La légende du soulier de la jeune fille de Breil [Breil-sur-Roya / Alpes-Maritimes / France]

Publié le 22 avril 2025 Thématiques: Amour impossible , Jeune fille , Mariage , Mort , Paysan , Voir l'avenir ,

Jeune femme en robe de mariée
Jeune femme en robe de mariée. Source Midjourney
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Source: Chanal, Édouard / Contes et légendes du pays niçois (1895) (8 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Breil-sur-Roya / Breil-sur-Roya / Alpes-Maritimes / France

Rares, dit-on, sont les jeunes filles, à Breil comme ailleurs, qui se sentent la vocation irrésistible de coiffer sainte Catherine ; moins rares peut-être sont les pères auxquels il ne déplaît point de voir remplir ce modeste office par leur fille aînée ou fille unique, alors que le veuvage, mauvais conseiller, est devenu leur lot à eux-mêmes.

Tel était le cas de Barba Bacci, de Breil, qui ne pouvait se séparer de sa Checa bien-aimée, son seul bien au monde, depuis qu'une horrible mégère, jalouse de sa vaillante femme, l'en avait privé par un envoûtement pratiqué suivant les rites infaillibles de la sorcellerie.

Quand je dis son seul bien, entendons-nous. Ce n'était pas que compère Bacci manquât de biens au soleil : sa vigne de Bancaou produisait un vin généreux qui ne le cédait pas à des crus célèbres; l'huile de ses oliviers, plantés en quinconce au-dessous de la route de Nice à Tende, était onctueuse et savoureuse autant qu'huile de toute marque, fût-ce d'Aix en Provence ; sa prairie, diligemment arrosée par un canal dérivé de la Roya, donnait trois coupes à l'année ; et ses champs, de profonde terre brune jamais épuisée, grâce au fumier de son étable, chargeaient les greniers de sa ferme de tout le beau froment doré qu'ils pouvaient contenir.

Aussi Checa ne risquait-elle guère d'être dédaignée, étant son unique héritière, sans laisser d'être en même temps une personne exempte de reproche, florissante de santé, et d'une physionomie ouverte où se peignaient la douceur et l'égalité du caractère. Et, de fait, elle était convoitée, de préférence à toutes ses compagnes, par les meilleurs partis de Breil, de Saorge, et même de Sospel.

Cependant, elle était fille majeure depuis tantôt trois ans, et les bonnes femmes de Breil, devisant sur le seuil de leur porte, désespéraient de voir briller à son doigt la bague des fiançailles.

Au surplus, — et l'on n'en faisait pas mystère entre soi, — c'était tout uniment la faute à ce gros sournois de Barba Bacci, si la pauvrette allait, l'année prochaine, se voir condamnée à coiffer sainte Catherine, qui n'a pas accoutumé, au village plus qu'à la ville, de s'attacher servantes de cet acabit.

— « N'est-ce pas que tu es heureuse, bien heureuse, auprès de moi, ma bonne Checa? » disait, la larme à l'œil, ce modèle des pères, chaque fois qu'il venait d'éconduire un nouveau prétendant.

Tout d'abord, il avait allégué l'âge de la jouvencelle, dont la pauvre mère était morte avant ses trente ans révolus, bien qu'il sût mieux que personne, le faux bonhomme! à quels maléfices de sorcière celle-ci avait dû sa fin prématurée.

Ce prétexte ayant perdu peu à peu de sa valeur, il s'en prenait, maintenant, à la médiocrité patrimoniale des prétendants, auxquels manquait, soit un lopin de terre pour être aussi richement dotés que Checa, soit un logis exposé au midi pour abriter si délicate épousée. Tel eût fait l'affaire, à la rigueur, s'il n'avait pour frère un repris de justice, condamné récemment pour un grave délit de pèche ou de voirie ; tel autre eût valu mieux encore, sans un grand diable d'oncle, dont le nez fleuri par le vin d'Asti était un scandale public. D'autres enfin étaient gens disqualifiés, le premier pour être rentré du régiment simple artilleur, le second, destiné d'abord à la prêtrise, pour être sorti fruit sec du petit séminaire.

Bref, avec la meilleure volonté du monde, on ne découvrait dans tout ce ramassis que graines de maris bourreaux, faits pour martyriser la mère de leurs enfants!

Quoi qu'il en fût, plusieurs de ces prétendants décriés avaient, au refus de la fière Checa, — fière, hélas! à son corps défendant! — pris femme à côté, et ils faisaient déjà figure d'honnêtes pères de famille. Ce que voyant, la fille majeure finissait par lire trop clairement dans le jeu de son père : il ne pouvait se passer d'elle, ni pour assaisonner son pot, car il était un peu gourmand, ni pour retourner ses foins, lier ses gerbes, cueillir poires, olives, ou raisins, car il connaissait le prix de l'argent, et la diligente ménagère abattait la besogne d'une servante et d'un bon ouvrier à la journée.

De telle sorte qu'une belle après-midi qu'il lui répétait son refrain : « N'es-tu pas heureuse, bien heureuse? » elle prit son cœur à deux mains et répondit tout net : « Oui, je suis heureuse d'être votre fille; mais je serais trois fois heureuse d'être tout ensemble fille, épouse et maman !

— « Marie-toi donc, s'il ne te faut que ce bonheur-là ! marie-toi au premier qui se présentera : du diantre si je t'en empêche! » — répliqua Barba Bacci d'un ton bourru qui ne lui était pas familier avec sa fille.

Il n'avait pas plutôt parlé, qu'on frappa à la porte et qu'un superbe adjudant aux chasseurs d'Afrique, décoré de la médaille militaire, fit son entrée tout souriant, puis, après les questions et compliments d'usage entre vieilles connaissances, s'installa sans façon devant la cheminée où flambait la première bûche d'automne, ayant, à sa droite, Checa rougissante, et, à sa gauche, le père Bacci aussitôt soucieux.

Il leur apprit qu'il renonçait à la carrière, bien qu'à la veille de passer officier, car il n'y avait que lui pour diriger la grosse ferme que venait de lui léguer en mourant sa tante Eulalie. On se remettrait gaillardement à la rude vie paysanne, et l'on n'en serait que plus heureux et plus riche, pourvu qu'on trouvât compagne accorte et point boudeuse à la besogne.

Checa n'eut pas de peine, malgré sa modestie, à reconnaître son portrait sommairement esquissé, et Bacci à plus forte raison, dont la grosse figure songeuse se couvrit d'un plus épais nuage.

Félicien, le beau soldat laboureur, n'était pas un parti qu'on pût laisser échapper sans se couvrir de ridicule : Checa le sentait fort bien, et elle ne craignit pas d'en faire l'aveu à son père, quand une fois l'opinion publique, à son défaut, eut fiancé les deux jeunes gens.

— « Tu verras, ma pauvre enfant, — disait Bacci d'un air entendu, — tu verras que le Félicien se sera gâté à la caserne, comme il arrive trop souvent à nos campagnards transplantés dans ces climats malsains. Quant à cet amour des champs qui paraît l'avoir ressaisi, ce ne sera que feu de paille, crois-en ma vieille expérience. »

Mais deux mois ne s'étaient pas écoulés, que Félicien était déjà réputé le premier cultivateur du canton : il avait rajeuni son train de culture, remonté son écurie, fumé ses terres, achevé ses semailles en temps utile, et, par-dessus le marché, fort bien vendu les récoltes remisées par tante Eulalie.

Tous les tendrons de Breil enviaient le bonheur prochain de la fille de Barba Bacci.

Néanmoins, ce meilleur des pères atermoyait toujours ! Il ne disait ni oui ni nenni, mais il lui fallait le temps de se préparer à une séparation cruelle ! — « Patience ! ma chère enfant ; rien ne presse : n'es-tu pas heureuse avec moi, en attendant? » — Et, en débitant ce fade refrain, il ne s'apercevait pas que sa chère enfant avait les yeux pleins de larmes.

La pauvre Checa, après avoir fait faire en cachette sa robe de noce, tant elle était résolue à triompher de l'égoïsme paternel, prit peur tout à coup sans s'expliquer pourquoi : je ne sais quel pressentiment troublait sa veille et son sommeil. Enfin, sur l'avis d'une voisine vénérable, elle se promit de consulter l'oracle de la Noël, pour être fixée sur son lendemain.

Quand on n'a pas séjourné à Breil, on est excusable d'ignorer ce qu'est cet oracle inconnu ailleurs, lequel n'a jamais menti, mais ne parle qu'une fois l'an, à Noël, immédiatement après le réveillon familial qui suit la messe de minuit.

Au moment-où la jouvencelle qui aspire au mariage se déchausse pour monter au lit, elle fait glisser son soulier droit de façon à ce qu'il ne soit plus qu'accroché à l'extrémité du pied, puis, retenant son haleine et entr'ouvrant sa porte sans la faire crier, vivement elle le lance dans la cage d'escalier.

Il est indispensable, bien entendu, que la porte se referme incontinent, que l'intéressée ne se soit permis aucun regard indiscret, et qu'elle gagne son lit la conscience tranquille. Elle appelle alors dévotement et de bonne foi le sommeil, à grand renfort d'oraisons jaculatoires, de litanies diverses et, autant qu'il en est besoin, de dizaines de rosaire égrenées sans discontinuité..

Ce nonobstant, le sommeil répond mal volontiers à un si pressant appel, et quelquefois l'aurore tardive de décembre a blanchi les carreaux de la fenêtre avant qu'il ait clos les paupières virginales.

C'est que jamais, au cours des épreuves de la vie, la curiosité féminine n'est soumise à plus rude tentation. Il suffit, en effet, qu'on prétende devancer l'heure de quelques secondes, pour que l'oracle boude et reste muet : le soulier, au lieu d'être retrouvé la pointe tournée en avant, ce qui est le présage favorable annonçant symboliquement que la jeune fille est sur le chemin de la mairie, ou bien la pointe en arrière, ce qui indique ajournement à l'année ou à plus tard, est gauchement placé en travers, ce qui ne signifie rien du tout, mais n'en est que plus menaçant, en réalité.

Barba Bacci a entendu la porte de Checa grincer si peu que rien, — mais il a l'oreille au guet ! — puis le soulier heurter franchement le mur, au bas de l'escalier.

Pourra-t-elle se consoler de ne plus lui prodiguer ses soins, griller son café, boucher son vin, traire ses vaches, battre son beurre, soutirer son huile, repasser son linge, et cent autres occupations dont personne ne saurait s'acquitter aussi bien qu'elle?

Mariée, Checa ne peut évidemment qu'être malheureuse : l'oracle ne prendra-t-il pas en pitié la fille de Barba Bacci?...

Le meilleur des pères est prêt à tomber à genoux, à fondre en larmes : mais l'aveugle oracle sait-il ce qu'il fait? Du moins peut-on l'aider à voir clair et à réparer ses sottises !... Après tout, charbonnier est maître chez soi : Barba Bàcci n'accepte pas qu'on vienne lui faire la loi au pied de son escalier!...

« Au surplus, qui le saura? » — se demande-t-il avec un haussement d'épaules, en descendant les marches sur la pointe des pieds.

Quand il remonte, la lumière de sa lampe éclaire d'abord un sourire de triomphe, puis un visage qui se rembrunit soudain, qui se contracte affreusement, avec le regard fixe du meurtrier saisi à la gorge par sa victime.

Quelle vision t'a donc frappé, Barba Bacci? Quel voile s'est déchiré pour te découvrir le secret que l'avenir recèle? Qu'est-ce que cette robe blanche de mariée, entrevue dans la pénombre, et dont les plis immobiles te glacent de terreur?...


La vallée de Breil a revêtu sa parure printanière. La Roy a déroule entre les prés fleuris son ruban d'azur argenté; çà et là, sur les déclivités des deux versants, des blés en herbe ondulent aux caresses de la brise tiède ; les oiseaux gazouillent dans les branches fraîchement reverdies ; les agneaux et les chevreaux gambadent, grisés par l'arome du jeune gazon : toute la nature renaissante est en liesse, sous la sérénité du ciel splendide. Quel beau jour pour faire répéter aux échos les notes joyeuses du chant d'hyménée !...

Pourquoi n'est-ce qu'un glas qui sonne ? qu'une psalmodie funèbre qui répond aux amoureux concerts des nids? Quel homme suit, au sortir de l'église, ce cercueil couvert d'un voile blanc et de guirlandes de blanche aubépine

C'est Barba Bacci, méconnaissable, le pas chancelant, l'oeil sec, qui suffoque en se répétant : « Elle est là avec sa robe de mariée, qu'un père dénaturé ne lui a pas laissé revêtir de son vivant ; malheur à lui ! »

Le cortège a quitté le champ du repos, et Barba Bacci, de retour, est arrivé au pied de l'escalier qui monte à son appartement, lorsqu'il se retrouve face à face avec la vision de la nuit de Noël. Il pousse un cri d'épouvante et tourne le dos à son logis pour s'enfuir, nu-tête, à toutes jambes, à travers champs, foulant les cultures, et éclatant de rire, s'il se heurte à quelque arbre ou s'il a buté contre une souche : il ne saura plus ni pleurer, ni comprendre son malheur. L'oracle, bravé par lui, a mesuré le châtiment à la grandeur de l'offense !


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