ; à telles enseignes qu'avant ses dix-sept ans révolus, sa mère ne craignait pas de l'envoyer seul à Nice vendre l'huile des oliviers paternels aux marchands étrangers qui fréquentaient le port franc.

« Aussitôt la marchandise livrée et payée, Marius, en chef de famille scrupuleux, reprenait allégrement le chemin du logis, impatient de faire sonner à l'oreille de sa mère quelques blancs écus dont il n'aurait voulu distraire la moindre baïoque pour trinquer avec les mariniers.

« Bien que leur fortune fût plus que modeste, ils vivaient ensemble dans une si parfaite harmonie de goûts et de sentiments, qu'il n'avaient rien à envier aux ménages les plus cossus de Coaraze.

« Il leur arriva même, un jour de Pâques Fleuries, de se dire, tout en accrochant les rameaux aux bénitiers de leurs lits :

— « N'est-ce pas? ma mère, — N'est-ce pas? mon fils, — « que nous sommes trop heureux? »

« C'était, hélas ! comme l'événement le prouva, l'instinctive appréhension d'un malheur prochain !

« Marius ne s'en avisa pas pourtant, la semaine suivante, lorsque trop pressé de partir, après quelques journées de mauvais temps, afin d'être de retour pour les offices du dimanche de Quasimodo, il s'entêta, malgré sa mère, à entreprendre le voyage de Nice un jour deux fois néfaste, — un vendredi treizième jour du mois! — Si bien que ce ne fut pas lui qui ramena son âne à la maison, dans la matinée du lundi.

« En reconnaissant la bête avec un autre conducteur, la Mariette, qui, avertie par ses pressentiments, avait passé tout son dimanche dans une anxiété cruelle, et qui s'attendait à tout, s'écria au milieu d'un déluge de larmes :
— « Qui m'a tué mon Marius?
— « Demandez plutôt qui vous l'a volé! — répondit l'homme. — Des pirates déguisés en honnêtes marchands l'ont enchaîné au fond de la cale de leur cabotier où il avait eu l'imprudence de transporter lui-même ses outres d'huile; après quoi ils ont fait voile, sans crier gare, vers le pays des Infidèles. C'est leur manière à eux de trafiquer avec les chrétiens ! Si vous ne pouvez payer sa rançon en beaux ducats d'or, le jouvenceau blanchira en captivité, à gratter le champ de quelque pacha de Constantinople ou d'Alexandrie.
– « Comment une malheureuse femme comme moi, — dit la mère éplorée, en levant les bras vers le ciel, — pourrait-elle, avec le travail de ses dix doigts, amasser une rançon en ducats d'or? Marius ne reverra plus fumer les toits de Coaraze, si la toute-puissante Madone, émue de notre misère, ne fait un miracle pour sa délivrance ! »

« La Madone fut lente à exaucer les prières maternelles, si lente, que les bonnes femmes du village ne doutaient plus que les corsaires n'eussent jeté par-dessus bord le jouvenceau dont on ne recevait point de nouvelles !

— « A quoi te servirait, Mariette, — disaient-elles à la mère opiniâtre dans son espérance, — à quoi te servirait de découvrir un trésor enfoui au pied de quelqu'un de tes oliviers, s'il n'y a plus de prisonnier à racheter?
Fais dire, avec la résignation qui sied à une chrétienne éprouvée par Dieu, une ou plusieurs messes pour le repos de l'âme du purgatoire: elle s'en trouvera mieux que de te voir lasser de prières indiscrètes la sainte Vierge qui n'a pas accoutumé de rendre le souffle aux noyés dans le ventre des monstres marins ! »

— « Si mon fils n'était plus, — répondait Mariette aux conseillères de désespoir, — le bon Dieu aurait daigné me rappeler à lui, sur l'intercession de la patronne de Marius ! »

Et la pieuse femme priait avec un redoublement de ferveur, à toute heure du jour, à toute interruption de son sommeil agité.

— « Quand je l'aurai mérité, — se disait-elle avec confiance, — Marius me sera rendu! »

On ne manquera pas de s'étonner que la pauvre affligée, qui était une créature sans malice et sans reproche, n'ait pas rencontré l'universelle sympathie de ses concitoyens et que notamment les affiliées des confréries n'aient pas toutes pris à cœur de joindre leurs oraisons à ses neuvaines.

Ç'avait été bon au début : on ne lui avait pas marchandé les témoignages d'une charitable compassion; mais il y a une fin à tout; à plus forte raison, aux prières sans objet... Pourquoi s'aheurter à une espérance vaine que personne autour d'elle ne partageait? Un pareil entêtement ne touchait-il pas à la déraison?

Un incident, au reste, acheva de brouiller Mariette avec toutes les commères de Coaraze.

Tandis qu'elle fermait l'oreille à leurs sages discours, ne leur fit-elle pas l'injure de réserver toute sa créance pour une vieille radoteuse du hameau voisin de Bendéjun, qu'elle rencontrait glanant parmi la campagne, et qui l'encourageait avec ses fausses prédictions, à mépriser les avis désintéressés du prochain, — histoire de soutirer à sa dupe quelques setiers d'olives !

— « C'est un vendredi treize qui vous a porté malheur, — avançait la rouée Bendéjunoise ; — soyez sûre, ma bonne amie, que vendredi treize vous apportera la réparation qu'il vous doit : c'est écrit là-haut ! »

Mariette, toute disposée à croire en la vertu d'un jour qui n'avait que trop marqué dans son existence, accepta la prédiction comme parole d'évangile.

Elle était la parfaite image de ces joueuses à, la loterie italienne qui ont misé sur un terne infaillible : son terne, à elle, était vendredi treize. Sa destinée, dorénavant, se trouvait suspendue à ces deux mots pleins de mystère, qu'elle se surprenait à chuchoter sans cesse, en hochant la tête, de telle sorte que les mauvais plaisants, insensibles à son infortune, n'usaient plus que du sobriquet Vendredi-treize pour désigner la prétendue folle.

Inutile d'ajouter que lorsque ce jour fatidique revenait, en moyenne une fois ou deux l'an, c'était dans sa vie un bien autre événement que les fêtes carillonnées, et qu'elle le célébrait avec vigile et jeûne et dévotions depuis l'aurore jusqu'à la nuit noire.

Il y avait douze ans que sa foi indestructible défiait toute contradiction.

Un vendredi, treize avril, qu'elle prosternait ses cheveux blancs dans la poussière, au seuil d'une chapelle de la Vierge, sur la route de Bendéjun, si anéantie dans son adoration qu'un cadavre enseveli n'est pas plus immobile, un bruit lointain et étrange, comme celui de fers rompus, la fit se relever en sursaut et se dresser de toute sa hauteur, en poussant un grand cri de joie :
— « Dieu soit loué ! mon fils m'est rendu ! »

Et elle acheva la journée en actions de grâces et en oraisons jaculatoires !

Cette fois, Mariette passa dans Coaraze pour folle à lier.
— « J'attends Marius ! — disait-elle à tout venant, avec un sourire de béatitude, et des pleurs de liesse plein les yeux ; — vous verrez si sa patronne a veillé sur lui ! »

« Et chacun de hausser les épaules, et plusieurs des dévotes, qui l'avaient prise en grippe, d'ajouter :
– « Dieu a puni l'opiniâtre en lui retirant la raison; la chose est mieux ainsi ! »

Cependant, le vendredi treize juillet suivant, comme l'Angélus de midi sonnait à la vieille tour de l'église, Mariette, partie avant le jour pour la chapelle de la route de Bendéjun, faisait sa rentrée à Coaraze, au bras d'un homme d'environ trente ans, de haute stature, air mâle, teint bronzé, longue barbe inculte, dont le dos était légèrement voûté et la démarche un peu traînante.

« Personne, de prime abord, ne voulait voir en lui un rejeton du cru. Même une des mégères s'écria, avec un éclat de rire :
— « C'est quelque enfant trouvé, que la glaneuse de Bendéjun aura baptisé Marius, pour la glorification de vendredi treize !
— « Dites enfant retrouvé, commère Michel ! — riposta le nouveau venu ; — et prenez garde de faire offense à Dieu dont vous méconnaissez la sainte miséricorde ! »

A l'audition de cette voix d'un timbre particulier, où vibrait l'accent propre aux natifs de Coaraze, la mère Michel aurait donné la vie de son chat pour pouvoir ravaler ses paroles. Elle en avait le sang tourné par tout le corps, et elle n'eut que le temps de s'aller jeter sur sa couchette, se sentant une bonne jaunisse à cuver.

La Mariette et son fils, tous deux rayonnants d'une joie plus facile à concevoir qu'à dépeindre, s'en furent directement non pas à leur logis, où le lit de Marius était déjà préparé, mais à la Maison de Dieu, bientôt suivis du clergé de Coaraze et de tous les fidèles, dont les yeux s'étaient enfin dessillés.

Un Te Deum fut entonné d'enthousiasme par la foule attendrie à la vue de la chaîne que Marius apportait en témoignage de sa captivité.

Trois mois auparavant, elle s'était séparée, comme par enchantement, des cercles de fer auxquels elle était rivée, et qui enserraient encore les chevilles du prisonnier évadé. On l'en débarrassa, et le tout fut appendu dans l'église même, pour rendre hommage au miracle de l'amour maternel, et pour rappeler aux parents chrétiens que l'Espérance est une des trois grandes vertus théologales.


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