La croix d'or de Pierre le marin [Saintes-Maries-de-la-Mer (Bouches-du-Rhône)]

Publié le 18 juin 2024 Thématiques: Amour , Amour non partagé , Bateau , Croix , Jeunes gens , Mariage , Marin , Mer , Mort , Naufrage , Poète , Promesse , Promesse rompue , Tempête ,

Les Saintes Maries de la Mer par Van Gogh
Les Saintes Maries de la Mer par Van Gogh. Source Vincent van Gogh, Public domain, via Wikimedia Commons
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Source: Balleydier, Alphonse / Les Bords du Rhône de Lyon à la mer: chroniques, légendes (1843) (9 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Bord de mer à Saintes-Maries-de-la-Mer / Saintes-Maries-de-la-Mer / Bouches-du-Rhône / France

Il y avait une fois, aux Saintes-Maries, une jeune fille, un bel enfant plutôt, dont le cœur ne s'était pas encore réveillé à l'harmonie de ces douces paroles, qui décident souvent toute une destinée de femme.

Alix, fraiche et jolie comme une fleur d'aubépine, suave et bonne comme une pensée de bonheur, douce et gracieuse comme une prière d'ange à la bonne Vierge Marie; Alix avait cependant remarqué Pierre le vigoureux et beau marin.

Plusieurs fois, souvent même, elle s'était trouvée sur le port pour voir revenir la tartane de Pierre, son jeune ami; c'est ainsi qu'elle l'appelait, parce que Pierre était bon et prévenant pour elle.

Lorsque le ciel était beau et la vague propice, elle chantait un refrain d'amour qu'elle ne comprenait pas, ainsi que les enfants récitent les fables du bon Lafontaine ; mais quand le ciel était noir et que la vague venait se briser au rivage, elle s'agenouillait auprès de la croix et priait avec ferveur Notre-Dame-de-la-Garde, pour qu'elle accordât bon vent et prompt retour à Pierre, son jeune et bel ami.

La mère d'Alix était vieille et pauvrette; hélas! elle n'avait au monde qu'une seule fortune, sa fille bien-aimée, qu'elle devait bientôt quitter.

Un jour, que la main de son enfant se promenait dans les boucles blanches de ses cheveux, elle lui dit :
– Ma fille ! écoute-moi bien : Dans quelques jours, bientôt, demain peut-être, tu te réveilleras sans trouver sur ton front l'empreinte du baiser de ta mère, je suis bien vieille, moi; un jour, bien jeune encore, tu te verras seule, isolée au milieu du monde, sans protection et sans amour; mon enfant, il te faut un appui, un bras fort qui soutienne ta vie, un cœur bon et généreux qui la rende heureuse; il te faut un mari.

Alix baissa les yeux et rougit bien fort; ce dernier mot avait donc trouvé le chemin de son cœur.
– Un mari, avez-vous dit, bonne mère; un mari, mais pourquoi ?
– Vous êtes moins vieille, et moi, moins jeune que vous le voulez bien dire ; vous ne me quitterez pas encore..........
– Un mari !........ Pierre va bientôt revenir, sa voile sur l'eau glisse comme une hirondelle dans les airs; venez, bonne mère; allons sur le rivage, et, mettant le bras de sa mère sous le sien, elle prit la direction de la rive.

Une voile blanche paraissait à l'horizon.
Alix ne s'était point trompée, Pierre allait revenir.

Bizarrerie du cœur humain ! Nos pensées les plus intimes, nos sentiments les plus secrets, des sentiments dont nous n'avons jamais osé nous rendre compte, se révèlent souvent malgré nous.

Alix aimait Pierre, non point comme une sœur aime son frère, elle l'aimait d'amour; toutes Les Saintes, y compris sa mère, le savaient, elle seule l'ignorait encore; elle n'avait jamais écouté bien attentivement la voix de son âme.

Lorsque Pierre n'était pas sur la Méditerranée, il allait passer toutes ses veillées chez la mère d'Alix, qu'il appelait aussi sa mère; car c'est un privilège de la jeunesse, que celui de pouvoir donner ce doux nom à la vieillesse.

Un jour que la tempête avait retardé la mise à la voile de sa tartane; il fut, selon sa coutume, visiter la bonne vieille Césarine.

Hélas! il la trouva malade, bien malade, en danger de mort; elle essuya quelques larmes, en apercevant le marin qui s'approchait d'elle.
– Mon ami, je vais mourir, lui dit-elle. Vous me voyez bien triste. Alix sera bientôt seule au monde; qui protégera mon enfant ? Alix est une fleur à peine éclose; qui l'abritera contre les orages du cœur, contre la tempête des hommes ?

Pierre releva fièrement la tête qu'il avait tenue jusque-là courbée sur sa poitrine.
– Qui protégera mon Alix? répétait la malade.
– Ce sera Pierre le marin, si vous le voulez, mère, s'écria Pierre avec enthousiasme.
– Ce sera vous, Pierre, parce que vous êtes honnête, brave et généreux.

Dans ce moment, Alix rentra avec le curé des Saintes qu'elle avait été chercher.
Lorsqu'elle eut achevé sa confession, bien légère de fautes et de péchés, la bonne femme fit approcher Pierre et sa fille auprès de son lit; puis, prenant leurs mains pour les unir dans les siennes, elle leur dit :
– Pierre, je te confie ma fille; c'est le seul bien, le bien le plus précieux que je laisse au monde. Ma fille, je te lègue à Pierre ; il a le bras fort et le cœur bon, c'est l'appui que je désirais pour toi. Le bon curé était près d'eux, pouvant à peine déguiser son émotion : Ne pleurez pas, mon père, lui dit Césarine, mais bénissez mes deux enfants dès aujourd'hui, en attendant le jour de leur mariage, qui aura lieu dans six mois. Maintenant, mes bons amis, soyez heureux longtemps, toujours, et pensez quelquefois à votre bonne mère qui ne sera plus demain.........

Elle mourut le soir même.

Les premiers jours de cette séparation de mort furent affreux: il fallut toute la tendresse, toutes les prévenances, tous les soins du beau marin pour adoucir et consoler les douleurs et les tristesses de la belle Alix.

Combien de fois, alors, ses bonnes et douces paroles volèrent au devant des larmes et des sanglots que la pauvre orpheline ne pouvait plus retenir dans ses yeux et dans sa poitrine! pauvre Alix, elle avait tant aimé, elle aimait tant sa mère !

Heureusement que la Providence a mis des bornes à toutes choses, aux suprêmes félicités comme aux plus violents désespoirs : les larmes d'Alix finirent par devenir moins amères, ses sanglots moins fréquents et moins étouffés, Pierre était si bon !

Depuis la mort de la bonne Césarine, trois mois, trois siècles, veux-je dire; car les heures sont éternelles quand on les compte avec le cœur, trois siècles s'étaient déjà écoulés, lorsqu'un jeune poète vint se fixer pour quelque temps aux Saintes.

Edouard était pâle et souffrant, l'orage des passions avait passé sur son front, dans son âme, y laissant de profondes blessures que le temps, le repos, le calme et l'éloignement de Paris pouvaient seuls cicatriser.

Le poète vit Alix et il se prit aussitôt à l'aimer avec délire, car Alix était un poème achevé de grâces et de perfections, il l'aima donc plus qu'il n'avait aimé jusqu'alors, les femmes jeunes et belles qu'il avait cueillies sur sa route.

Pierre, le beau marin, vit bien qu'Edouard cherchait à plaire à sa compagne, à sa fiancée; mais la foi ne doute point et Pierre était sur de l'amour et de la vertu d'Alix puis la mer était belle toujours, la voile de sa tartane courait comme un oiseau, l'aile au vent, le cabotage allait à merveille et chaque jour qui passait le rapprochait du terme de ses désirs; il était heureux.

Cependant un jour qu'ils se promenaient tous deux sur le bord de la mer, et que le regard de Pierre, cherchant à se reposer sur le front de sa fiancée, le trouva pâle et rêveur.
– Alix, lui dit-il, m'aimez-vous toujours ?
Alix ne répondit point.
– Alix, m'aimez-vous toujours, reprit le marin avec un son de voix triste comme le bruit de la vague qui jette un cadavre à la grève.
– Oui, je vous aime, Pierre, lui dit alors Alix; n'êtes-vous pas le meilleur, le plus généreux des hommes; n'êtes-vous pas mon frère, mon jeune ami, celui à qui ma mère mourante..........
– Ah! si vous ne m'aimiez plus, Alix, si la pensée d'un autre s'était glissée dans votre âme à la place de la mienne, si le poète avait fait oublier le marin, si.........................., j'en mourrais, Alix, j'en mourrais; car l'amour que j'ai pour vous, deviendrait pour le pauvre Pierre un arrêt de mort.

Dans ce moment, Alix crut entendre au loin un chant mélancolique et doux, comme la voix de la jeune fille qui se rend joyeuse au rendez-vous de son bien-aimé ; elle prit le bras de Pierre: – partons, bel ami, lui dit-elle, partons bien vite; Pierre, protège-moi.
– Contre qui ?
– Contre moi-même, contre mes craintes; l'avenir m'effraie, ami, j'ai peur.

Pierre prit une croix d'or que depuis longtemps il portait sur sa poitrine, et, la remettant à sa fiancée.
– Prends cette croix, lui dit-il, c'est un talisman qui protège contre les tempêtes de la mer et contre les orages du cœur ; tant que tu la garderas sur ton sein, nous serons, Alix, à l'abri du malheur; mais si tu venais à la perdre, à la....., nous serions perdus tous deux.

Alix prit la croix et la mit à son cou après l'avoir fait passer à ses lèvres.

Le lendemain de grand matin, la tartane du marin appareilla pour Marseille, Pierre comptait revenir bientôt aux Saintes, car on était au 8 août et c'était la veille de la fête de Notre-Dame que devait avoir lieu son mariage.

Le poète repartit quatre jours après pour Paris.

Lorsque la tartane de Pierre aborda le rivage, le 13 août, à son retour de Marseille; une femme pâle, défaite, ses longs cheveux blonds en désordre sur son cou, l'attendait sur la grève, Pierre s'élança vers elle; à la vue de son fiancé, Alix détourna la tête et fit un cri : – Ce n'est pas toi que j'attendais, lui dit-elle, c'est lui.... il est parti pour bien loin, pour Paris, mais il doit revenir....

A ces mots, Pierre a pâli, ses yeux se sont portés sur la poitrine d'Alix, la croix d'or n'y était plus. – « Mon Dieu! perdu! perdu! » murmura le marin.
– Tu ne sais pas, reprit Alix, il m'a dit que j'étais belle, que j'avais la main blanche et le pied petit, que j'avais une taille de jolie fée; tu ne sais pas.... mais regarde, ne vois-tu point une voile blanche, au loin, une tartane à l'horizon? Mon frère va bientôt revenir; quand tu le verras, ne lui dit pas qu'Edouard est beau, qu'il a dans son âme des chants célestes qui ont trouvé un écho dans la mienne; qu'il m'a dit un jour, à genoux à mes pieds: Je t'aime! Ne lui dis pas ce que je lui ai répondu.... ne lui dit pas surtout qu'il a emporté la croix d'or que Pierre m'avait donnée.

Le marin devint plus pâle encore, ses yeux baissés mesurèrent un instant les trois pas qui le séparaient de la mer; mais ils se relevèrent au ciel et la pensée de Dieu qu'il y rencontra, vint s'interposer entre le suicide et le désespoir.
– Tu ne sais pas, disait toujours Alix, il doit revenir bientôt, il me rapportera de Paris de douces caresses, de riches bijoux, un anneau d'or, la croix qu'il m'a prise, celle qu'il a volée à mon frère, à mon fiancé : écoute, ami, si tu vois Pierre, dis-lui bien qu'Alix l'aime toujours, dis-lui qu'il me pardonne et qu'il ait pitié de moi: car je suis bien malheureuse.

La pauvre enfant pleurait bien fort en disant ainsi, elle joignit les deux mains et tomba sans connaissance aux genoux de Pierre.

– Mon Dieu ! mon Dieu! s'écria le marin, et prenant sa fiancée dans ses deux bras, il l'emporta jusqu'au cimetière; puis, s'agenouillant auprès d'elle sur une tombe nouvellement recouverte, il prononça bien bas, d'une voix sourde, étouffée, pleine de sanglots ces paroles amères : — Mère, vous m'avez légué votre enfant, à l'heure de votre mort, en me disant : Pierre, je te confie ce que je laisse de plus précieux au monde; Alix est une fleur à peine éclose encore, protège-la contre les orages du cœur, sois son ami, son frère, son.... Mère, pardonnez-lui.... Alix ne sera jamais la femme de Pierre ; Mère, pardonnez-moi... je serai toujours son frère, j'en fais le serment devant Dieu, sur votre tombe. Puis reprenant Alix, il l'emporta dans son humble demeure. La pauvre fille eut un délire affreux toute la nuit, Pierre ne la quitta qu'au point du jour, pour aller trouver ses hommes d'équipage.

– Enfants, leur dit-il en grossissant sa voix pour leur cacher ce qu'il y avait de tristesses et de douleurs, enfants, sommes-nous bientôt parés, nous partons dans une heure.
V– ous n'avez donc pas consulté le ciel, répondit le second de la tartane; regardez, maître, il est sombre et rempli de nuages.
– Que nous importe? le soleil se trouve derrière eux, il saura bien les traverser pour nous donner un rayon.
– La brise fraîchit, maître.
– Tant mieux, nous arriverons plutôt à Marseille pour nous préparer à faire nos dévotions à Notre-Dame-de-la-Garde.

Les marins se signèrent et dirent Dans une heure, nous serons parés, maître.

Une heure après, la tartane mit à la voile, mais le ciel, qui n'était que sombre, devint noir comme le crêpe d'un cercueil, et la brise qui fraîchissait devint tempête.

La tartane se trouva bientôt dans le plus grand danger.

Alors, au milieu des cris des hommes de l'équipage qui demandaient miséricorde au milieu des éclats de la foudre qui déchiraient les nues, on entendit une voix de femme qui disait :
– Edouard, qu'as-tu fait de ma croix d'or? Edouard, je veux ma croix d'or, je la veux, rends-la moi, car la mort est là qui m'appelle. Aujourd'hui, c'est le jour de mon hymen, et Pierre va revenir me demander le gage de notre amour.

Pierre était debout, immobile, appuyé contre le mât de son navire; ses beaux yeux, levés au ciel, priaient pour Alix et pour lui, car ils avaient aperçu la tombe qui devait bientôt les unir dans l'éternité.
– Edouard, qu'as-tu fait de ma croix d'or, disait toujours la pauvre folle ?

Lorsque sa voix se tut, la mer était redevenue calme; mais sept cadavres d'hommes et un de femme, gisaient sur la grève.

Edouard ne revint pas.


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