La légende des menhirs du moine et de la nonne [Sartène (Corse-du-Sud)]

Publié le 2 mai 2023 Thématiques: Abbaye | Monastère , Amour , Amour impossible , Concupiscence , Diable , Dolmen/Menhir , Impiété , Légende chrétienne , Moine , Mort , Origine , Origine d'une roche , Origine d'un nom , Saint François d'Assise , Transformation , Transformation en pierre ,

U Frati è a Sora
Img~commonswiki, CC BY-SA 3.0 , via Wikimedia Commons
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Source: Giustiniani J.-A. / Contes et légendes de la Corse (1934) (2 minutes)
Lieu: U Frati è a Sora / Sartène / Corse-du-Sud / France
Motif: D231: Transformation : homme en pierre

Ceci eut lieu vers l'an de grâce 1220. L'année précédente, le séraphique saint François était revenu en Corse, emmenant avec lui une dizaine de ses disciples et autant de jeunes adeptes de sa sœur spirituelle, sainte Claire d'Assise. Il leur avait dit: « Catéchisez ce peuple fier et rude, mais à l'âme naïve et bonne. Dans cette île merveilleuse que le Créateur a comblée de tous ses bienfaits, fondez de nombreux couvents où, n'imitant pas en cela ce douillet et craintif curé de Cartarana, on pratiquera la plus large hospitalité. »

Parmi ces disciples était un Napolitain à la haute stature, au teint bronzé, à l'œil de flamme, à la longue barbe d'ébène. Il fut chargé de jeter à Attallà (Tallano) les bases d'un couvent du Tiers-Ordre. Une jeune et belle Clarisse au corps délicat mais souple et harmonieux, napolitaine comme lui, avait eu mission de recruter des nonnes pour le couvent de Sartène. Tous deux devaient s'entendre, quand ils l'auraient jugé opportun, pour surmonter les obstacles et propager dans le sud de l'île la douce foi franciscaine.

A plusieurs reprises, le supérieur du couvent d'Attallà vint donc à Sartène se concerter avec sa sœur en Saint-François. Mais, au cours de chaque entrevue, où les intérêts de l'Ordre avaient été à peiné effleurés, les deux déracinés, qui avaient poussé et vécu sur les flancs du Vésuve, sentaient bouillonner dans leurs veines la lave du pays natal.

Et quand ils s'étaient séparés, comme un écho, la douce voix du Poverello versait en eux l'apaisement, tandis qu'en même temps celle du Malin leur chantait les journées enflammées de Naples, ses nuits divines, l'amour charnel incomplètement étouffé dans leurs cœurs. La nuit venue, de sommeil rouvrait la porte au rêve commun qui les hantait, et le souvenir de leur entrevue, d'une douceur ineffable les premiers jours, s'était mué en souffrance, en souffrance qui allait s'exaspérant.

Un jour, dès qu'ils eurent, après la profonde inclination de tête qui traduit le salut monacal, relevé leurs visages, un même cri s'échappa de leurs poitrine : « Fuyons, ma sœur ! — Fuyons, mon frère ! »

Et ils s'en allèrent à pas pressés par les sentiers qui dévalaient vers la Tavaria ou Rizzanèse, haletants et suant sous le soleil dont ils auraient voulu éviter l'aveuglante lumière.

Quand ils arrivèrent au bord de la rivière, ils s'arrêtèrent un instant, rafraîchirent leurs tempes et burent à longs traits. Puis ils s'engagèrent dans un sentier pour reprendre leur marche, vers où ? Vers le golfe de Valinco probablement, d'où une barque, les aurait ramenés en Italie.

Or, le Tentateur avait hâte de faire siennes ces deux âmes. Le moine s'arrêta, plongea ses regards ardents dans les yeux de sa compagne, la saisit par la taille et lui dit doucement : « Un bacio, cara mia ! » Mais ses lèvres n'eurent pas le temps d'atteindre celles qui s'entr'ouvraienl déjà pour les recevoir : une longue flamme tomba entre eux du ciel cependant limpide et bleu, les sépara puis les rejeta violemment à deux pas l'un de l'autre.

Et depuis plus de sept cents ans, leurs deux corps sont toujours là, pétrifiés, près de la route de Sartène à Propriano. Dieu n'a pas voulu que Satan lui ravît deux âmes que le Poverello avait choisies. Mais les deux menhirs du Frate et de la Suora l'appelleront éternellement aux générations futures qu'un sacrilège faillit être commis en cet endroit..


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