La légende de la morte rendue à la vie de Florence [Firenze / Città Metropolitana di Firenze / Italie]

Publié le 23 novembre 2025 Thématiques: Amour , Assassinat , Cimetière , Mariage , Mort , Poison ,

Lungarno degli Archibusieri
Lungarno degli Archibusieri. Source Sailko, CC BY 3.0 <https://creativecommons.org/licenses/by/3.0>, via Wikimedia Commons
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Source: Leland, Charles Godfrey / Legends of Florence: Collected from the People, Volume 2 (1896) (3 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Lungarno degli Archibusieri / Firenze / Città Metropolitana di Firenze / Italie

« Il était une fois un riche gentilhomme qui demeurait dans une maison de la Via degli Archibusieri. Or, il arriva qu’une jeune dame vint habiter chez lui : elle semblait parente de la famille, mais l’on n’en disait rien, et elle-même faisait tout pour se soustraire aux regards et aux commentaires — ce qui n’était pas aisé, tant sa beauté attirait l’attention partout. Elle était toutefois d’une extrême pâleur, l’air de quelqu’un qui avait longtemps et terriblement souffert.

Un soir, pendant le souper, se trouva là un gentilhomme qui ne cessait de jeter à la jeune femme des regards insistants, presque craintifs, sans rien dire pourtant. Quand le repas fut fini, la dame, ayant l’occasion de lui parler, lui dit :
— Il me semble, monsieur, que vous devez me connaître, tant l’étonnement avec lequel vous m’avez regardée était visible.
— À la vérité, je puis dire que je vous connais ; et il n’est pas étonnant que je sois stupéfait, puisque, la dernière fois que je vous ai vue, vous étiez étendue morte, dans votre cercueil, à Milan.
— Je vous supplie de garder mon secret, répondit la dame, car il y va pour moi de la vie et de la mort. Je vais tout vous raconter.

« À la mort de mon père, il me laissa une très grande fortune, confiant ma tutelle à un oncle — presque mon seul parent vivant. Cet oncle a un fils, et l’un comme l’autre sont d’une scélératesse infâme, quoiqu’ils eussent su dissimuler la noirceur de leur âme par l’hypocrisie, aux yeux de mon père.

« Le fils, mon cousin, était plus grossièrement débauché encore. Ils convinrent entre eux que je devais épouser ce cousin, ou bien — comme un hasard me le révéla — être empoisonnée. Et tel eût été mon sort en tout état de cause : leur seul but était de s’emparer de mes biens.

« Je souffris indiciblement de la tyrannie du père et des poursuites du fils — d’autant plus intolérables que j’étais secrètement fiancée à un gentilhomme digne de tout respect. Il n’y avait rien à faire : mon oncle est d’un tel pouvoir et d’une telle influence qu’il se tient au-dessus des lois.

« Au bout d’un an, mes maux devinrent insupportables ; on me menaça ouvertement de torture et de mort si je ne cédais pas. Alors mon fiancé — qui est le fils du maître de cette maison où nous nous trouvons — arrangea avec moi un plan d’évasion. Il est homme de savoir, et, comme médecin, se fit bien venir dans la maison de mon oncle. Gagnant sa confiance et feignant d’être aussi pervers que lui, il en vint à ce que mon oncle lui proposa une forte somme pour m’ôter la vie par un poison administré en remède.

« Mon oncle tomba dans le piège. Je feignis d’être malade, puis de mourir. Mon amant, le docteur, avait prêt un cadavre — ou ce qui en faisait l’office — dans un cercueil, et il fit poser sur son visage un masque de cire, pareil au mien, préparé avec un art exquis par un maître, si bien que nul ne douta que ce fût moi. Pour parfaire la ruse, mon amant recommanda à tous de ne pas me toucher, assurant que j’étais morte de la peste et qu’il fallait m’ensevelir sans délai — d’où il advint que seuls quelques amis, parmi lesquels vous étiez, assistèrent aux dernières prières. Mon oncle et son fils étaient d’ailleurs trop pressés de me mettre en terre : mon amant leur avait dit que la trace du poison se devinait à mon teint cireux — apparence qui, de fait, suit souvent certaines drogues.

« Pendant ce temps, moi, déguisée en page, le visage bruni et de faux cheveux, je sortis hardiment au bras du médecin, qui me conduisit ici, chez son oncle — un très digne gentilhomme. Depuis, je vis inconnue à Florence. Così tutti credidero che io fossi morta — « ainsi tous crurent que j’étais morte ». Mais bientôt je serai majeure, je me marierai, et je serai hors d’atteinte. Je vous remercie, signore, de n’avoir rien dit quand vous m’avez reconnue. »

Peu après, le gentilhomme apprit que la jeune femme s’était en effet mariée et avait recouvré tous ses biens. Ce ne fut pas tout : son mari et ses amis poursuivirent hardiment l’oncle et le cousin par tous les moyens, publiant leurs infâmies, si bien qu’ils tombèrent dans le mépris général. Ayant perdu leur crédit, ils virent surgir contre eux, comme des hommes en armes, ennemis et accusations ; l’issue fut le billot — ou la potence — et la plus grande part de leur immense fortune revint à la nièce qu’ils voulaient perdre. Ainsi advint-il, en fin de compte, que ceux qui voulaient ruiner furent ruinés à leur tour et, au lieu de se repaître,

« Revinrent tels des corbeaux d’un cadavre
Où tout juste un vautour avait rongé jusqu’à l’os. »


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