La légende de la chapelle expiatoire de Léchelles [Belmont-Broye / La Broye / Suisse]

Publié le 16 avril 2025 Thématiques: Assassinat , Attaque , Chapelle , Chien , Construction , Mort , Noblesse , Origine , Pénitence , Prêtre | Curé ,

Eglise de Léchelles
Eglise de Léchelles. Source Google Street View
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Source: Genoud, J. / Légendes fribourgeoises (1892) (4 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Eglise de Léchelles / Belmont-Broye / La Broye / Suisse

Le voyageur que le train emporte sur la ligne de la Broye salue en passant le riant village de Léchelles, sans se douter que cette localité n'était autrefois, au point de vue religieux, qu'une simple succursale de la paroisse de Chandon. Que les temps sont changés! Les rôles sont renversés, mais cette substitution s'est opérée, dit-on, à la suite d'un tragique accident.

Remontons jusqu'à l'aurore du quinzième siècle, vers 1428. Le couvent de Payerne pourvoit avec zèle aux besoins spirituels de toute une contrée. Chaque dimanche, quelques Pères s'en vont chanter l'office ou prêcher dans les sanctuaires du voisinage. L'un d'entre eux reprend chaque semaine le chemin de Chandon. Quel est son nom? Quel fut son pays d'origine? L'histoire a négligé de nous le dire. Tout ce que nous savons, c'est qu'il fut victime de son devoir dans de curieuses circonstances.

Pour se rendre à Chandon, le moine devait passer près du castel de Belmont, non loin de Montagny. Souvent déjà, des aboiements trop significatifs lui avaient appris la présence d'un ennemi. Un chien, puisqu'il faut l'appeler par son nom, bondissait de colère à la vue du prêtre. Franchement libre-penseur, il enrageait, semble-t-il, en songeant au bien accompli par le missionnaire. De sourds grognements, des hurlements prolongés, des élans répétés, une gueule menaçante, tout disait les intentions terribles du dogue. Peu à peu il s'enhardit, s'approcha encore de plus près, guetta le moment propice pour se jeter sur l'ecclésiastique. Plus d'une fois celui-ci emporta un souvenir de cette rencontre ou bien un morceau manquait à son manteau, ou bien une longue bande d'étoffe traînante laissait croire qu'il avait endossé une soutane à queue, ou bien même les bas étaient rougis par quelques gouttes de sang humain !

Se résigner, offrir à Dieu ce sacrifice, tel fut d'abord le programme du religieux. Mais la patience a ses bornes, même chez un disciple de saint Benoît. Etre livré par un persécuteur de l'Eglise à la dent des bêtes féroces,

C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie, mais s'exposer à périr pour satisfaire les caprices d'un vulgaire animal sans éducation, ce serait pousser trop loin le dégoût de l'existence. Quelle résolution prendre? « Je n'attaquerai point, se dit l'homme de Dieu, mais je me défendrai. » Cette tactique, permise à l'égard de ses semblables, ne saurait être interdite à l'égard d'une race inférieure. Voilà la théorie, voyons la pratique.

Le dimanche suivant, de bonne heure, il passe près de Belmont. Un vague pressentiment l'avertit d'un danger plus sérieux qu'à l'ordinaire, mais il n'a pas le droit de reculer. Bien décidé à combattre, il marche d'un pas ferme observant toutes choses autour de lui à mesure qu'il avance dans la périlleuse forêt.

Soudain un aboiement déchire les airs. Gare au dogue! Il se montre plus furieux que jamais. Peut-être prévoit-il que son adversaire veut opposer une résistance plus énergique ? Il faut donc l'attaquer aussi avec plus d'impétuosité. Aussi, en moins de temps que nous n'en mettons pour le raconter, en quelques bonds prodigieux, il arrive et se précipite sur le moine pour le caresser de ses crocs terribles. Imprudent monstre! Il est mal accueilli! Cette main que sa rage voulait mordre, ce bras que sa furie voulait blesser, est armé d'un poignard..... et le poignard s'enfonce dans sa gueule, perce et transperce, et le malheureux, râlant un dernier cri, tombe inanimé sur le sol ensanglanté. A la soudaineté de l'agression avait répondu l'instantanéité du meurtre.

Cet exploit consommé, le prêtre jeta un dernier regard sur sa victime expirante et poursuivit sa route. Etait-il heureux de son triomphe ou craignait-il quelque vengeance? Mystère ! Quoi qu'il en soit, la tragédie n'est point terminée, voici l'acte le plus palpitant d'intérêt.

Vers le soir de la même journée où le féroce chien avait succombé, le Bénédictin revenait de Chandon en suivant le même chemin que le matin. Son cœur dut battre violemment à la vue de la tour de Belmont, à deux pas de l'endroit où l'affreux duel s'était engagé. Pendant que tous les incident. de cette scène devaient agiter son esprit, tout à coup une détonation retentit, une balle siffle et le voyageur tombe à côté même du cadavre du vilain dogue. Le sire de Belmont a bien visé : abrité à l'une des meurtrières du donjon, il a fait feu sur le passant à l'instant même où celui-ci considérait le corps hideux de son ennemi.

Bientôt après, persuadé que sa victime oubliait de se relever, l'assassin descendit de sa maison et s'approcha prudemment. Mais un cri de terreur s'échappe de sa poitrine! Il a reconnu le religieux de Payerne, l'oint du Seigneur! Il n'avait voulu tuer qu'un misérable vagabond, celui qui avait frappé son fidèle Médor, et il a tué un ministre de Dieu, un prêtre vénéré dans toute la contrée! Quand cette vérité lui apparut dans toute son accablante réalité, longtemps il demeura immobile, consterné et comme désespéré. Une fois remis de son émotion, il s'agenouilla auprès de l'infortuné et versa d'abondantes larmes.

La faute était irréparable, il faudra du moins l'expier de la manière la plus efficace. Selon la louable coutume de l'époque, il consacra une partie de sa fortune à une fondation pie dont pourraient profiter de nombreuses générations. Il fit bâtir à Léchelles même une chapelle expiatoire sous le vocable de Saint-Jean-Baptiste, son patron. Il destina à cette œuvre des revenus suffisants pour assurer la célébration d'une messe hebdomadaire, que d'autres legs importants rendirent bientôt quotidienne. Ainsi surgit la paroisse de Léchelles, qui succéda à celle de Chandon. Si la première page de son histoire est sanglante, les beaux chapitres ne manquent point à travers une période plusieurs fois séculaire.


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