Il était une fois un gentilhomme qui épousa la plus belle femme de Florence, bien entendu tous deux gens de grande qualité, et ils vivaient au Borgo Sant’ Apostoli. Au bout d’un an, le mari mourut, et l’épouse se lamenta et pleura sur lui à tel point que toute la ville en parlait. Elle pleurait, comme on dit, a vite tagliata, a cald’ occhi — “comme une vigne coupée”, à chaudes larmes — jusqu’à se brûler les yeux. Nuit et jour elle était en douleur, s’écriant : “Moi aussi je voudrais volontiers mourir, et ainsi rejoindre mon cher mari qui s’en est allé !”
Ô Mort ! pourquoi viens-tu
à ceux qui voudraient vivre à jamais ?
Ô Mort ! pourquoi fuis-tu
ceux qui voudraient volontiers mourir ?
Un beau jeune gentilhomme, cousin du mari défunt, était inamorato perditamente — éperdument amoureux — de la belle veuve, au point que le seau de son cœur en débordait ; et, se souvenant du dicton selon lequel “une jeune veuve est comme une bûche au feu : plus elle pleure, plus elle brûle au milieu” (c’est-à-dire : plus l’amour travaille son cœur), il mit son esprit à trouver un moyen par lequel son amour à elle se tournerait vers lui.
Or maître Ludovico — tel était son nom — venait de Ferrare, où l’on sait, comme dit le proverbe, “où enfoncer le clou au bon endroit” aussi bien que quiconque ; il se mit à raconter d’étranges histoires : comment des morts, lorsqu’on les priait, avaient laissé sur des vitres des écritures comme des lettres en réponse, et comment un certain homme avait correspondu avec saint Thomas, jusqu’à juger que la signora Isabella, la veuve, était bien remplie de cette idée “comme un sac de noix” ; et, comme il s’y attendait, elle dit qu’elle prierait son mari pour une telle épître.
Alors maître Ludovico, qui avait étudié l’écriture du mari, prépara une lettre censée être du défunt, ainsi conçue :
« Cara consorte — Ma chère épouse, je suis désormais dans l’autre monde, et je serais en paix et heureux si tu n’étais pas dans une si terrible affliction à mon sujet. Mais il existe un remède à cela : si tu désires vraiment être ici avec moi, prends mon épée et donne-toi la mort, et ton âme me rejoindra aussitôt.
Mais si tu n’as pas assez de résolution pour faire cela, alors, pour l’amour du Ciel, tiens-toi tranquille, cesse tes lamentations et laisse-moi en paix.
Et si tu souhaites te remarier — ce qui est la chose la plus sensée que tu puisses faire — et être parfaitement heureuse, alors épouse le premier homme que tu rencontreras qui vienne d’être blessé par une épée, car il est destiné à égayer ta vie.
Et garde cette lettre secrète jusqu’à ce que cet homme t’ait épousée. TON MARI QUI T’AIME. »
La dame Isabella avait une statue de son mari, devant laquelle elle priait chaque jour, et Ludovico mit le rouleau ou la lettre dans sa main. Et lorsqu’elle la lut, elle y crut pleinement ; car elle était de celles dont on dit : Crederebbe che gli asini volassero — elle croirait que les ânes volent, si on le lui disait sérieusement. Elle attendit donc les événements, et, chose sûre, Ludovico entra bientôt, paraissant d’une beauté et d’un intérêt inaccoutumés, le bras en écharpe.
« — Je viens d’avoir ma belle part, che diavolo ! dit-il. On m’a attaqué dans la rue, presque à votre porte ; un drôle a tiré son épée et a failli me tuer, mais j’ai attrapé la pointe sur mon bras. Lui, pour sa part, a reçu la mienne en plein cœur. »
On peut noter, en passant, que la proposition de la lettre à Isabella — posée si crûment et sans sentimentalité — selon laquelle elle devait soit cesser de pleurer, soit se tuer, avait fortement ralenti le cours de son chagrin ; et, comme il est d’usage avec de tels grands éplorés, et avec tous ceux qui se plaisent à l’ostentation des émotions, elle se laissa aisément tourner à de nouvelles idées ; et, ayant décidé qu’elle ne se ferait pas un trou avec l’épée de son défunt mari, il ne lui restait qu’à considérer l’unique alternative : épouser le premier homme qu’elle rencontrerait qui aurait reçu une telle blessure.
Avec grande émotion, elle banda donc la plaie — qui, à vrai dire, n’était pas très grave, car Ludovico se l’était faite lui-même avec une épingle, et le duel avait été arrangé avec un ami. Puis elle lui confia la lettre, et tous deux furent profondément touchés par l’étrangeté de l’événement ; et il en résulta que — colla sua astuzia potiede sposare la bella vedova — grâce à sa ruse, il put épouser la belle veuve. Morale — ou immorale :
Con l’arte e con inganno
Si vive mezzo l’anno,
Con inganno, e con arte
Si vive l’altra parte.
Par l’art et par la ruse on vit la moitié de l’année ;
par la ruse et par l’art on vit l’autre moitié.


