La légende de la "Grenière" de la foret de Peiloz [Val de Bagnes (Valais / Suisse)]

Publié le 6 février 2023 Thématiques: Difformité , Echange , Enfant , Mort , Prêtre | Curé , Sorcière ,

Village de Bruson
Village de Bruson. Source Verbier.ch
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Source: Courthion L. / Revue des Traditions Populaires (1896) (2 minutes)
Lieu: Village de Bruson / Val de Bagnes / Valais / Suisse

La forêt de Peiloz tapisse cette arête qui sépare les deux impétueux torrents de Bruson et de Versegères dans la vallée de Bagnes. Elle est restée célèbre dans les annales du pays par les mines d'argent que les dixains du Haut-Valais et les évêques de Sion exploitèrent vers le commencement du XVIe siècle. Deux larges éraflures jaunes, taillées dans l'épais velours des sapins, indiquent encore les endroits où les ouvriers venaient vider les débris et les mauvais matériaux.

Il était une fois, après l'abandon de la mine dans la forêt de Peiloz, une femme dont on ne sait indiquer les origines. Tout ce que la tradition peut affirmer c'est qu'on l'appelait la « Grenière », qu'elle remplissait les fonctions de sage-femme ; qu'elle avait plusieurs autres retraites plus ou moins mystérieuses, et que la chambre qu'elle occupait au village de Bruson était de forme triangulaire.

Longtemps les populations des environs rendirent hommage à son dévouement et à son habileté; mais un moment vint où, pour des causes restées ignorées, sa conduite changea du tout au tout.

Une femme de Bruson, se trouvant seule au logis avec un enfant au berceau, dut s'absenter un instant durant le sommeil de ce dernier. Lorsqu'elle revint elle entendit pleurer, elle courut au berceau, et elle y vit un enfant singulier avec un seul oeil au milieu du front. Décidément on avait profité de son absence pour substituer ce phénomène à son véritable enfant. Sur les conseils de ses voisins elle fit venir le curé. -Voyez voir, mocheu l'encuré, dit-elle, des mauvaises âmes elles ont pris mon enfant pour me laisser ce faijon. Savez bin pisque est vouqu'avez baptisé mon petit... Y n'a qu'un zieu ! Pas possible ? -A regardez....

Le prêtre lui conseilla de fouetter pendant une heure cet enfant avec une poignée d'orties, affirmant que ses cris prolongés ramèneraient la véritable mère.

Le conseil fut suivi. Au bout d'une heure la Grenière se présenta, un enfant dans les bras, et, sans entendre les reproches de la mère indignée, elle dit : -Tin la tio ! (Tiens le tien !) -Balle me lo min, (Donne moi le mien) Car to me lo depice ! (Car tu me le blesses)

Et ayant repris son petit monstre, elle se retira.

Cette aventure n'était pas faite pour accroître la confiance en la Grenière, quelle que fût sa réputation d'habileté. Cependant en désespoir de cause, il fallait bien recourir à ses lumières. Mais, se vengeant sur les uns de l'abandon des autres, la sorcière en vint à faire périr tous les nouveaux-nés qui passaient entre ses mains ; sans que l'on pût découvrir les moyens qu'elle employait.

Vers cette époque, les abbés de Saint-Maurice, seigneurs temporels de la vallée de Bagnes, mettaient à la torture tous ceux qui étaient suspects de sorcellerie. Les suspects n'étaient pas rares, le seul fait d'avoir les yeux rouges. un coup d'air, un brin de poussière, suffisait souvent à les désigner. Mise à la torture, la Grenière montra une longue épingle d'argent au moyen de laquelle elle piquait les enfants dans certaine partie de la tête pour leur donner la mort.

Condamnée, elle fut décapitée au lieu ordinaire des exécutions, devant la chapelle de Saint-Marc. C'est là qu'elle rendit sa vilaine âme à la justice de Dieu. On montre encore tout près de là une pierre sous laquelle ses restes auraient été enfouis.


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