Il y a bien longtemps de cela, car il existait encore des païens dans la contrée, et notamment un capitaine de brigands, Sidi Ibrahim, qui était la terreur des chrétiens habitant le bassin de la Vésubie.
Il avait élu domicile dans le village très justement dénommé Belvedere (c'est-à-dire Bellevue), à l'endroit qu'on appelle encore, de nos jours, le Fort, où il n'était que trop bien placé pour fureter du regard parmi tous les lieux circonvoisins. De là il lançait en avant ses bandits aux jambes maigres, soit sur les hauteurs de Duranus ou d'Utelle, soit dans les vallons de la Gordolasque, ou de la Madone de Fenestre, ou du Boréon, soit enfin vers la gorge de Millefonts, qui conduit à la Tinée, ou le plateau de Millefourches, qui domine la Roya, avec la mission de fondre à l'improviste sur les villageois insouciants et les voyageurs hasardeux.
On n'entendait parler journellement que de nouveaux sacrilèges, meurtres, incendies, pillages, commis à plaisir par ces mécréants; et on les voyait rentrer, plus fiers qu'au retour d'une croisade, tout chargés d'un butin vilainement conquis, dans leur citadelle de Belvédère, où ils se livraient ensuite à de honteuses ripailles, se faisant servir la venaison et l'hydromel par des hommes libres, qu'ils n'appelaient que chiens de chrétiens.
Toutefois, ils s'aperçurent à l'user qu'il n'était pas sans inconvénient d'introduire dans leur réfectoire des auditeurs aux aguets, qui étaient parvenus, peu à peu, à pénétrer le secret dé leur rauque langage diabolique, et qui avaient fait échouer mainte expédition, en dépêchant furtivement des exprès pour avertir les populations du péril imminent. De sorte que les aventuriers avaient, plus d'une fois, rencontré la bataille où ils croyaient n'être allés qu'au pillage, et laissé bon nombre des leurs dans certains chemins creux, sous des avalanches de pierres qui ne s'étaient pas mises en mouvement toutes seules.
Chaque fois, Sidi Ibrahim avait exhalé une colère mêlée d'inquiétude, quand, du haut de sa terrasse, il apercevait les survivants de ces expéditions manquées, regagnant le logis, mal en point et les mains vides, ayant dû restituer, bon gré mal gré, le produit de leurs rapines. Il ne ménageait pas d'abord l'outrage à la couardise des vaincus; puis, se ravisant, il passait sa fureur sur les pauvres gens de Belvédère qu'il soupçonnait, et les faisait expirer sous les verges ou pendre par les pieds, pour être grillés ensuite à petit feu. Mais ces exécutions avaient surtout pour effet d'exaspérer les parents des victimes, et elles finissaient toujours par coûter cher aux bourreaux.
D'embuscade en embuscade, la bande criminelle s'était réduite d'une bonne moitié : le soucieux Sidi Ibrahim comprit qu'il était grand temps de renoncer à la résidence de Belvédère, préjudiciable au salut des siens. Il transporta son domicile, avec sa batterie de cuisine, ses trésors et ses gens d'armes, dans la balme, ou caverne, qui est creusée sous le rocher de Saint-Salvaire, l'une des hauteurs du voisinage.
Il décida même d'éviter tout rapport avec des surveillants trop avisés, sinon pour leur faire payer tribut, jusqu'à ce qu'il leur plût de devenir ses auxiliaires et ses complices.
« Chiens de chrétiens! — déclara-t-il aux notables du lieu, — le jour où vous nous donnerez vos filles en mariage, pour perpétuer notre précieux sang, nous consentirons à les prendre même sans dot; d'ici là disposez-vous à nous servir l'intérêt d'autant de dots que nous sommes de maris à pourvoir : vingt pièces d'or pour le capitaine, et deux pour chacun des trente soldats. J'ai dit. »
Plutôt que d'être réduites à épouser les fils de Satan, on pense bien que les jouvencelles de Belvédère passaient les nuits à filer le chanvre et à tisser la laine, pour amasser à qui mieux mieux l'intérêt de leur dot.
Mais le joug des mécréants humiliait d'autant plus une population honnête, qu'elle se voyait accusée de connivence avec eux, ou tout ou moins d'indifférence coupable, par les chrétiens des autres paroisses, auxquels elle n'était plus à même de dénoncer à l'avance les préparatifs de Sidi Ibrahim. Celui-ci, d'ailleurs, était passé à l'état d'une bête féroce jamais rassasiée, toujours en quête d'une proie.
La terreur des villes assiégées pesait sur toute la vallée de la Vésubie. Les prêtres n'osaient plus laisser les vases sacrés dans le tabernacle des chapelles, ni les bergers conduire leurs vaches ou brebis à la pâture, ni les mères de famille porter leur toile écrue au torrent, ni les propriétaires leurs hottées d'olives au pressoir. On n'avait plus qu'à mourir d'inanition, un jour ou l'autre, si Dieu, prenant en pitié des souffrances imméritées, n'eût suscité une héroïne pour affranchir son peuple au désespoir.
C'était une jeune fille de Belvédère, admirée pour sa grande sagesse et son agilité laborieuse, autant que pour sa fière et robuste beauté.
Depuis quelque temps, elle paraissait songeuse, négligeant la conversation de ses compagnes, et volontiers absorbée en de longues oraisons. On l'entendait invoquer de préférence saint Michel archange, qui terrassa le dragon.
Un matin, après un entretien avec un vieux prêtre en odeur de sainteté, elle s'en fut prier son père de lui imposer les mains, et elle lui dit : « Bénissez-moi ! Je suis Judith, j'abattrai Holopherne! !» — Le père eut foi dans sa mission et la bénit.
Elle se mit en route, se rendant tout droit à la Balme de Saint-Salvaire. Elle cheminait seule, en apparence ; mais, sur ses derrières, se formait une embuscade de paysans déterminés, attendant son retour et armés de faux et de fourches, pour lui prêter main-forte à son premier appel. Son père et le vieux prêtre tenant le crucifix s'était joints à la vaillante troupe.
La belle jeune fille de Belvédère porte dans une aumônière le tribut de pièces d'or et, dans ses mains, un énorme bouquet de fleurs des champs — double hommage qu'elle vient présenter à Sidi Ibrahim ! Les soudards ne peuvent faire moins que de laisser libre passage à une telle messagère de paix, non sans ajouter aux marques de déférence des paroles flatteuses qu'elle feint d'entendre avec orgueil.
« Salut à notre future châtelaine ! » — dit l'Africain au teint de suie qui monte la garde à l'entrée de la grotte, et qui, après l'avoir conduite de sa meilleure grâce jusqu'à la porte de son maître, se retire discrètement pour rejoindre, à quelques pas, ses camarades émerveillés.
La belle jeune fille de Belvédère est debout devant le châtelain de la Balme de Saint-Salvaire. Elle parle :
« Allah soit avec vous, Sidi Ibrahim ! Souffrez que je dépose aux pieds de Votre Seigneurie la dette de vos tributaires !»
Elle lui présente en même temps une feuille de blanc parchemin, en le priant de daigner y apposer son seing, à titre de reçu.
Cependant Sidi Ibrahim s'est levé, avec un sourire qu'on ne lui a jamais vu, pour saluer cette visiteuse inattendue, dont le doux parler ne l'a pas moins ému que l'éclat voilé de ses grands yeux. Après lui avoir adressé force compliments auxquels elle répond avec autant de modestie que d'à-propos, le forban, de plus en plus troublé, se rassied afin de signer le reçu, sans même prendre la peine d'ouvrir l'aumônière pour en vérifier le contenu.
— « Tu es donc sûr d'avoir ton compte, Holopherne? — murmure Judith entre ses dents; — eh bien ! reçois-le! »
Et, ce disant, elle assène sur la tête du païen un coup terrible d'un certain yatagan trouvé naguère dans les chemins creux et qu'elle dissimulait dans sa brassée de fleurs. Sidi Ibrahim donne du nez sur le parchemin, sans proférer même un soupir.
La vaillante héroïne a quitté la Balme de Saint-Salvaire, un doux sourire de contentement sur les lèvres. Rien n'est changé dans sa démarche tranquille. Elle salue familièrement les gardes qui font la haie sur son passage et qui s'inclinent, pleins de respect, à ces paroles prononcées avec un accent d'autorité affable :
« Votre capitaine est un Seigneur digne d'Allah et de vous ! Allah le protège comme il sait protéger ses fidèles. Maintenant, le puissant Sidi Ibrahim est endormi; gardez-vous de troubler le sommeil descendu d'en haut sur sa tête auguste ! J'ai dit. »
Séduit par tant de fierté gracieuse, et flatté dans ses secrètes espérances, le cercle des soudards suivit d'un œil complaisant la messagère de bon augure, lorsqu'au bout d'un instant il s'étonna de la voir hâter le pas et peu à peu précipiter sa course dans la direction de Belvédère.
Le garde africain, pris d'un soupçon subit, ne fit qu'un bond jusqu'à la chambre de son maître et en ressortit aussitôt en poussant un cri d'épouvante et de rage : « En avant ! sus à l'assassine ! vengeance ! vengeance! »
Les voilà tous élancés, comme une meute de chiens courants, à la poursuite de la fugitive; mais ils ne la rejoindront pas. En effet, parvenu à un pli de terrain, celui qui tient la tête de la bande s'affaisse, les jarrets tranchés d'un coup de faux; le suivant rend ses entrailles par les plaies dont une fourche lui a criblé les flancs, d'autres roulent à terre assommés par d'énormes cailloux, et le reste, à la vue du prêtre dressant en l'air son crucifix, tourne le dos et regagne en déroute la grotte de Saint-Salvaire.
Le lendemain, les fils de Satan, nuitamment évadés, ont pour jamais purgé la montagne de leur présence; et, le dimanche suivant, dans toutes les églises de la vallée, un Te-Deum est chanté par toutes les poitrines d'hommes en l'honneur de la Judith de Belvédère, dont la mémoire est désormais impérissable. Que si, pourtant, la tradition a omis de perpétuer son nom véritable, ç'a été, sans doute, pour qu'on ne fût pas exposé à confondre avec quelque autre créature mortelle l'ange libérateur que la grâce divine avait suscité.


