[Le texte est un peu décousu, je l'ai gardé tel quel]
Quatre frères — Malu, Seo, Sigar et Kulka — quittèrent leur île natale, Muralug, chacun dans sa propre pirogue, et gagnèrent un récif corallien près de Waraber. Le vent se leva, de plus en plus fort, si bien que l’amarre de l’ancre de la pirogue de Sigar se rompit. Il cria à ses frères : « Je pars à la dérive ! » et finit par s’échouer à Yam.
Les trois autres pirogues poursuivirent jusqu’à Aurid, où Kulka déclara qu’il resterait.
Malu et Seo mirent ensuite le cap sur Masig. Or Malu, l’aîné des quatre, était un homme mauvais et se conduisit mal avec les femmes de l’île. Seo le réprimanda. Malu, furieux, prit alors une longue lance (bager) et la lui planta dans le dos avec tant de force que la pointe ressortit devant ; puis il jeta le corps à la mer. Les habitants de Masig le repêchèrent cependant et le déposèrent dans le bush.
Malu mit voile vers Mer, mais, pris dans le mauvais temps, sa pirogue se brisa de part en part sur le récif de Saper, au sud-ouest de Mer. À l’aide des plats-bords, il gagna à la nage Begegiz, un village au sud-ouest de Mer. Les hommes du clan Dauerle, qui habitent ce coin de l’île, le saisirent : « Tu restes ici ; nous allons chercher de la nourriture. » Ils élevèrent un muret de pierres autour de Begegiz, mais, comme Malu n’avait guère à manger, il traversa à la nage jusqu’à Dauar et aborda sur la langue de sable de Giar. Tous les hommes de Dauar qui s’y trouvaient capturèrent Malu et l’enfermèrent dans une maison. Ils lui dirent qu’ils partaient chercher à manger, puis dressèrent autour de lui une clôture de corde (beribei kar).
Malu regarda autour de lui : rien à manger. Il nagea alors jusqu’à la côte sud de l’île de Dauar et aborda dans la baie d’Orme. Là encore, les hommes le saisirent et l’enfermèrent derrière un muret de pierres.
Même histoire : cette fois, il retraversa le chenal entre Dauar et Mer et débarqua à Aund, au sud de cette dernière île. Il n’y avait là qu’une seule maison, habitée par un homme nommé Dorg et sa femme, Kabur.
Kabur pêchait à la ligne sur le récif de Terker lorsque Malu traversa le chenal à la nage. Poussant devant lui un plat-bord de sa pirogue naufragée et presque submergé, il échappa au regard de Kabur, qui crut voir dériver un simple morceau de pirogue. Malu se changea alors en pieuvre (att) et nagea jusqu’à Kabur ; il grimpa sur elle, enroulant ses bras autour de son corps et de son cou. Avec le retrait d’une vague, il s’éloigna, puis revint ; cette fois, Kabur le tua d’un coup de sa petite lance à poissons, le mit dans son panier, en ferma l’ouverture avec la lance et déposa le panier dans une vasque rocheuse.
Kabur rentra chez elle et appela son mari ; ensemble, ils allèrent voir la pieuvre. Elle lui dit : « Voilà ton zogo (objet ou être sacré, chargé de puissance). » Dorg emporta la pieuvre à la maison et suspendit le panier qui la contenait.
Au coucher du soleil, ils allèrent se coucher, et la femme raconta à son mari comment elle l’avait prise. Pendant la nuit, ils guettèrent le panier et virent la pieuvre en sortir : ses yeux brillaient d’une vive lueur, et elle faisait un cliquetis. Elle tomba au sol et, aussitôt, se transforma en l’homme Malu, qui ramassa toutes les coquilles posées dans la maison et les fit s’entrechoquer. Quand Malu entendit dehors le coassement des grenouilles et le crissement des cigales [sans doute en réponse au bruit des coquilles], il quitta la maison, fit le tour de l’île et, à son retour, redevint pieuvre et rentra dans le panier.
« Dorg se dit en lui-même : “Que faire maintenant ? Je suis content de l’avoir.” » Au matin, il se peignit tout de rouge, passa son protège-bras (kadig) et sa ceinture, et se coiffa de plumes de casoar et de pigeon des détroits. Kabur se peignit elle aussi et resta à la maison. Dorg sortit et suivit la piste de Malu tout autour de l’île. Tous les hommes de l’île s’accordèrent à dire que Dorg tenait là un bon zogo, et l’on en fit de longs palabres. On incita Dam et Samekep, les deux frères cadets de Kabur, à se renseigner. Ils convinrent d’apporter de la nourriture à leur sœur, de jeter un coup d’œil à la pieuvre et de la voler si possible. Ils allèrent donc chez Kabur, lui offrirent à manger sans rien demander, et bavardèrent, bavardèrent. Au crépuscule, Kabur demanda : « Vous repartez ? » — « Non, répondirent-ils, il fait trop noir : on dort ici, demain on part. » — « C’est mieux », dit leur sœur, et ils gagnèrent leurs couchettes, les deux frères partageant un lit à part. Ils ne dormirent pas, montèrent la garde. En temps voulu, ils virent la lumière jaillir des yeux de la pieuvre. « Ulloa ! la voilà démasquée », dirent-ils. Ils se peignirent. Dam dit : « Pas un mot. » Malu sortit, fit le tour de l’île et retourna dans son panier. Les frères gagnèrent alors le bush et chuchotèrent. « Maintenant on le prend, dit Dam ; je le prends. » — « Non ! » — « Si, répondit-il, je le prends maintenant. »
Au matin, Kabur demanda : « Quand partez-vous ? » — « On y va », répondirent-ils. Kabur leur donna de la nourriture, qu’ils allèrent cacher dans le bush. Dorg, de nouveau, se peignit en rouge, passa un grand protège-bras, prit cinq bâtons et repartit suivre la piste de Malu. Kabur se peignit, mit quantité de jupons et d’ornements, et demeura.
Les deux frères revinrent à la maison. Dam entra, coupa la corde qui tenait le panier et le remit à Samekep. Une fois dehors, Dam voulut que Samekep lui cède le panier, puisqu’il l’avait décroché ; mais Samekep lui dit : « Va chercher un tambour, et on va danser. » Samekep enfila l’ati (ici, le costume/masque de la pieuvre.). Dam prit un tambour, et Samekep se mit à danser. Dam redemanda l’ati, c’est-à-dire la pieuvre. Samekep répondit : « Non, le tambour te suffit. » Les frères laissèrent le bomai (ensemble rituel) au village de Las. Comme ils y retournaient, les hommes leur crièrent : « Vous l’avez, maintenant ? » — « Oui », répondirent-ils, satisfaits.
Dorg fit le tour de l’île jusqu’à Gizo et, pour avoir couru vite, était fourbu. « Son cœur se dit : ces deux-là m’ont volé ma chose. » Alors il rentra, prit son arc et ses flèches, et s’arma en plus d’une baguette garnie de dents de requin. Kabur prit un kubager, pointe de bois affûtée, et tous deux se rendirent à Las pour parler aux gens du village.
Les hommes de Las donnèrent une pipe de tabac à Dorg : « On est amis. » Ils dirent : « Cela appartient à l’homme ; renvoie la femme. » Dorg répondit : « D’accord, gardez-le. »
Des pirogues vinrent de toutes les îles pour voir Malu, tant la renommée du zogo s’était répandue.
