Sur une haute colline dominant le Rhin se dressent encore les ruines d’un vieux château. C’est là que vivait autrefois Kuno von Sayn. Kuno était un jeune homme très fier, car il appartenait à une famille de très haute noblesse.
Il était tombé amoureux de la belle fille du vieux et acariâtre seigneur de Falkenstein. Il était enfin parvenu à gagner l’amour de la jeune fille, mais son père lui inspirait une grande crainte.
Après de longs mois passés entre l’espoir et la peur, il décida d’aller trouver le vieux seigneur afin de lui demander la main de sa fille. Par une belle matinée, il se mit donc en route pour le château de Falkenstein. Celui-ci était perché très haut sur les sommets qui dominaient une petite rivière.
Le voyage fut long, et Kuno avait presque perdu courage lorsqu’il atteignit enfin sa destination. Il se présenta néanmoins sans attendre devant le seigneur de Falkenstein et lui exposa hardiment son désir.
Le vieux seigneur au visage sévère l’observa longuement et attentivement, puis s’adressa au pauvre Kuno d’un ton terrifiant.
— Je consens, lui dit-il, à examiner ta demande, à condition que tu me promettes d’accomplir une chose pour moi.
Sans même attendre de connaître la nature de cette tâche, Kuno accepta avec empressement.
— Alors, reprit le seigneur de Falkenstein, tu pourras épouser ma fille à condition de construire, par-dessus les rochers déchiquetés, une route praticable conduisant jusqu’au village. Demain matin, avant le lever du soleil, tu devras gravir cette route sur ton destrier.
Le pauvre Kuno demeura sans voix. Il ne trouvait rien à répondre, car il savait que cette tâche était impossible. Même plusieurs mois d’un dur labeur suffiraient à peine pour accomplir un ouvrage aussi considérable.
Accablé de tristesse, il redescendit parmi les rochers. Il n’avait même pas réussi à apercevoir la belle Irmangarde, sa bien-aimée. Il s’assit donc sur une pierre, dans la vallée, et commença à se reprocher sa sottise.
Soudain, une petite voix qui l’appelait l’arracha à ses pensées.
— Kuno, Kuno von Sayn, disait-elle.
Il leva les yeux et vit devant lui le roi des gnomes.
— Ne désespère pas, lui dit avec bonté le petit homme. Mes sujets et moi viendrons volontiers en aide à un chevalier aussi valeureux. Retourne donc à l’auberge où tu as laissé ta monture. Demain matin, avant le lever du soleil, la route sera achevée.
Sur ces paroles, le roi des gnomes agita la main. Une épaisse brume s’éleva et enveloppa la colline et la vallée de ses vapeurs. Des milliers de créatures semblables à des nains surgirent alors de terre de tous côtés. Elles se mirent à manier avec ardeur des haches, des marteaux et des pelles. Durant toute la nuit, Kuno von Sayn entendit les grands arbres de la forêt s’abattre avec fracas et les pierres se briser. De temps à autre retentissait un grondement semblable au tonnerre ; le vacarme et les chocs se poursuivirent sans interruption jusqu’au matin.
À l’aube, Kuno sortit de sa chambre et rencontra l’aubergiste.
— Une terrible tempête a dû se déchaîner la nuit dernière dans la vallée, lui dit celui-ci. Tout ce bruit m’a empêché de dormir.
Kuno ne s’attarda pas à écouter les suppositions de l’homme et réclama son cheval à grands cris. Il monta en selle et se dirigea rapidement vers le pied de la montagne. Très haut au-dessus de lui se dressait le château de Falkenstein. Quelle ne fut pas la joie de Kuno ! Une route conduisait bel et bien jusqu’au château. Fidèle à sa promesse, le roi des gnomes avait construit une voie large et praticable à travers la forêt et par-dessus les rochers.
Kuno s’y engagea hardiment au galop, échangeant des sourires avec les bienveillants petits nains qui l’observaient derrière chaque arbre et chaque rocher. Sur les remparts du château apparut la belle Irmangarde.
Kuno franchit au galop le pont voûté que les nains étaient encore en train d’achever et salua joyeusement la jeune fille. Les nains poussèrent un grand cri de triomphe. Réveillé par leurs acclamations, le seigneur de Falkenstein regarda au-dehors et vit la route nouvellement construite qui s’étendait au loin depuis le château. Persuadé qu’il rêvait encore, il se frotta les yeux à plusieurs reprises.
Mais lorsqu’il aperçut les visages rayonnants d’Irmangarde et de Kuno, il comprit qu’il avait été joué. Tandis que les premiers rayons du soleil tombaient sur le château, illuminant le cœur réjoui et les joues rougissantes de la jeune fille, Kuno réclama donc Irmangarde pour épouse. Le seigneur de Falkenstein fut fier d’accueillir un homme capable d’accomplir en une seule nuit des prodiges aussi merveilleux.


