La légende du château de Beckov [Beckov (Nové Mesto nad Váhom / Slovaquie)]

Publié le 9 juin 2024 Thématiques: Animal , Assassinat , Blessure , Château , Chien , Construction , Domestique | Serviteur , Mort , Noblesse , Origine ,

Château de Beckov
Château de Beckov. Source Rudo Mlich, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons
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Source: Klimo, Michel / Contes & légendes de Hongrie (1898) (3 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Château de Beckov / Beckov / Nové Mesto nad Váhom / Slovaquie

Au commencement du XVe siècle vivait dans la Hongrie du Nord un noble Polonais, nommé Stibor. En récompense de ses longs services dans l'armée, le roi Sigismond lui a fait don de tout le terrain compris dans la vallée du Vag. Dans ce vaste territoire, il régnait en roi, tyrannisant ses sujets, pour lesquels il était un véritable fléau.

Un jour, en revenant de la chasse avec ses gens, il se reposa en face d'un rocher, dont les pentes étaient si escarpées, qu'il paraissait impossible de les gravir. Parmi les gens du tyran se trouvait son bouffon, nommé Beczko. Égayé par les saillies du bouffon, Stibor déclara qu'il était tout disposé à remplir le désir de chacun des assistants. Aussi se dépêcha-t-on de profiter de cette bonne occasion, et chacun forma un souhait.

Quand ce fut le tour du bouffon, il montra du doigt le rocher d'en face en disant : « Je désire que tu me fasses bâtir un château au sommet du rocher que voilà ! »
Tous les assistants partirent d'un éclat de rire et l'un d'entre eux dit :
– C'est le fait d'un fou de demander l'impossible.
– L'impossible? s'écria Stibor avec colère. D'abord, il n'y a rien qui me soit impossible; puis, je ne dois pas manquer à ma parole. Dans un an, il y aura ici un château que j'appellerai le château de Beczko.

Le jour même, il fit publier dans tout le pays les ordres concernant la construction. Hommes et femmes, enfants et vieillards, tous furent poussés au travail avec une grande brutalité. Mais, malgré tous les efforts et les procédés violents, il n'y avait pas d'apparence que l'édifice fût achevé au terme voulu. Ce que voyant, le seigneur Stibor ordonna qu'on arrêtât tous les voyageurs qui passeraient dans la vallée, et qu'on fît travailler leurs gens huit jours pleins. Pendant ce temps, les seigneurs et les dames étaient logés et nourris dans la maison de Stibor.

Le château, qui avait coûté tant de larmes et tant de malédictions, se trouva achevé à la date promise.
Mais le site, si pittoresque, la forteresse à l’abri de toute attaque, plut tant au tyran, qu’il résolut d’en faire sa propre résidence. Quant au bouffon, il le dédommagea en lui donnant un de ses autres châteaux.

La nouvelle demeure royale n’avait pas sa pareille dans tout le pays. Le parc foisonnait de gibier ; dans le jardin abondaient les plantes exotiques les plus rares : les cascades et les fontaines, toutes plus belles les unes que les autres, en faisaient un séjour délicieux. L’intérieur du château aussi était aménagé avec un luxe princier.

Stibor avait un fils unique, dont les fiançailles avec une princesse de Bohême devaient être célébrées dans le château.
Plus de deux cents invités, l’élite de la noblesse bohémienne, arrivèrent le jour de la solennité. On resta plusieurs mois ensemble, et ce n’était, pendant tout ce temps-là, que fêtes, chasses, tournois et festins.
Lors d’un de ces banquets, un des chiens favoris du maître se précipita dans la salle. La pauvre bête avait la patte cassée, et poussait des aboiements douloureux.

Stibor lança un juron terrible, et ordonna d’amener celui qui avait ose frapper son chien.
C’était un vieillard, qui était, depuis quarante ans, au service de la famille. Il avait eu le malheur de frapper trop fort l’animal, qui s’était jeté sur un pauvre mendiant sans défense.
— C’est égal, dit le monstre, plein de fureur, qu’on prenne ce vaurien, et qu’on le jette dans l’abîme du plus haut du rocher.

En vain, les invités intervinrent-ils, en vain les autres domestiques implorèrent-ils la grâce du maître, en vain les enfants du vieillard s’agenouillerent-ils en pleurant, rien n’y fit. Stibor fut inexorable.

Alors, le vieillard qu’on emmena, s’arrêta un moment, et s’écria :
— Écoute les dernières paroles d’un condamné ! Je t’assigne devant le Juge éternel ! Dans un an, jour pour jour, tu comparaîtras devant lui, pour rendre compte de ton assassinat d’aujourd’hui.
Stibor eut un sourire dédaigneux. Il ne croyait pas que les paroles du vieillard dussent s’accomplir ; et pourtant le sang des innocents crie vengeance au ciel.

II y avait un an, jour pour jour, que ces faits s’étaient passés. Stibor était à table avec plusieurs de ses amis. Vers la fin du repas, échauffé par les liqueurs, il sortit pour prendre l’air dans le parc. Accablé de sommeil il se coucha sur le gazon, près d’une source claire. Mais à peine se fut-il endormi, qu’un serpent venimeux se glissa près de lui et lui dévora les yeux.
Dans sa douleur, l’homme monstrueux se mit à courir en poussant des rugissements de bête fauve : dans sa course folle, il arriva juste à l’endroit d’où il avait fait précipiter son vieil et fidèle domestique.
Un cri déchirant se fit entendre : Stibor était englouti dans l’abîme.

Il y a longtemps que le château de Beczko, autrefois si splendide, est tombé en ruines, mais la légende nous a fidèlement gardé la mémoire des scènes cruelles qui s’y sont passées.


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