La légende de la fontaine qui dénonce du bois de Coisse [Saint-Bonnet-le-Chastel (Puy-de-Dôme)]

Publié le 30 octobre 2023 Thématiques: Assassinat , Bûcheron , Ermite , Fontaine , Jeune fille , Jugement , Jugement de Dieu , Mensonge , Meurtre , Mort , Noblesse , Sang ,

Une fontaine dans la forêt
Une fontaine dans la forêt. Source Midjourney
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Source: Grivel, Louis Jean (abbé) / Chroniques du Livradois (1852) (4 minutes)
Lieu: Fontaine du bois de Coisse / Saint-Bonnet-le-Chastel / Puy-de-Dôme / France

C'est dans cette paroisse qu'on voit, entre Mons et Chambon, au village de Malvieille, ou Malviel, la pierre de Gargantua, sur laquelle le monstre géant posait un pied, et d'une enjambée arrivait aux montagnes de Valcivières.

C'est de là encore qu'on peut pénétrer, non sans quelque terreur, dans le bois de Couasse, fréquenté par l'homme de fer, qui, en passant à travers, brisait chênes et sapins comme allumettes.

Si vous y venez, allez aussi visiter la Fontaine qui dénonce. Or, vous saurez qu'un seigneur de Couasse tua un jour son berger, dont il était jaloux comme Saül l'était de David. - Le seigneur se flattait que l'auteur du crime resterait inconnu. Il avait pris les plus grandes précautions pour qu'aucun soupçon ne planât sur lui.

Déjà un pauvre bûcheron était accusé de ce meurtre et, comme tel, conduit devant le seigneur haut-justicier, qui était lui-même le véritable coupable. Malgré cela et à cause de cela peut-être, le malheureux bûcheron fut atteint, convaincu et condamné à mort. La sentence allait recevoir son exécution, lorsque apparaît tout à coup un vénérable ermite. Sa démarche est lente et solennelle, sa physionomie sévère et imposante.

Arrêtez, s'écrie-t-il d'une voix forte, arrêtez, seigneur de Couasse et autres lieux! cet homme est innocent. J'ai vu le meurtrier, je l'ai suivi lorsqu'il est allé à la fontaine voisine laver ses mains ainsi l'instrument dont il s'est servi pour commettre son lâche assassinat. Cet instrument, baron, était semblable à l'épée qui pend à votre côté... Le meurtrier avait votre taille, votre port, votre tournure, votre démarche.....

Qu'on saisisse l'insolent qui ose ainsi manquer de respect au maître et au juge de cette terre. Moi seul ici ai le droit de parler, moi seul ai le droit de commander. Mais qui es-tu pour oser me calomnier devant mes vassaux par un soupçon, tout indirect qu'il est? Et se tournant vers ses hallebardiers: Qu'on se saisisse de cet impudent, qu'on l'attache avec le condamné et qu'on les pende l'un et l'autre à la même potence, poursuivit le seigneur hors de lui et en proie à des mouvements convulsifs.

Laissez-moi d'abord vous dire que vos menaces ne m'effraient point, reprit l'ermite avec calme, mais avec autorité; vous avez raison de vous regarder comme offensé par un soupçon même indirect, mais il vous est facile d'en éloigner jusqu'à l'ombre de votre personne. Tirez du fourreau votre épée, placez-en la pointe sur les armoiries de votre famille que je vois briller au perron (1), au-dessus de votre siège de haut-justicier, et jurez sur ces nobles insignes de vos aïeux que vous ne les avez point souillées, pas plus que votre épée, par un ignoble et mortel guet-apens.

Vil aventurier, fit le baron visiblement troublé, je devrais..... je devrais te livrer à mes chiens; va, tu ne perdras rien pour attendre; mais je veux te confondre. Puis dégainant son épée convulsivement, il en porte la pointe sur le blason de ses ancêtres resté pur jusqu'alors.

La figure de l'ermite s'illumina tout à coup d'un rayon presque surnaturel. Baron, s'écria-t-il d'un ton auquel il n'était plus possible de résister, retire ton épée, portes-en la pointe sur la tête de ce grand Christ en noire ébène qui est au-dessus de tes armoiries et qui, lui, juge et punit les mauvais juges.

Le baron de Couasse, entraîné comme par une force supérieure, obéit encore en tremblant.

Assez, dit alors l'ermite, le Ciel manifeste la vérité !

Voyez, en s'adressant aux assistants, voyez sur ces armoiries, voyez sur la tête du Christ ces trois gouttes de sang produites par le contact et l'empreinte du fer homicide!.... En effet, trois larges gouttes de sang perlaient visibles sur la tête du Christ et sur les armoiries, et une horreur profonde se peignit sur les traits de tous ceux qui étaient présents à cette scène. Est-il besoin maintenant de demander quel est le coupable? Quelle manifestation plus éclatante! Et toi, baron, tu aurais tari la fontaine et la source sans parvenir à effacer la tâche indélébile de ton crime. Ton épée sue le sang, elle en laisse des traces sur tout ce qu'elle touche. Viens à la fontaine du bois de Couasse, que l'on appellera à tout jamais la Fontaine qui dénonce; venez-y tous.... La foule et le baron entraîné par elle viennent à la fontaine. Voyez au fond de ces eaux limpides ces trois gouttes de sang. Je les vois telles que je les ai remarquées le jour même du meurtre; vous les voyez vous-mêmes semblables à celles qui, sur le Christ et sur les armoiries, ont épouvanté vos regards. Tous, en effet, purent voir les trois gouttes de sang au fond de l'eau. Pour l'ermite, il continue: c'est le sang du malheureux berger occis si malicieusement et si traîtreusement par le noble seigneur de Couasse.. Et comme pour mettre le comble à la confusion et au désespoir du criminel convaincu et atterré, sa fille, sa jeune fille, curieuse comme les enfants de son âge (elle avait à peine 10 ans), était accourue pour s'informer de la cause de ce concours et de ce tumulte inaccoutumés. Apercevant son père, elle veut s'approcher de lui; le malheureux baron tenait encore machinalement son épée à la main. La blanche robe de la jeune fille l'effleure en passant, et trois gouttes de sang étalent aussitôt à tous les yeux leur couleur rouge et vermeille sur ce vêtement, symbole de candeur et d'innocence.

Le malheureux père voit, lui aussi, ces gouttes accusatrices sur la robe de sa fille, plus accablantes et plus horribles à voir là que dans la fontaine, sur ses armoiries et sur la tête même du Christ. Aussi, soudain, il s'affaisse sur lui-même et expire frappé comme d'un coup foudroyant.

Seigneurs et vassaux de Couasse, armoiries des nobles aïeux et vêtements de jeune fille tachés de sang, il ne reste plus rien de tout cela..... Mais on assure qu'en certains jours la fontaine du bois de Couasse laisse voir à travers le cristal limpide de ses eaux trois gouttes de sang.

(1) Le perron était un tribunal extérieur où le seigneur haut-justicier et les officiers qui le représentaient rendaient la justice et prononçaient leurs sentences,


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