La légende de la Vierge des Roches du Cap Hornu [Saint-Valery-sur-Somme / Somme / France]

Publié le 25 juin 2025 Thématiques: Bateau , Christianisation , Impiété , Légende chrétienne , Marin , Mer , Miracle , Naufrage , Païen , Pêcheur , Prière , Protection , Punition , Repentir , Saint | Sainte , Saint Valery , Statue de la Vierge , Tempête , Vierge ,

Chapelle des marins du Cap Hornu
Chapelle des marins du Cap Hornu. Source Céline, CC BY-SA 2.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0>, via Wikimedia Commons
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Source: Bout, Antonie / Notre ancienne Picardie, contribution au folk-lore régional (1911) (5 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Chapelle des Marins / Saint-Valery-sur-Somme / Somme / France

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A l’époque où nous remontons, c’est-à-dire au VIIe siècle de notre ère, s’élevait dans la Gaule Septentrionale, à l’embouchure de la Samara — la Somme actuelle — une petite bourgade du nom de Leugonau ou Leuconaüs dont nous avons fait Leucone.

Elle fut dans l’origine un simple rendez-vous de pécheurs qui s’y fixèrent pour exploiter cette partie de la rivière alors excessivement poissonneuse. Le lieu était, du reste, magnifiquement pittoresque et sauvage, bien fait pour séduire ces amateurs de toutes les violences de la nature. Imaginez une montagne couverte de forêts, dominant une baie immense, plaine de sable s’étendant vers le N. 0. à perte de vue, sillonnée par les méandres du fleuve. Deux fois en 24 heures la mer envahissait l’estuaire, et, souvent farouche, elle avait taillé en falaise à pic cette extrémité de la montagne. L’autre descendait en pente douce vers un autre bras de la Somme, déjà en partie comblé par les dépôts de terre alluviale.

Les huttes s’élevèrent à la lisière du bois qui regardait la Baie dans un endroit où la montagne s’abaissait presque jusqu’au fleuve. Leurs habitants se livraient à la pèche dans leurs barques légères. Ils avaient dans la forêt, non seulement un lieu abondant en gibier, mais encore une retraite inexpugnable en cas d’attaque, un sanctuaire pour l’exercice de leur culte. Leur naturel était doux et civilisable, et leur esprit aventureux jusqu’à la témérité. Aussi surent-ils tirer un parti merveilleux des ressources que leur présentait en ce lieu la nature, et voilà pourquoi leur colonie est, au siècle qui nous occupe, déjà active et florissante.


Un homme, un propagateur de la foi chrétienne, y était arrivé vers la fin du siècle précédent et séduit par les douceurs que la beauté d’un site donne à la vie contemplative, il avait résolu de s’y fixer et s’y était bâti un ermitage.

On l’appelait Gualaric, Waleric ou Valéry, et depuis sa venue à Leucone la renommée de ses miracles et de ses vertus lui avait attiré tous les cœurs. Il guérissait les malades, apaisait la colère des flots, et sur son invocation toute puissante une source avait jailli.

Sa morale seule semblait un peu austère aux païens et pourtant ils ne la refusaient pas. Mais, quoiqu’ayant la plupart reçu de lui le baptême, ils ne se faisaient pas non plus scrupule de sacrifier de temps en temps aux faux dieux en cachette, se figurant sans doute que la divinité, comme l’apôtre, n’aurait pas connaissance de leurs infidélités passagères. Il paraît qu’ils se trompaient, et nous allons voir comment l’un d’eux reçut, par une intervention miraculeuse, une leçon qui devait servir d’exemple à tous.


L’automne avait été cette année-là, particulièrement mauvais pour les habitants de Leucone. Déjà, dans une affreuse tempête, quatre barques avaient péri, mais les présages sinistres d’ouragans encore prochains n’étaient pas faits pour effrayer ces êtres intrépides.

N’était-ce pas à la faveur des bouleversements du ciel et de la terre que la Nymphe du Cap Horniensis — la dernière expression du druidisme peut-être, — errait dans la forêt sacrée veillant aux destinées humaines ?

Eroïc, le vieux pécheur, l’avait vue pendant le dernier sinistre, passer vêtue de blanc à l’orée des bois qui bordent la falaise. Sa main s’était d’abord étendue en signe d’apaisement, mais à la vue de ses arbres consacrés mutilés, à la vue de l’ermitage portant en couronnement l’emblème du culte supplantant le sien, la Nymphe s’était évanouie dans un éclair avec un sifflement lugubre auquel avait correspondu l’engloutissement des quatre barques.

Cette effrayante vision laissait Eroïc plongé dans l’épouvante et lui si brave d’ordinaire regardait avec effroi le vol inquiet des oiseaux de mer, présage de la tempête. Instinctivement il cherchait dans son esprit un moyen de conjurer la vengeance qu’il sentait déjà peser sur Leucone et qui sait ? s’assouvirait sur lui peut-être ?

Tout à coup ses yeux s’arrêtèrent sur une humble statue pétrie grossièrement dans la glaise par ses compagnons sur la pieuse instigation de Yallery. C’était la personnification d’une autre protectrice des marins — toute de miséricorde celle là — la Vierge qu’on appelait la « Madone des Roches ».

Son front portait en guise de couronnes plusieurs cercles de métal que chaque pécheur en gage de foi y déposait après avoir reçu le baptême. Eroïc lui-même avait apporté le sien, le jour où il avait incliné la tète — sa tête jusqu’alors infléchie — sous l’impression de l’eau sainte.

Le souvenir de cet acte d’humilité lui revenant tandis qu’il était encore sous l’empire de sa vision, Eroïc détacha la couronne jadis par lui offerte et s’en fut dans la forêt la déposer au pied du tronc sacré où s’incarnait la Nymphe.


Depuis plusieurs heures déjà, les barques voguaient sur les flots y compris celle d’Eroïc. Après la satisfaction donnée à la farouche idole, l’âme du marin s’était apaisée et elle s’abandonnait maintenant à ses pensées, libre de tout pressentiment funeste. Mais dans ce double calme de l’homme et des éléments un esprit sagace et un œil exercé eussent facilement reconnu le repos précurseur de la tempête.

Tout à coup, en effet, le vent du N.-O., le plus à craindre dans ces parages, s’éleva avec impétuosité, menaçant de rejeter les embarcations sur la côte. Sous son effort toujours croissant les voiles se déchirèrent, la foudre en tombant acheva de briser les matures et les vagues se ruèrent à l’assaut des barques. Désormais privées de rames et de gouvernail elles allaient à la dérive et ceux qui les montaient sentaient leur témérité se fondre dans les angoisses de la terreur. Mais voici qu’au moment où l’ouragan parvint à son paroxysme, une sereine clarté éclaira soudainement l’horizon jusqu’alors couvert d’épais nuages. Et, dans le rayonnement de cette lueur, une apparition surgit au yeux éblouis des marins. Devant eux se dressait, identique mais animée, la Vierge des Roches, l’humble statue d’argile de Leucone. Lentement, elle détacha de sa chevelure les cercles de métal et les posa un à un sur les fronts de leurs donateurs respectifs, les mettant par le charme de cet anneau à l’abri du péril, eux et leurs barques.

Quand elle arriva à Eroïc dont la couronne manquait, elle le contempla, livré sans ressource au courroux des flots avec une expression de pitié suprême. Mais lui, comprenant tout à coup l’horreur de sa situation et la faute commise se précipita à genoux en adorant et s’évanouit.

Quand il rouvrit les yeux, son embarcation désemparée était mollement échouée sur la plage de Leucone à marée basse et toute espèce de danger avait disparu.


Ce miracle fut le dernier coup porté à l’idolâtrie, et sous l’influence vivifiante de la civilisation à travers les siècles, Leucone est devenue une jolie ville civilisée qui a pris le nom de son premier apôtre.

Aujourd’hui encore, la situation de Saint-Valéry est magnifiquement pittoresque et avantageuse. La fertilité de son sol est telle que malgré les défrichements successifs la végétation y reste luxuriante.

Sur les hauteurs du Cap Hornu d’où l’on découvre l’admirable panorama de la Baie, on montre au visiteur intéressé la source et le tombeau du Saint à la mémoire duquel se rattachent tant de jolies légendes.


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