La légende de la tour de Sarrola-Carcopino [Sarrola-Carcopino (Corse-du-Sud)]

Publié le 11 mai 2023 Thématiques: Animal , Brigand , Chauve-souris , Cheval , Diable , Eglise , Nuit , Origine d'une trace dans la roche , Prêtre | Curé , Prière , Protection , Tempête , Tour , Transformation ,

Eglise de Sarrola Carcopino
Eglise de Sarrola Carcopino. Source Pays d'Ajaccio - Office Intercommunal de Tourisme
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Source: Giustiniani J.-A. / Contes et légendes de la Corse (1934) (3 minutes)
Lieu: Eglise / Sarrola-Carcopino / Corse-du-Sud / France

Sous l'âpre caresse du vent qui souffle avec violence, les branches des oliviers et des érables se tordent convulsivement, crépitent et mêlent leur complainte funèbre aux hurlements du gros chien noir qui tire sur sa. chaîne sous la fenêtre du presbytère.

Une ombre immense, opaque, enveloppe le village de Sarrola-Carcopino comme d'un linceul de mort pendant que ses habitants, serrés autour de Pâtre, restent mornes et silencieux. Par intervalles, un coin du ciel s'embrase, des éclairs aveuglants s'étendent sur la plaine et, des ténèbres épaisses, surgit, pour s'effacer presque aussitôt, la vieille Tour Génoise qui se dresse, imposante aïeule, près de la, petite église aux murs délabrés.

Ce qui se passa là au cours des siècles, nul ne le sait; mais, rien qu'à la voir de loin, un vague effroi saisit le voyageur qui croit voir, comme dans un songe douloureux, se dérouler devant lui les sanglants épisodes de la lutte homérique des ancêtres. Pendant longtemps, nul ne l'habita, nul hormis les larves qu'enfante l'imagination, l'araignée aux bras démesurés, la souris aux dents blanches et l'oiseau nocturne au vol circulaire. Puis, une famille du delà des monts est venue s'y dérober aux attaques d'ennemis implacables.. Les trois hommes ont, à ce que l'on se dit tout bas, arraché de leurs mains crispées les intestins encore fumants de leurs victimes. La grand-mère, morte il y a quelques années, a poignardé elle-même l'assassin de son mari et jeté son cœur aux chiens. Ils vivent là, les étrangers, rien que la nuit, sortant le matin, moroses et méfiants, pour aller on ne sait où et ne rentrant que le soir, fort tard.

Ce soir-là, à la faveur du brouillard et sous la pluie fine, ils étaient rentrés avant la nuit. Après avoir mangé sommairement, comme toujours, ils s'étaient assis sans bruit autour du foyer où brûlaient, avec des crépitements des souches de bruyère encore vertes. Trois coups secs furent frappés à la porte. Personne ne bougea. On frappa, plus fort. Hommes et femmes se levèrent aussitôt. En un clin d'oeil, les deux carabines déposées, dans un coin étaient dans les mains des deux aînés. Le plus jeune, le pistolet au poing, avec précaution ouvrit la porte. Un jeune homme correctement vêtu cria avant d'entrer :
« L'hospitalité, s'il vous plaît ! Je viens de loin pour aller bien loin; je suis fatigué et il fait mauvais temps.
— Entre et prends garde à toi !
— J'ai ma jument, blanche en bas. Elle a bien faim !
— Entre et ne t'en préoccupe point. »

Et l'adolescent sortit, descendit le vaste escalier en pierre, enfourcha la jument et partit. A un détour du sentier raboteux, la bête s'arrêta net.
« Va donc, par la Madone ! » Et il la frappa rudement. Elle ne bougea pas. L'homme sauta à terre.
Alors la jument parla :
« Je suis ta grand'mère. Votre tour d'être châtiés est venu à moins que...
In nomme -patris ! » dit la voix nasillarde d'un moine qui, sa quête, finie, rentrait au couvent de Valle-di-Mezzana et qui. se croyant seul, commençait tout haut sa prière.

Au même instant, la jument déploya de vastes ailes noires et, partant comme une flèche, se perdit dans l'espace. Les deux hommes restèrent ébahis, en présence l'un de l'autre. Enfin l'étranger saisit dans sa main vigoureuse le poignet du moine et, tremblant pour la première fois, lui cria : « Il faut, que tu nous sauves; suis-moi ! »

Et il l'entraîna, prenant des raccourcis, sautant les murs, franchissant les ruisseaux et les fossés, hagard, hors de lui. Fébrilement, il ouvrit la porte et poussa dans l'intérieur le moine qui, pouvant enfin respirer et voulant appeler à son aide le Dieu secourable auquel il s'était consacré, porta sa main droite à la hauteur du front et commença d'une voix tremblante :
In nomme' patris et fil...
Le sol fut ébranlé ; une clarté rouge illumina l'intérieur sombre de la tour; on entendit un bruit formidable, et, déployant des ailes immenses de chauve-souris, l'inconnu, dont on n'avait pas encore aperçu les pieds fourchus, traversa l'épaisse muraille qui s'était fendue du sommet à la base et, disparut, laissant après lui une épouvantable odeur de soufre et de corne brûlée.

Près de la petite église coquette et blanche située entre le pittoresque village de Sarrola et le hameau de Carcopino, se dresse maintenant un élégant et svelte clocher, bâti en partie avec les pierres de la Tour Maudite qui, il y a à peine trente ans, montrait encore au septentrion la large fente par où s'échappa, pendant une nuit lugubre, le gentilhomme aux pieds fourchus, aux ailes immenses de chauve-souris.


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