La légende de la Coupe merveilleuse du Prapelet [Saint-Martin-d'Entraunes / Alpes-Maritimes / France]

Publié le 19 avril 2025 Thématiques: Disparition , Formule protectrice , Franc-maçon , Nom , Origine d'un nom , Païen , Paysan , Sorcellerie , Sorcier ,

Saint-Martin-d’Entraunes
Saint-Martin-d’Entraunes. Source Jpchevreau, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons
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Source: Chanal, Édouard / Contes et légendes du pays niçois (1895) (3 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Lieu-dit "Le Gage" / Saint-Martin-d'Entraunes / Alpes-Maritimes / France

— « Vous a-t-on déjà décrit les faits et gestes des francs-maçons si connus parmi nous?... » — repartit, après un silence, le citoyen d'Entraunes, en se frappant le front.

— « Personne, — dis-je, — n'y a songé encore, ce qui doit tenir, apparemment, à ce qu'ils n'auront pas ouvert de loges dans les autres vallées.

— « Eh bien, dans la nôtre, ils ne sont pas précisément en odeur de sainteté, je vous en réponds. Et c'est justice; car, si vous avez jamais douté, en votre âme et conscience, qu'ils fussent des suppôts du diable, écoutez l'aventure arrivée, il y a quelque deux cents ans, à un certain Jean-Baptiste Payan, du Prapelet, dans ce quartier de Saint-Martin-d'Entraunes qui depuis lors s'appelle, en souvenir, le Gage, et qui est situé à cinq cents mètres environ du centre communal.

« Il y a là un petit verger qui est bien le plus riant coin de terre de la contrée, et le mieux fait pour une réunion d'amis en belle humeur; aussi n'est-il pas surprenant qu'il ait servi de lieu de rendez-vous aux hauts dignitaires de l'ordre maçonnique, — ou satanique, comme vous voudrez : — c'était à leur goût, un théâtre digne de leurs mystères, tels que la célébration solennelle des fêtes de Nabuchodonosor le bestial, de Judas Iscariote le félon, de l'empereur Julien l'apostat, c'est-à-dire des principaux saints du calendrier infernal.

« On y banquetait à bouche que veux-tu, sur les tapis assyriens et dans la propre vaisselle de Sardanapale, sauvés des flammes de son bûcher par la subtilité du diable, son confident.

« On en était donc au dessert, lorsque, vers minuit, Jean-Baptiste Payan vint à passer, rentrant de Saint-Martin à son hameau.

« Il fut, comme bien on pense, émerveillé d'une table servie avec une somptuosité asiatique, à tel point que sa large figure aux yeux ronds en était plus épanouie que jamais, et que les francs-maçons se dirent, en choquant leurs coupes d'or :
— « Voilà, par Belzébuth! un bon diable et de bonne trogne : invitons-le à faire céans une pause et une libation en l'honneur de nos immortels! »

« On lui demanda son nom. — « Payan! » — dit-il avec le pur accent du cru. Comme on croit volontiers ce que l'on désire, les francs-maçons s'imaginèrent bonnement que notre innocent compatriote se déclarait païen.
— « Ah ! tu es païen, brave homme à la figure de Silène; « tu es donc des nôtres? Sieds-toi. »

« Et lui de s'asseoir sans plus de façon sur un tapis assyrien, et leurs échansons de lui verser avec empressement d'une liqueur vermeille dans une coupe incrustée de pierres précieuses.

— « Cher païen, — ajoutèrent familièrement les convives, — savoure le nectar de la cave profonde dans le coupe où buvait le roi Balthasar, notre puissant ancêtre, et garde la comme gage de notre amitié. Elle sera en même temps le gage de ta prospérité. »

« Le paysan du Prapelet ne se fit pas plus prier pour boire que pour s'asseoir. Il entr'ouvrit ses grosses lèvres gourmandes, et, l'œil humide, sirota avec délices le nectar de la cave profonde.

— « Jesu Maria! — s'écria-t-il en humant la dernière goutte, — que la liqueur est digne de la tasse! »

« Il n'avait pas plutôt proféré à l'étourdie les deux mots latins, que tous les flambeaux s'éteignirent, sans qu'il y eût vent, et que table, vaisselle, échansons et convives disparurent emportés Dieu sait où. Quant à l'invité, il était toujours assis mollement, mais sur un tapis de gazon semé de fleurs naturelles.

« Le compère se remit sur pieds, assez interloqué : s'étant frotté les yeux, il eut la présence d'esprit de garder en main la coupe qui scintillait à la clarté des étoiles, puis il se décida à reprendre doucettement le chemin de son domicile où il se coucha non sans avoir enfermé sous clef le précieux objet.

« Réveillé par le premier rayon de soleil, il s'en fut, au saut du lit, à son armoire pour le contempler tout son soûl; mais, ô surprise amère! il ne trouva que la planche nue avec quelques misérables noix ou champignons dessus. Il est vrai que, toute la nuit durant, des voix de crécelle lui avaient déchiré le tympan de ce refrain opiniâtre :

« Rends le gage, chien de chrétien!... Larron nocturne, rends le gage !»

« Pourriez-vous me dire, Monsieur, qui s'est introduit nuitamment dans la maison de Payan Jean-Baptiste, du Prapelet, pour y reprendre la tasse de Balthasar dans l'armoire fermée à clef, si ce n'est le diable d'enfer en personne, dont il est notoire que les francs-maçons ne furent jamais que les suppôts ?.... »


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