La légende du ménétrier de Sanry [Sanry-sur-Nied / Moselle / France]

Publié le 7 février 2025 Thématiques: Château , Croix , Diable , Diable défait , Fête , Musicien , Nuit , Pacte avec le Diable , Route | Chemin , Violoniste ,

Le violoniste et le château
Le violoniste et le château. Source Midjourney
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Source: Pitz, Louis / Contes et légendes de Lorraine (1966) (3 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Chemin entre Pange et Sanry / Sanry-sur-Nied / Moselle / France

C’était le jour de la fête patronale à Pange. La jeunesse du village avait organisé le bal traditionnel et invité l’unique musicien des environs, le Fifi de la Gogotte, un brave garçon de Sanry-sur-Nied, qui raclait passablement le violon.

De bon matin, le Fifi partit donc, son violon sous le bras, tout content de faire admirer son talent, et aussi avec l’espoir de rapporter à la maison un peu d’argent pour sa mère.

La fête dura deux jours et le Fifi joua presque sans s’arrêter : danses, contredanses, bourrées, menuets, branles du Barrois et rondes messines se succédaient dans un rythme endiablé. Jamais les jeunes gens de Pange ne s’étaient aussi follement divertis.

Le lundi soir, vers minuit, les poches bourrées de pièces de monnaie, le Fifî s’en retourna à Sanry. Mais la route était longue, et la nuit noire comme de l’encre. Alors, pour chasser l’ennui de sa promenade solitaire, le Fifî prit son violon, l’accorda et commença à jouer un de ses airs préférés. Les notes s’envolaient dans la nuit, comme les derniers échos d’une fête brillante.

Soudain, au détour d’un pré, il aperçut devant lui un superbe château. Les fenêtres étaient brillamment illuminées et l’on entendait la rumeur assourdie de conversations joyeuses. Le Fifî connaissait bien son chemin ; ce n’était pas la première fois qu’il revenait de Pange à cette heure. Pourtant, il n’avait encore jamais remarqué de château à cet endroit. Il se frotta les yeux pour voir s’il n’était pas le jouet d’un mirage. Il s’arrêta, et l’air qu’il jouait expira sur une note inachevée. Il ne revenait pas de son étonnement.

Pour comble de surprise, il s’entendit tout à coup appeler par son nom :
— Hé Fifî ! Fifî !

Il se retourna, et vit une belle dame, vêtue d’habits somptueux, qui s’avançait vers lui.
— Tous mes compliments, Fifî, lui dit-elle. Tu es un excellent violoneux. Tu vas venir avec moi au château que tu vois là-bas, et tu feras danser toute la joyeuse compagnie. Et puis, si tu acceptes de faire tout ce qu’on te demandera, tu seras très riche, très riche…

Le Fifi n’hésita pas une seconde. Tout ce qu’il désirait, c’était gagner beaucoup d’argent et il aimait bien jouer du violon. Il suivit donc la belle inconnue et, chemin faisant, il échafaudait déjà des projets magnifiques.

En arrivant au château, le Fifi fut véritablement émerveillé. Il y avait là des dames plus jolies les unes que les autres. Les messieurs étaient en habit de cérémonie. Quant aux salles, elles offraient un déploiement de richesses inouï : marbres et pierreries se mêlaient aux ors et aux boiseries rares.

L’arrivée du musicien fut accueillie par des transports de joie, car, malgré tout ce luxe, on devait un peu s’ennuyer dans ce château.

Sans se faire prier, Fifi attaqua la première danse. Aussitôt, ce fut un tourbillon échevelé. Flatté de jouer pour un si beau monde, et non plus pour des campagnards lourdauds et maladroits, le Fifi s’appliquait, donnant le meilleur de son talent, et son violon sonnait vraiment d’un éclat inaccoutumé. Danseurs et danseuses tournoyaient frénétiquement, semblant grisés par la magie de la musique.

Mais brusquement, tous les groupes s’arrêtèrent. Le musicien lui-même ne put achever sa phrase. Un homme était entré, suivi d’un page, tout vêtu de rouge et qui portait un gros livre ouvert. Traversant les groupes figés dans un silence impressionnant, cet homme s’avança vers le Fifi.
— J’apprécie beaucoup ton art et je veux te récompenser, lui dit-il. Tu vois ce château et toutes les richesses qu’il renferme. Si tu acceptes mes conditions, tout cela t’appartiendra.

Le Fifi était au comble de la surprise. Sans hésiter, il répondit :
— Je veux bien. Dites-moi quelles sont vos conditions.
— Il faut d’abord, reprit l’homme, que tu t’engages à renoncer à Dieu et à l’Église. Ensuite, il faut que tu maudisses Jésus-Christ, sa mère et tous les Saints.

Le Fifi n’avait pas une foi bien solide. Il ne put résister à la tentation d’être riche et, sans réfléchir davantage, promit tout ce qu’on voulut.
— C’est bien, poursuivit l’homme, mais il faut maintenant que tu signes ce registre. Prends une goutte de ton propre sang.

Le Fifi obéit. Avec une aiguille, il se fit une légère blessure au bras gauche. Un mince filet de sang s’en écoula. Il y trempa une plume que lui tendit le page et… comme il ne savait pas écrire, traça sur la feuille blanche une grande croix.

Au même moment, l’homme, ou plutôt le Diable, car c’était lui en personne, voyant ce signe insupportable, s’enfuit en hurlant d’horribles blasphèmes, et tout son monde disparut avec lui, dans un épouvantable fracas.

Alors, le Fifi, mort de frayeur, se vit perché sur l’un des hauts peupliers qui se dressaient le long du chemin de Sanry.

Tout penaud, il descendit de l’arbre et rentra se coucher, jurant de ne plus jamais se laisser tenter par les richesses.


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