La légende de l’horloge de Strasbourg [Strasbourg (Bas-Rhin)]

Publié le 5 janvier 2023 Thématiques: Aveugle , Cathédrale , Construction , Destruction , Horloge , Minuit , Origine , Punition , Vantardise ,

L’ancienne horloge de la cathédrale
L’ancienne horloge de la cathédrale. Source Edelseider, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
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Source: Kiefer F.J. / Légendes et traditions du Rhin de Bâle à Rotterdam (1868) (3 minutes)
Lieu: Musée des Arts Décoratifs / Strasbourg / Bas-Rhin / France
Lieu: Cathédrale de Strasbourg / Strasbourg / Bas-Rhin / France

Lorsque le célèbre dôme de Strasbourg fut terminé, les magistrats de la ville désirèrent orner la haute tour d'une horloge incomparable. Nul maître n'osait entreprendre cet ouvrage; enfin il se présenta un horloger nommé Isaac Habrich, vieillard déjà avancé en âge et venant de bien loin qui s'offrit à monter, pour une somme convenue, une horloge qui n'aurait point sa pareille dans le monde. L'offre fut agréée avec empressement et le maître commença son pénible ouvrage.

Après un travail incessant de plusieurs années, l'ouvrage se trouvait achevé, et tous ceux qui le virent, le contemplèrent avec une juste admiration. L'horloge ne montrait pas seulement les heures, les jours et les mois de l'année; mais encore le lever et le coucher du soleil, les phases de la lune, ses éclipses ainsi que celles du soleil, dans le même ordre et dans le même temps que les phénomènes se succèdent naturellement. Mercure, un bâton à la main, indiquait tous les changements et chaque constellation se montrait dès que son tour était venu. Outre beaucoup d'autres combinaisons, on remarquait à côté des cloches qui sonnaient les heures l'emblème de la mort qui s'avançait un instant avant le coup de chaque quart pour saisir le marteau, tandis que du côté opposé se montrait la figure du Sauveur qui renvoyait la mort. Il n'était permis à la mort que de frapper les heures.

Cette horloge ingénieuse ainsi que l'excellent carillon qui y était adapté, et qui faisait retentir les plus beaux chants religieux, parurent une véritable merveille, et la ville se trouva heureuse de la posséder.

L'excellence même de cette horloge fit que les magistrats désirèrent que Strasbourg demeurât la ville unique qui possédât un pareil ouvrage. Ce désir fit concevoir l'horrible projet d'aveugler le vénérable maître au lieu de le récompenser de son travail et de son génie. Pour avoir un prétexte à un acte aussi abominable, et pour lui donner aux yeux du public qui estimait ce vieillard, une apparence de justice, les magistrats eurent recours à la superstition de leurs concitoyens. Ils accusèrent l'artiste d'avoir monté cette horloge avec le secours du démon dont il était un affilié; et au moyen de la prison et de la torture ils parvinrent à extorquer au malheureux l'aveu de ce prétendu crime. Aussitôt ils le déclarèrent indigne de recevoir le prix considérable dont ils étaient convenus avec lui et le condamnèrent à perdre la vue. Avant que les scélérats fissent exécuter leur sentence, l'artiste déclara qu'il devait encore mettre la dernière main à l'horloge et en revoir les rouages; cette chose ne pouvant être faite par une main étrangère, il pria les magistrats qu'ils lui permissent de monter encore une fois à la tour.

Cette déclaration parut trop imposante aux magistrats pour qu'ils voulussent lui refuser sa demande. Ils firent donc mener le condamné au haut de la tour, et lorsqu'il eut, pendant quelque temps, limé et fait divers changements, il assura que tout était fini. Immédiatement après on exécuta la barbarie horrible, et l'innocent vieillard ne revit plus la lumière du jour. Bientôt on remarqua que le carillon était devenu muet. Les cruels auteurs de cet attentat virent trop tard que le maître avait avec préméditation détruit l'ingénieux ouvrage, afin de se venger de la vanité barbare des magistrats.

En effet, ce fut ainsi. L'artiste aveuglé dit, qu'il avait anéanti son propre ouvrage, et que jamais personne ne serait en état de le rétablir et de le remettre en mouvement.

Aujourd'hui encore on montre au voyageur qui va visiter la célèbre flèche de Strasbourg le rouage inanimé de la fameuse horloge. Celui qui admire le travail infini et le mécanisme ingénieux de cet objet d'art, ne peut que s'affliger de ce que la pédiction du maître s'accomplisse et qu'il ne se trouve pas un artiste capable de régler et de remettre en mouvement ce chef d'oeuvre,

L'horloger Schwilgue qui construisit depuis 1838 à 1842 une nouvelle horloge, y employa plusieurs parties du mécanisme de l'ancienne. A minuit du 31 Décembre de chaque année, cette horloge se monte et se règle d'elle même pour l'année suivante.

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Source: Baur Prosper / Légendes et Souvenirs de l'Alsace (1881) (6 minutes)
Lieu: Musée des Arts Décoratifs / Strasbourg / Bas-Rhin / France
Lieu: Cathédrale de Strasbourg / Strasbourg / Bas-Rhin / France

En l’an de grâce 1439, toute la ville de Strasbourg était en liesse pour fêter l’inauguration de ce superbe monument qu’on appelle la cathédrale. Pendant près d’un siècle, plus de cent mille personnes, mues par un sentiment de piété, y avaient mis la main, se contentant d’un petit salaire fourni par la charité des fidèles.

Cet édifice excitait à bon droit une profonde admiration tant par la hardiesse de son entreprise que par la force de sa conception. Aussi le comptait-on parmi les sept merveilles de l’Allemagne, ainsi que l’atteste l’inscription tracée au-dessus de la porte de la bibliothèque métropolitaine de Mayence : « Septem Germaniæ spectamina; turris argentinensis, Chorus coloniensis, organum ulmense, etc., etc….. >>

Rien n’est comparable en effet comme architecture gothique à la tour de la cathédrale; cette magnifique pyramide, découpée à jour comme une dentelle, est un chef d’oeuvre par son élévation prodigieuse, sa forme élégante, la justesse de ses proportions, et la finesse de son travail. Tout attire, surprend et confond.

Je ne m’étendrai pas plus longuement sur la description de ce monument, témoignage frappant de la puissance religieuse; ce volume entier ne suffirait pas, s’il me fallait parler de toutes les curiosités qu’il renferme et de tous les faits historiques qui s’y rattachent. Je craindrais en outre, ce sujet ayant déjà été traité par tant d’écrivains différents, de tomber dans des redites. Après avoir donc payé en passant un juste tribut d’admiration à ce chef d’œuvre, que nous ne saurions trop regretter, je reviens à ma légende.

Pendant que les cloches sonnaient à toute volée et que la population endimanchée, semblable à une mer houleuse, se pressait devant le grand portail, désireuse d’assister à la bénédiction donnée par le vénérable archevêque Guillaume de Dietsch, un homme à la figure pâle et fatiguée était accoudé à une petite lucarne d’une des vieilles maisons qui bordaient la place du Dôme. Son visage, jeune encore, exprimait plus que la tristesse, le découragement, ses yeux brillaient d’un feu sombre. Pourquoi donc ne prenait-il pas, comme les autres, part à la joie commune? Pourquoi ne mêlait-il pas ses vivats aux cris d’allégresse de la populace ? Depuis bien longtemps déjà, il n’y avait plus pour lui ni joie ni plaisirs. Il avait passé sa vie dans le travail opiniâtre sans résultat, cherché l’inconnu sans solution, et à présent à bout de forces, il en était arrivé à se dire « Science, tu n’es qu’un vain mot ». Il crispait ses points et sanglotait, se retenant pour ne pas vomir un torrent d’imprécations sur la foule inconsciente qui grouillait a ses pieds. « Oh! race maudite! disait-il en se parlant à lui-même, je te méprise; je t’exécre. A tous les efforts que j’ai tentés, tu as répondu par l’indifférence; tu m’as toujours repoussé comme un fou, et rejeté comme un paria. J’ai lutté des années pour savoir, pour approfondir; j’ai souffert sans me plaindre, et maintenant que je sais et que je suis capable de produire, tu me traites d’insensé. Ce que je te propose est à tes yeux ou impossible, ou le résultat d’un sortilège; tu ne veux pas m’écouter. Mes forces sont anéanties; je ne veux plus lutter, et puisque tu n’as pas voulu de moi, demain, las de vivre, je n’aurai plus besoin de toi. »

Pendant que ce malheureux monologuait ainsi, la foule s’écoulait lentement; le silence de la nuit avait peu à peu succédé aux clameurs du jour. Le crieur, du haut de la tour, venait d’annoncer avec sa trompe l’extinction des feux : l’heure du sommeil avait sonné pour la grande citė.

On n’entendait plus que les pas cadencés du guet faisant sa ronde par les rues. Tout à coup, un homme coiffé d’un large capuchon de drap écarlate parut devant la façade de la cathédrale : il se croisa les bras et resta comme pétrifié à la place qu’il avait choisie. A ce moment, la lune, sortant de dessous les nuages, vint éclairer de ses rayons la figure sombre de l’inconnu. C’était l’homme de la lucarne.

« Ainsi cette basilique traversera les siècles, pendant que mon corps pourrira sous terre, et que mon nom s’envolera au vent. Ah! s’ils m’avaient compris ? comme c’eût été chose facile pour moi d’attacher mon nom à ce superbe édifice, de le graver dans la pierre. C’était la gloire, l’immortalité. » Ainsi parlait l’homme au capuchon rouge, et la nuit s’avançait, et il restait immobile, comme une statue sur son socle.

« Holà ? s’écria tout à coup le sergent du guet? Que fais tu là à cette heure ? Ne sais-tu pas que le couvre-feu a sonné et que nuls êtres ne vagabondent à travers rues et carrefours, si ce n’est truands, larrons ou esprits diaboliques. » Et incontinent, l’homme est conduit en prison. Le lendemain, on l’amène devant le stettmeister. « Ton nom, lui demanda ce dernier. – On me nomme Jehan Barnave. – Que faisais-tu sur la place, à une heure aussi avancée ? – Je rêvais une oeuvre en l’honneur de Dieu. – Quelle oeuvre ? – Jusqu’à présent j’ai été méconnu, et cependant je me sens capable de grandes choses. Mesurer par une combinaison mécanique la marche du soleil, celle de la lune et des planètes, tel serait mon plan. En vous le soumettant, je tente un dernier effort, car je suis las de vivre miserable et persécuté. – Comment appelles-tu ton oeuvre? – Une horloge. – Son but? -Je veux qu’elle apprenne à l’homme sa destinée et qu’elle lui rappelle les pas qu’il fait vers la tombe. – Eh bien ! que ton vœu soit exaucé, maître Jehan! j’accepte ta proposition, tu vas commencer à l’instant. Si tu réussis, c’est la gloire, sinon la mort. Veux tu de l’or? – L’or ne paye pas la science; je ne demande qu’une seule faveur, je l’exige même; je veux que mon nom soit gravé sur une table d’airain, au milieu du grand frontail de la cathédrale. – Il sera gravé.

Le lendemain, Jehan Barnave était à l’ouvrage, et cinq années se passèrent sans qu’il quittât son travail. Enfin, un beau matin, il va trouver l’ammeister et lui dit : « L’horloge est prête ». On fixa un jour solennel pour l’inauguration. Le magistrat voulut y assister lui-même en personne. A l’heure dite, en présence d’une population ébahie, l’ingénieux mécanisme est mis en mouvement. L’on vit venir les trois mages s’incliner devant la vierge, pendant que la mort frappait l’heure sur un timbre en renversant son sablier ; l’on entendit chanter le coq, pendant que le Christ bénissait ses apôtres et que les anges faisaient entendre une musique céleste. . .

Alors les différentes corporations de la ville vinrent prendre maître Jehan pour le conduire à un banquet splendide. Sa marche fut un véritable triomphe. Après le repas, de nombreux toasts furent portés et, sous l’empire du vin de Hongrie, notre héros prit la parole, et, s’adressant à ses amphitryons, il eut l’imprudence de leur dire : « Vous me demandez, mes maîtres, s’il existe sous le soleil un mathématicien capable d’exécuter un travail plus merveilleux que celui que je viens de terminer? Il en est un, un seul sur terre. – Où donc est-il ? – Devant vous.

Aveu fatal. Aussitôt il se fit dans l’opinion une de ces révolutions soudaines qui changent l’admiration en courroux et la bienveillance en haine.

Un astrologue de Mayence, grand ennemi de Jehan, dévoré par la jalousie de sa gloire, sut habilement en profiter. « Faites bien attention, dit-il, en s’adressant à la foule ; cet étranger, que nous avons comblé de largesses, se rira de nous. Avant peu il ira à Cologne, à Trèves ou ailleurs, et construira une horloge bien supérieure à la nôtre. C’est un magicien, un sorcier, un damné; il entretient commerce avec les esprits infernaux. »

Dans les têtes du moyen âge, de pareilles idées ne fermentent pas longtemps sans demander une victime. Le lendemain, après un éclatant triomphe, Jehan Bornave était aveugle. L’envie, la lâche calomnie, la férocité des mœurs incandescentes de l’époque lui avaient crevé les yeux.

L’horloge mystérieuse, la table d’airain furent brisées par le peuple, et l’on n’entendit plus parler de Jehan.

Ainsi, cette soif immense de gloire aboutit pour le malheureux à un chef-d’oeuvre, à un supplice et à l’oubli. « Sic transit gloria mundi. »

Depuis, un astronome du nom de Dasipodirės [Dasypodius], a recueilli quelques débris de l’horloge primitive et a construit une nouvelle machine fort curieuse et fort compliquée, qui existe encore de nos jours.


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