A deux petites lieues de Grandvillard, quand on s'élève vers la gauche, on trouve un bassin circulaire qui ne s'ouvre qu'à l'ouest vers la vallée, car de hautes montagnes l'entourent de tous les autres côtés. Ce plateau est comme une partie supérieure de la base majestueuse sur laquelle sont assis fièrement les Morteys, Branleire et Foliéran. Le terrain est plat, sauf quelques monticules formés par d'anciens éboulements et des quartiers de rocs qui ont roulé des hauteurs voisines. Au milieu des plus frais pâturages est le Plan des Danses, théâtre de la légende suivante.
Dans un temps bien éloigné du nôtre — il y a au moins six cents ans, mais il est préférable de ne rien préciser, car les documents contemporains sont perdus — on voyait de nombreuses habitations là où sont aujourd'hui les quatre chalets formant l'estivage des Baoudès. Alors, à deux lieues plus bas, la plaine était déserte, et la paroisse de Grandvillard existait là-haut au milieu de ce bassin pittoresque. Pour charmer ses loisirs, la jeunesse de la contrée dansait et s'ébattait joyeusement sur les pelouses fleuries. Chaque jour de fête, les amateurs étaient cordialement invités. Malheureusement, l'âge d'or n'existait plus, car déjà s'étaient envolées l'innocence et les vertus primitives. Aussi le curé n'avait-il que trop de motifs de redouter les inconvénients habiles à se glisser jusque dans la koraule de tout temps aussi chère aux enfants de la Gruyère qu'à ceux de la Broye. Souvent, allumé d'un saint zèle, il montait en chaire pour signaler les dangers de tels divertissements; plus souvent encore, aussitôt les Vêpres terminées, jeunes gens et jeunes personnes se rencontraient sur ce pont construit par la nature, et les doux sons des instruments étouffaient bien vite les derniers échos de la voix du bon pasteur et les derniers scrupules des consciences alarmées.
Il ne fallait rien moins qu'un terrible phénomène pour mettre ordre à un tel état de choses.
Un jour de grande fête, par une de ces douces soirées d'été si propres à embellir le paysage en lui donnant ses tons les plus chauds, les teintes les plus transparentes, les derniers rayons du soleil, qui venait de disparaître derrière le Moléson, doraient les cimes des Morteys, et la danse était loin de finir, à en juger par l'animation des couplets joyeux et par les rondes interminables qui se chantaient en chœur à l'unisson des instruments. Soudain, au plus fort d'une valse qui avait succédé à la coraule, soudain une lueur blafarde, plus rapide que l'éclair, se projette sur la foule agitée; la foudre gronde au-dessus des têtes, les échos des rochers se réveillent et l'aigle des Alpes fait entendre au loin des cris sinistres.
Au même instant, un cavalier tout habillé de vert, monté sur un cheval noir comme le jais, apparaît aux regards terrifiés de l'assemblée et caracole au milieu des danseurs, les fixant l'un après l'autre d'une façon ironique; puis, se dressant sur le monticule qui servait d'estrade aux ménétriers, il enfonce ses éperons dans les flancs écumeux de son coursier, saute d'un bond par-dessus les couples immobiles et franchit au galop les rochers de la cascade, ne laissant sur son passage qu'une odeur nauséabonde de soufre et de bitume. Un éclair marqué sur la montagne la trace de ses pas, puis un second coup de tonnerre fait tout trembler, et le cavalier vert disparaît derrière le Vanil-noir.
Depuis ce jour, on ne s'amuse plus au Plan des Danses, et comme si ce lieu devait attester à la postérité la plus reculée la visite d'un être maudit, le sol, couvert jadis de l'herbe la plus tendre, ne produit plus que des plantes malfaisantes, telles que les patiences, le chardon et l'ellébore. Serait-ce à l'usage des danseurs ? Si tu veux le savoir, ami lecteur, adresse-toi aux étudiants de la contrée.


