La légende des amoureux de Péronville [Péronville (Eure-et-Loir)]

Publié le 9 mai 2024 Thématiques: Amour , Amour impossible , Bruit , Chasse , Château , Demande en mariage , Destruction , Domestique | Serviteur , Fleuve | Ruisseau | RIvière , Foret , Fuite , Monstre , Mort , Noblesse , Nuit , Origine de bruits , Sanglier , Sauvetage ,

Les amoureux sous l'orage
Les amoureux sous l'orage. Source Midjourney
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Source: Maison Emile / La Tradition (1888) (9 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Bord de la Conie à Péronville / Péronville / Eure-et-Loir / France

Vers la fin du moyen âge, à l'heure encore brumeuse où florissait chez les Carnutes le culte de la Vierge Noire, fille de l'imagination druidique, et où la Beauce gémissait d'être stérile, en ce temps misérable, disons-nous, déjà pourtant éclairé d'une vague lueur d'aurore, vivait au pays dunois, sur les bords de la capricieuse Conie, un haut et très puissant seigneur, qu'on appelait le sire de Péronville. Le château, d'aspect rébarbatif malgré l'attrait des lieux, commandait le respect aux francs-routiers et autres espèces de la contrée d'Orgères, déjà particulièrement mal famée.

Était-ce un méchant seigneur, ce sire de Péronville? Non point, à ce qu'il semble de prime abord, nonobstant son humeur guerroyante et parfois mélancolique. Aussi bien, n'avait-il point sujet d'être joyeux et familier, vivant presque toujours en son privé, après avoir perdu une épouse tendrement adorée, morte en donnant le jour à une ravissante créature du bon Dieu, à laquelle une serve prêta le sein. Le mari d'icelle était mort un jour de bataille, aux côtés de son valeureux suzerain, qui allait être pourfendu sans l'aide désespérée du vilain.

Cœcilia, c'est le nom harmonieux de la jeune châtelaine, eut pour compagnon le premier-né de sa mère-nourrice, Alban, un jeune sylvain d'une belle pousse, droit, planté comme un chêne, souple comme un romarin, avec cela doux comme un chevreau et agile comme un écureuil. Et savant, donc ! Il lisait à livre ouvert dans les vieux missels et n'ignorait rien des choses de la chevalerie, sans que l'on pût connaître au juste d'où lui venait si grande science. Mêmement, malgré son jeune âge, il était habile comme un fauconnier de race à tenir au poing le faucon et à diriger son vol.

Les deux enfants grandirent côte à côte, ainsi que frère et sœur, heureux d'être et de s'aimer. Déjà, cependant, la mignonne châtelaine voyait s'épanouir en elle les mystérieuses fleurs de la puberté déjà, lorsque ses colombes se becquetaient, il lui venait des envies de pleurer que, dans son naïf entendement des causes divines, elle rapportait à mal escient.

Il advint, vers ce temps non fabuleux, que la forêt d'Orléans fut envahie par des bandes de loups-cerviers et autres bêtes féroces, qui se répandirent bientôt par tout le pays dénommé Isle-de-France, où elles firent grands et cruels ravages. Une battue générale fut ordonnée à laquelle furent conviés tous les disciples de saint Hubert de la contrée, titrés, nobles et barons, que l'on vit accourir de vingt lieues à la ronde, escortés de leurs bannières flamboyantes et précédés par des sonneurs de trompe et de cor; puis, derrière eux, venaient les piqueurs et les meutes, suivis d'une foule de vilains armés de piques, d'épieux et de faulx.

Par orgueil paternel, et aussi dans l'espoir de la distraire, le sire de Péronville avait voulu que sa fille l'accompagnât. Celle-ci suivait donc la chasse et y prenait un plaisir extrême pour sa part, surtout contre le noir (sangliers), heureuse d'ailleurs d'être témoin des exploits de son père.

C'était le soir du premier jour, et il y avait eu grand carnage. Soudain, le cheval de la jeune châtelaine, isolée en ce moment, s'arrêta en dressant la tête et se refoula sur l'arrière-train un énorme sanglier, blessé par les hommes du baron de Poutault, s'élançait d'un épais taillis, et les soies hérissées et la hure sanglante, se ruait sur le coursier de Cœcilia qui, atteint sous le ventre, s'abattait, entraînant son amazone encore seule, mais prompte à se relever sur un genou. Ayant promené un regard d'effroi autour d'elle, la dolente chatelaine rencontra les yeux inhumains de l'animal, et, défaillante, étendit les bras en croix, toute prête au coup mortel.

Déjà le monstre prenait son élan et flairait sa proie, lorsque, arrivant au galop de son vigoureux percheron, Alban poussa droit au sanglier, dont la furie se tourna aussitôt contre cet adversaire imprévu et aussi menaçant que lui. Mais le jeune écuyer en eut raison; il lui enfonça dans la gorge au moins huit pouces de son épieu; puis, sautant de selle sur la bête, il lui plongea son couteau dans les entrailles.

Quand le sire de Péronville et les autres seigneurs, avertis par les hommes de Poutault, arrivèrent en ce tragique endroit, le sanglier était en train d'exhaler son dernier râle sur la poitrine haletante du jeune écuyer, quelque peu malmené de la sorte, tout souillé de sang et de boue. S'étant dégagé à leur approche, Alban tendit la main à Cœcilia, qui reprenait ses sens, et la conduisit à son père. Le sire de Péronville, devant tous les seigneurs assemblés, proclama que son écuyer méritait l'accolade, sinon l'épéron de chevalier; ce qu'entendant de ses fines ouïes, Cecilia voulut aussi parler, afin d'ajouter à ce juste hommage; mais si tremblantes étaient ses lèvres, si remplis de larmes étaient ses beaux yeux de pervenche, qu'elle ne put que balbutier un merci, tandis que sa main s'appuyait sur l'épaule d'Alban; et ce simple geste disait bien mieux que toutes les paroles, qu'elle tenait son ami pour plus noble que le premier des barons chrétiens, lui devant deux fois la vie, celle de l'âme et l'autre.

Ainsi louangé, enhardi surtout par le contact de cette main, jaloux de posséder un bien si cher, l'écuyer confessa son amour. Mais, dès les premiers mots de cet aveu, le sire de Péronville entra dans une si foudroyante colère, qu'il en faillit perdre l'arçon. « Si tu sauvas ses jours, malhonnête vassal, proféra-t-il en accentuant ses paroles de gestes furieux, j'ai bien payé ta vaillance en te faisant libre; et tu viens m'outrager par ton fol espoir, oubliant que je puis encore te châtier. Loin d'ici, manant! sinon... Et comme sa fille allait essayer une excuse ou une prière, le regard d'acier du baron la rendit muette; car il était vraiment humilié dans son orgueil féodal, ce père irrité, pourtant si courtois tout à l'heure. Encore s'il n'eût point subi pareil affront en présence de tant de nobles seigneurs, surtout devant le jeune sire de Boissy et de Brandelon, voisin de Péronville, sur lequel il avait jeté son dévolu pour Cœcilia!...

Là-dessus, toujours de méchante humeur, le sire de Péronville prit congé des hôtes de la forêt d'Orléans pour regagner son fief; tandis que, chassé comme un félon, Alban revenait seul à travers les landes désertes, vers l'ancienne bauge natale, mais songeant à Elle, la tendre châtelaine aux cheveux d'or, qu'il ne reverrait sans doute jamais plus.

Il faisait grand'nuit lorsque le pont-levis du château s'abaissa pour livrer passage à l'escorte. Quoique dévoré par la faim, ayant fourni une longue chevauchée, le baron commanda simplement qu'on lui apportât à boire dans sa chambre, ce qui était mauvais signe. De fait, quand sa fille le voulut embrasser, il la repoussa durement, ainsi qu'un père sans entrailles; puis, ayant vidé trois brocs de Beaugency, l'irascible baron s'endormit d'un sommeil de plomb jusque au septième chant du coq. Une vague mémoire alors lui revint des choses de la veille, ce pendant que des songes démoniaques jouaient à son chevet, dans la paresseuse lumière du matin.

Quand, sur le coup de l'Angelus du midi, sa fille vint prendre son bras pour le conduire à table, en même temps que pénétraient ses lévriers favoris, c'est du pied qu'il repoussa ceux-ci; c'est d'un regard hautain et farouche qu'il accueillit encore son enfant jusque-là bien-aimée. Vainement la douce châtelaine essaya ses habituelles caresses, vainement elle s'efforça de dissiper cette humeur si peu paternelle; sans l'écouter davantage, le baron ordonna qu'elle fut enfermée dans la tour du Feu, ainsi nommée à cause du fanal qu'on y voyait briller de nuit.

Sans doute ensuite l'atrabilaire suzerain méditait de faire pendre à la poterne le manant qui lui occasionnait tout ce souci; or le jeune écuyer, qui prévoyait l'honnête dessein de son maître, après avoir embrassé sa mère et pleuré avec elle, avait jugé sage d'aller prendre gîte en forêt.

Le baron, à cette nouvelle, envoya quérir sa fille pour lui octroyer pardon. Mais, celle-ci, de son côté, était fugitive, errante, vers cette même forêt dont la seule approche donnait le frisson aux passants. Tout y était silence, comme si les fauves eussent craint d'effaroucher cette hermine; seule la voix de Cœcilia, appelant son doux ami, éveillait les oiseaux mal endormis, sans qu'aucun écho répondit à ses plaintes et répétât le nom du bien-aimé. Oh! vienne la mort! disait-elle; et, couchée sur un lit de mousse, elle attendait son heure dernière, lorsqu'une biche qui allait se désaltérer à la source voisine, la vint frôler de sa tiède haleine.

Cœcilia s'était levée pour suivre le paisible animal; la vie revenait en elle toute pleine de longs espoirs et de senteurs printanières. Après l'avoir imitée, elle se blottit dans le creux d'une roche, tapissée de fleurs grimpantes, sous laquelle murmurait faiblement cette source miraculeuse. Toutefois, avant d'y pénétrer, elle eut soin de dépouiller un églantier de sa moisson de roses, afin que sa couche fut embaumée quand le cher attendu viendrait la rejoindre; car quelque chose lui disait à présent qu'il avait découvert sa trace.

Doucement elle s'était endormie; mais, bientôt réveillée par un bruit de pas, voici qu'elle s'aventure à sortir de la grotte. Ciel, c'est lui !... Elle est dans ses bras, elle lui rend ses caresses; pendant que les étoiles jalouses ferment les yeux et que les mélodieux zéphirs agitent les rameaux de la forêt.

Depuis deux jours, ils vivaient ainsi, ne songeant pas même au lendemain. Et qu'il était doux leur nid! Ils ne s'en éloignaient un instant que pour assurer la subsistance du corps et dégourdir leurs jambes. Mais, qu'est-ce donc ? Le soleil disparaît derrière d'épais nuages, le tonnerre gronde avec fureur, l'orage est proche et va fondre, impétueux et terrible: « Il faut rentrer chez nous, » dit Cœciliaen souriant, pour ne pas montrer qu'elle avait grand peur, Déjà ils croient toucher le seuil de leur Thébaïde enchantée, mais ils se sont égarés; néanmoins, une grotte est là devant eux et ils vont s'y glisser, lorsqu'ils aperçoivent dans un fond ténébreux et aquatique un monstre sans pareil, recouvert d'écailles vertes et jaunes, à la langue rouge pendante sur de longs crocs d'ivoire.

Leur âme, à cette vue, s'emplit d'épouvante; ils demeurent là, pétrifiés, n'osant même se regarder, n'ayant d'yeux que pour la Bête. Cependant le hideux animal a saisi Cecilia, qu'il emporte dans sa gueule. Alban, lui, court après et veut arracher son amante à la férocité du monstre; à son tour il est broyé, déchiré à belles dents par l'horrible bête qui, avec ses griffes acérées, rapproche ensuite ces deux beaux corps et se repaît de leur chair. Tout à l'heure encore, malgré leur infortune, ils souriaient à la vie et se disaient les plus douces choses que la langue humaine puisse proférer ici-bas, que les anges puissent écouter là-haut; maintenant leurs restes, souillés de bave, de sang et de boue ne font même pas envie aux oiseaux de proie.

Après avoir achevé son carnage, la Bête a fait entendre un ricanement, puis a disparu au milieu des éclairs dans les replis de la sombre forêt. La tempête jusque-là déchaînée, la tempête qui tordait les bouleaux, secouait le tronc puissant du chêne et des hêtres, s'est apaisée soudain; les senteurs forestières, avivées par l'orage, raniment à leur tour les ramiers engourdis et tremblants. Tout chante sous le ciel bleu, la nature est en fête... Hélas! le Diable est passé par là.

Mais que devenait donc pendant ce temps le sire de Péronville? D'après un chroniqueur chartrain, en apprenant la fuite de sa fille, l'orgueilleux baron, encore retenu au lit par une fièvre violente, s'était levé comme un dément, était monté à cheval et, suivi d'un écuyer, avait poussé droit devant lui. La forêt d'Orléans n'était-elle pas là? Et où pouvait être Cœcilia, sinon cachée avec Alban dans quelque coin impénétrable de cette forêt maudite? Après avoir longtemps erré, il rencontra des lambeaux de chair et d'habits, gisants çà et là, puis l'anneau d'or que portait Cœcilia; mais bien loin que la pensée d'une aussi horrible fin amendât son cœur, un énorme juron sortit de sa bouche.

Il venait de maudire les deux amants, lorsque la terre s'entr'ouvrit; des flammes en jaillirent, et l'âme du vindicatif baron disparut séant, tandis que messire le Diable lui tendait la fourche du fond des enfers: juste punition de son inhumanité. Vers le même temps, rapporte un autre chroniqueur, le château de Péronville, bâti pour résister à l'action des siècles et aux assauts de l'ennemi, s'effondrait muraille par muraille, comme si un mauvais génie eût soufflé dessus; seule la tour du Feu émergeait de ses ruines avec son fanal allumé, sans qu'on pût savoir quel en était le veilleur de nuit.

Cependant, là-bas, sur les bords de la capricieuse Conie, quand refleurit l'églantier; quand les galants vont planter le mai devant la porte de leurs promises; parfois, le long des saules, à l'heure où l'étoile du Berger monte au zénith, plus d'un maraudeur d'amour a cru ouïr le rythme caressant d'une ballade, auquel succède bientôt comme un bruit de chevauchée. Ce sont les amoureux de Péronville qui passent!


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