La légende des statues parlantes de la via Cerretani [Firenze / Città Metropolitana di Firenze / Italie]

Publié le 31 décembre 2025 Thématiques: Apprenti , Artisan , Magie , Pauvre , Punition , Richesse , Sculpteur | Sculpteuse , Sculpture , Sculpture qui parle , Sorcier , Statue , Vol ,

La statue qui parle
La statue qui parle. Source ChatGPT
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Source: Leland, Charles Godfrey / Legends of Florence: Collected from the People, Volume 2 (1896) (4 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Une maison Via dei Cerretani / Firenze / Città Metropolitana di Firenze / Italie

Je ferai observer, à propos de l’histoire qui suit, que si les faits sont rendus scrupuleusement tels que je les ai reçus, le récit original était fort nu et maladroit ; j’en ai donc polishé le style. À qui voudrait le classer, je dirai qu’il est aux trois quarts brebis et au quart bouc : ma part est celle du bouc — comme cet Indien dont les aïeux comptaient trois Blancs et un Chippewa.


Il était une fois, à Florence, un jeune artiste de grand génie nommé Florio. Il façonnait en bronze et en marbre des merveilles vendues à prix d’or — et pourtant il vivait dans une misère noire. Non qu’il dissipât son argent : sans vices, il menait une vie modeste, presque de saint. Mais, comme on dit, « Celui que Dieu aime, Il le visite » —

Chi da Dio è amato,
da lui viene visitato
(Dieu vient à celui qu’Il aime).

On verra comment Il vint éprouver Florio.

Le secret de sa pauvreté tenait à ceci : encore apprenti chez un maître célèbre, Fabiano, celui-ci, fort malin, ayant constaté que l’enfant ignorait son propre talent, passa avec lui un marché : contre une mensualité, Florio s’engageait à travailler pour Fabiano, à lui céder toute sa production, et à jurer le secret sur l’exécution des œuvres qu’on lui confierait. Longtemps, Florio se félicita de cet accord.

Mais bientôt il advint que, pour cent écus versés à Florio, Fabiano en empochait mille — et, qui plus est, il jouissait du crédit pour des pièces bien au-dessus de sa propre force.

Florio était trop honnête pour rompre le contrat juré enfant, avec ce maître roué qui avait bien jugé ce qu’il portait en lui.

Et cela se voit encore à Florence :
Il contadino uccise il cignale, e il signore n’ebbe il credito —
« Le paysan tua le sanglier, et le seigneur eut les lauriers. »

Uno al monte e l’altro al pian;
quel che è oggi non è diman.
« L’un grimpe au mont, l’autre cherche la plaine ;
ce qui est aujourd’hui ne sera pas demain. »

Mais toute chose cachée vient un jour à la lumière, et tous les renards se retrouvent chez le pelletier.

Or vivait un gentilhomme très savant, versé en magie, nommé Simone. Il advint qu’un jour il se rendit, avec maints seigneurs et dames, à l’atelier de Fabiano pour voir une statue de bronze merveilleuse, que l’artiste proclamait la meilleure de toute sa vie — on assurait qu’elle serait célèbre dans toute l’Italie, de A à Z. Fabiano, nullement avare d’éloges sur son propre compte, recevait avec componction tous les compliments. Mais Simone, qui savait la vérité, eut pitié de Florio, debout à l’écart, quand il le vit pâlir, rougir, puis, croyant n’être vu de personne, essuier une larme. Il résolut de l’aider.

« Oui, dit Fabiano, il ne m’appartient pas de louer mon œuvre ; mais le grand-duc me disait hier que rien ne lui manquait, sinon le don de parole. Hélas, l’art est difficile, et le labeur que m’a coûté ce travail est incroyable. S’il pouvait parler, il vous dirait des cose miracolose, meravigliose — des merveilles ! »
« Per Bacco ! s’écria Simone, tu le dis à point nommé. Bel parlare che è alla larga ! J’ai appris, dans un vieux livre de magie, une incantation qui, si on la chante dûment, peut donner la parole à n’importe quelle statue — ou du moins faire bouger ses lèvres si elle n’a point de langue. »
« Voyons le miracle ! » dit le grand-duc.
« Oui, voyons ! » répondirent toutes les dames.
« Adopté à l’unanimité : que la statue parle ! »

Alors Simone s’approcha de la statue et dit très solennellement (en florentin) :

Ti prego, o statua,
di dirmi la verità,
dove tu siei nata,
e tutto il patto,
come siei fatta !

« Je te prie, ô statue,
de me dire la vérité :
où tu es née,
quel fut le pacte,
et comment tu fus faite ! »

La statue répondit :

Da Florio io son fatto,
da Florio disegnato;
Florio ha l’amaro,
Fabian’ il dolce e ’l danaro.

« Par Florio je fus faite,
par Florio dessinée ;
à Florio l’amer et le dur,
à Fabiano le doux — et l’argent. »

Alors toutes les statues de la salle élevèrent la voix en chœur et chantèrent :

Siamo tutti di Florio,
a lui tutta la gloria !

« Nous sommes tous de Florio :
à lui toute la gloire ! »

Le grand-duc, indigné d’une telle injustice, ordonna une enquête du Conseil. Toute la vérité étant sortie, il fut décrété que le contrat entre Fabiano et Florio serait rompu, et que le jeune artiste reprendrait pour lui toutes les œuvres de l’atelier. Ainsi Florio devint prospère et célèbre, tandis que Fabiano tombait dans le mépris mérité.

De quoi l’on apprend que « Qui fait paître ses moutons dans le champ d’autrui perdra un jour tout le troupeau », et que « Qui dort dans le lit du diable sera réveillé par le diable. »

« Ce n’est hélas pas rare, ajoute notre Flaxius, de voir quelque philistin chiche, voleur et menteur s’approprier l’invention d’autrui — poème, système d’économie politique, programme d’éducation aux arts industriels, projet de réforme, ou mille autres choses — alors que, seul, il n’aurait pas même su commencer ; pas plus qu’il n’aurait su planter la Création. Mais, à la fin, les statues parlent, et proclament l’ignominie du plagiaire. Pour un court instant, il peut gambader parmi ses amis admiratifs, porté aux nues comme original ; il n’est pourtant qu’une souris avec un fil invisible passé au cou, dont l’autre bout est tenu par Némésis — jusqu’à ce qu’elle se lasse du jeu et donne un coup sec. Les statues ont parlé, et les statuts de la loi éternelle de rétribution sont accomplis ! »


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