Autour du tilleul de Bulle, oisifs et étudiants sont rassemblés. Très animée est la conversation, car la veille c'était la foire de la Saint-Denis, journée solennelle au pays de Gruyère pour la cité comme pour la campagne. Cependant ventes et achats, qualités et défauts des troupeaux, tous ces sujets sont oubliés. On ne parle pas même des mille ruses des enfants d'Israël, chapitre toujours neuf et toujours captivant. Toutes ces questions s'effacent devant un événement étrange que l'on racontait d'abord mystérieusement à l'oreille et qui est devenu promptement le thème de tous les entretiens.
Faisons cercle autour du héros de l'histoire et recueillons chaque mot de son récit.
« Je m'appelle, dit-il, Hercule-le-Hardi, et, modestie à part, je mérite mon nom. Trembler, reculer, capituler étaient jusqu'ici pour moi des lâchetés inconnues. Hier, pour la première fois, j'ai senti un frisson ébranler tout mon être, et j'aurais confié mon salut à la fuite si la frayeur ne m'avait point cloué sur place.
« La journée avait été longue et laborieuse. En quittant la place du marché, j'étais entré à la Mort prendre un verre d'eau-de-vie. J'y trouvai des amis et l'on célébra en trinquant le plaisir de cette rencontre. Vers onze heures on se sépara et je partis seul pour Vaulruz. La nuit était sombre; d'épais brouillards empêchaient de distinguer les objets à cinq pas de distance, mais mon chemin je le savais par cœur, et j'aurais pu marcher en fermant les yeux. La nature entière semblait endormie, nulle voix humaine ne se faisait entendre, nul cri d'animal ne troublait le silence. J'avançais donc comme un être vivant égaré tout seul dans le royaume des ombres; je rêvais aux aventures de la foire, je revoyais en esprit ces belles pièces de bétail que la foule venait d'admirer, je croyais écouter encore les moutons bêler, les chevaux hennir, les vaches brâmer, les bœufs mugir... Tout à coup je tressaille!
Un beuglement effroyable a retenti à mes oreilles, les échos l'ont redit au loin, puis partout le calme s'est rétabli. Revenu à moi, je pense que c'est un paysan attardé tourmentant en le conduisant son taureau non vendu. A peine cette idée rassurante a-t-elle traversé mon esprit que le même cri sauvage s'élève dans les ténèbres de la nuit et se prolonge bien loin dans la plaine. Je m'arrête pour mieux observer; j'appelle pour signaler ma présence, nulle parole ne me répond. Anxieux je me demandais ce que j'allais faire et devenir quand soudain m'apparurent deux yeux, deux gros yeux, rouges, éclatants, brillants, me fixant et me menaçant. Comparés avec ces yeux, les falots de la poste de Bulle à Vevey m'auraient semblé de modestes cigares près de s'éteindre. On eût dit deux foyers ardents, deux fournaises brûlantes attendant une proie et cette proie ne pouvait être que moi-même! Oh! l'affreux moment! Mais ces deux yeux, à quel corps, à quelle tête appartenaient-ils ? Je voyais confusément une masse énorme, trapue, monstrueuse, capable de tout écraser sur son passage. Je voulus crier, mais ma voix expira dans mon gosier; je voulus fuir, mais une force invincible me retint immobile comme un bloc de la Trême. Une sueur de mort commença à couler sur ma figure. Comment finirait cette épreuve ? A peine osais-je me le demander.
Combien de temps mes deux yeux épouvantés furent-ils fascinés par ces deux yeux épouvantables? Je ne saurais le dire. Tout à coup je distingue les grelots d'un cheval et le roulement d'une voiture. Quand celle-ci fut proche de moi, le fantôme poussa un dernier beuglement semblable au râle d'un géant qui expire, puis il disparut dans la direction de Saussens. Pour moi, loin de le rappeler, je me signai et je montai sur le char j'étais sauvé ! »
Après qu'Hercule eut fini son récit, longtemps ses auditeurs demeurèrent pensifs. Nul n'osa questionner, car l'histoire n'était déjà que trop lugubre. Peu à peu chacun se retira en secouant la tête et en disant : C'est un signe de mauvais augure!
Réalité ou rêverie, la vision fut connue dans toute la contrée et bien des natures timides, en y songeant, ont tremblé pendant les longues soirées d'hiver. Plus tard, d'autres voyageurs tardifs ont éprouvé les mêmes émotions et confirmé les déclarations d'Hercule. Aussi les Bullois, toujours pratiques, ont-ils voulu se garantir contre de semblables apparitions. Dans ce but, ils ont érigé la chapelle de saint Joseph à la place même rendue célèbre par la dangereuse rencontre, puis ils ont honoré le bœuf d'un culte particulier en adoptant son image dans leurs armoiries, excellent moyen de perpétuer le souvenir du fait que nous avons raconté. Ce double moyen a réussi. Aujourd'hui le spectre est décidément rentré dans le néant. Personne ne l'aperçoit plus : c'est sans doute parce que chacun retourne plus tôt à domicile depuis que la sagesse de la loi a modifié l'heure de la fermeture des auberges. Si parfois, circulant tard dans la nuit, quelqu'un entrevoit un monstre fabuleux, qui s'avance lentement, qui souffle grossièrement, qui renifle avec peine, qui beugle d'une voix étranglée, qui ouvre deux yeux énormes, il se dit tranquillement : c'est la locomotive du train de Romont-Bulle.


